JeanneMalivelautoportraitC'est à Loudéac (Loudia en gallo), petite ville des Côtes d'Armor située à la frontière linguistique entre gallo et breton que, le 15 avril 1895, place du Fil, Jeanne Malivel voit le jour. Ses parents sont des commerçants aisés de la ville.

Très tôt Jeanne affirme son goût pour le dessin, dont elle couvre ses cahiers d'écolière, mais aussi pour la sculpture. Elle se plaît à façonner des figurines sur des marrons ramassés çà et là.
«Il y en avait une collection incroyable à la maison » se souvient son neveu, le docteur Corbier , lors de son interview par Roger Gicquel dans le cadre de l'émission que le journaliste consacre à l'artiste à l'occasion du centenaire de sa naissance.

Impressionnés par ses dons artistiques ses parents demandent l'avis d'une professeure de dessin loudéacienne, Mademoiselle Gicquel (sans lien particulier avec le journaliste) qui enseigne à Rennes. Celle-ci, convaincue du talent de l'enfant, lui donne des cours de dessin d'abord à Loudéac pendant les vacances puis ensuite à Rennes durant les deux ans que Jeanne passe dans le collège où enseigne la professeure.
Mademoiselle Gicquel convainc les parents de la jeune fille de la laisser se présenter aux Beaux-Arts de Paris.

La petite bretonne intègre la prestigieuse école du quai Malaquais après s'être classée quatrième au général et première en dessin au concours d'entrée.
Plus tard elle suit les cours de l'Académie Jullian qui accueille de nombreux peintres et sculpteurs, français comme étrangers.
Elle fréquente ensuite l'atelier de Maurice Denis, peintre et sculpteur célèbre, l'un des théoriciens du mouvement Nabi*.
Denis lui demande de travailler avec lui. Mais Jeanne ne se plaît pas à Paris. « Je vais y perdre mon âme » dit-elle.

De retour en terre armoricaine l'artiste refuse de se voir qualifier de peintre. « Je suis entrée aux Beaux-Arts par la peinture parce qu'on ne m'a appris que ça mais je ne suis pas peintre. Je veux bien qu'on me dise ''graveur sur bois'' » explique Jeanne qui non seulement grave sur bois mais aussi dessine des meubles, des faïences, des tissus.
Son idée : donner du travail aux ouvriers et aux artisans locaux afin de leur permettre de vivre au pays.
Féministe elle s'attache à défendre la condition féminine. Pour ce faire elle fait l'acquisition, à Loudéac de métiers à tisser qu'elle confie à plusieurs femmes leur permettant ainsi une certaine autonomie.

Très attachée à sa Bretagne elle s'agace de l'interprétation donnée au rattachement de la Bretagne à la France. En effet la tradition veut que le Duché de Bretagne ait supplié le Royaume de France de l'accueillir en son sein. Pour preuve cette sculpture abritée dans une niche de l'Hôtel de Ville de Rennes, œuvre de Jean Boucher commandée en 1911 par la Ville à l'occasion du 420ème anniversaire de la Réunion de la Bretagne à la France. Le groupe en bronze, haut de 4 mètres 75 et large de 4 mètres, montre une Anne de Bretagne à genoux face à un Charles VIII qui, la dominant, l'étreint avec solennité**. Or la région de Bretagne à cette époque est riche et fertile et n'a nul besoin de chaperon condescendant. Si la Duchesse Anne accepte d'épouser le Roi de France, sur l'insistance des Etats de Bretagne, c'est dans un but stratégique et non pas économique : Charles VIII vient de prendre Nantes et assiège Rennes.

Jeanne va répondre à cette interprétation en réalisant un bois gravé destiné à illustrer un ouvrage sur la Bretagne. On y remarque une grande dame, la France, drapée de son manteau à fleurs de lys et qui tient par les épaules la petite Bretagne en pleurs. Mais ce qui est remarquable c'est que, l'air de rien, la France glisse une main dans l'escarcelle que porte la Bretagne signifiant ainsi la volonté apparente du Royaume de piller la Province bretonne. Ce bois gravé fait scandale au point que Jeanne refuse que l'illustration soit éditée. Elle s'affirme résolument régionaliste mais refuse l'idée qu'on puisse la penser autonomiste.

Cette conviction régionaliste ajoutée à la crainte que l'art breton « ne file vers la biniouserie » l'incite à fonder avec quelques autres le mouvement « Unvaniezh Seiz Breur » : l'Union des Sept Frères. Ce mouvement, initiateur de l'art celto-breton moderne, a exercé une influence qui se fait sentir, encore aujourd'hui, dans la culture et la création bretonnes. Le nom choisi pour cette association d'artistes fait référence à un conte que Jeanne tient de sa grand-mère et qu'elle a traduit en gallo, les « Seiz Breur » seraient les sept saints fondateurs de la Bretagne.
L'Union des Sept Frères participe activement à la conception du pavillon de la Bretagne lors de l'Exposition Internationale des Arts décoratifs en 1925. Jeanne Malivel meurt l'année suivante à l'âge de 31 ans.
Durant des décennies son nom et son œuvre restent très confidentiels. Mais depuis quelques années les bretons redécouvrent l'artiste loudéacienne.

Le 7 juillet 2001 la Ville de Rennes baptise une rue de son nom sur les bords de la Vilaine à deux pas de la Plaine de Baud ; le jeudi 28 novembre 2013 une plaque commémorative est dévoilée place du Fil dans sa ville natale alors qu'un livre retraçant sa vie est publié aux éditions Coop Breizh.

Philippe KLEIN

*- Le mouvement nabi (dont les membres sont les nabis) est un mouvement artistique postimpressionniste d'avant-garde, né à la fin du xixe siècle en réaction contre la peinture académique et qui perdurera jusqu'au début du xxe siècle.

**- Ce monument fut détruit par des séparatistes bretons en 1932.

 

Lire aussi le portrait de Magdeleine Le Bouffo, mémoire vivante de Jeanne Malivel à Loudéac

 

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