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Quand on est rennais depuis plus de quarante ans, on en a forcément entendu parler. En septembre 1975, le magasin Mammouth du centre commercial ALMA, le plus grand supermarché de Bretagne de l'époque, est en grève.

En pleine rentrée scolaire !

Les revendications des salarié-es sont claires : ils et elles veulent plus de reconnaissance et moins de pression de la part de leur direction.

Le slogan du magasin est détourné pour devenir « Mammouth écrase ses salariés ! »

Employée comme caissière depuis deux ans, Ghislaine Mesnage fait alors ses armes dans le syndicalisme et participe à la commission « femmes » de la CFDT. « J'essayais de m'imposer – se souvient-elle – mais face aux hommes, ce n'était pas évident ! »

 

 Si on demande à Ghislaine Mesnage à quand remonte son parcours féministe, la réponse fuse : « j'ai l'impression d'être née avec ! » En effet, pour cette fille d'agriculteurs mayennais, la question ne semble s'être jamais posée. « Il était évident que je travaillerais – dit-elle – en aucun cas je n'ai été élevée avec l'idée que je « trouverais un mari plus tard ». L'indépendance passait par le travail et pour ça je devais faire des études. » Elle se souvient pourtant qu'elle et son frère n'étaient pas traités de la même manière et que c'est généralement à elle que revenaient les travaux ménagers ; même si, dit-elle encore « je préférais conduire le tracteur que faire la vaisselle ! »

Des conflits sociaux à répétition

Ghislaine arrive à Rennes à 18 ans en fac de psychologie. Malheureusement pour la jeune femme, dès sa deuxième année d'études supérieures, la bourse qui lui permettait de vivre lui est retirée ; la voilà obligée de trouver un emploi salarié.

« C'était en 1973 – raconte Ghislaine – à l'époque, quand on cherchait du travail, on en trouvait tout de suite. » Très vite, donc, elle est embauchée comme caissière au supermarché Mammouth du centre ALMA. La direction n'a sans doute pas remarqué que la jeune femme était venue soutenir les employé-es en grève quelques semaines plus tôt. Le magasin compte plus de 250 salarié-es et connaît des conflits sociaux à répétition.

 

« Il n'y avait pas de codes-barres ;

c'était toujours le même geste répétitif »

 

ghislaine2Ghislaine se souvient de conditions de travail difficiles, toujours face aux clients souvent énervés par les longues attentes aux caisses. « A l'époque, on tapait tous les chiffres ; il n'y avait pas de codes-barres. C'était toujours le même geste répétitif : un bras avance l'article, on regarde le prix, on le tape en essayant de ne pas faire d'erreur. Il fallait aussi rendre la monnaie sans se tromper car à ce moment-là il y avait très peu de paiements par chèque et encore moins par carte bancaire ! La pression était très forte ; chaque semaine, les caissières comptaient leur caisse et il y avait un panneau sur lequel était affichées les erreurs. Il valait donc mieux ne pas en faire trop souvent pour ne pas se faire remarquer. »

Pourtant, semble-t-il, les caissières jouissent à l'époque d'un certain « pouvoir ». « On était enviées par d'autres collègues – analyse Ghislaine – ceux qui faisaient la mise en rayon, notamment. Les conditions de travail aux caisses étaient plus difficiles, mais on avait un moyen de pression. Si on arrêtait de travailler, on paralysait tout le magasin. Alors, qu'en rayon, ils pouvaient faire grève plusieurs jours sans qu'on le remarque. »

L'occupation, une première en France

Et c'est bien ce qui s'est passé ce 1er septembre 1975. Ghislaine avait alors abandonné – provisoirement – ses études. « Le syndicalisme m'intéressait beaucoup plus que la psycho » résume en riant l'ancienne caissière qui avait alors rejoint les rangs de la CFDT, syndicat majoritaire dans l'entreprise.

Pendant trois semaines, le magasin reste bloqué. Les grévistes, minoritaires puisqu'ils doivent être 70 ou 80, ont fait un mur de chariots pour empêcher l'accès aux rayons et très vite décident de camper dans la galerie marchande toutes les nuits. Une première à l'époque ! « Il n'y avait jamais eu d'occupation comme celle-là, ni de grève aussi longue – se souvient Ghislaine – et rapidement on a fait boule de neige auprès d'autres enseignes où les employé-es se sont aussi mis en grève. » Les grévistes finissent par trouver un terrain d'entente avec la direction. Une victoire, mais aussi un réel sacrifice, car « trois semaines de salaire en moins, c'est important. » Une raison pour laquelle, nombre de femmes – tous les postes de caisse sont alors exclusivement féminins – n'ont pas pu suivre le mouvement, notamment celles qui sont seules avec des enfants. Celles aussi que les maris ont influencé.

Des « dîners de caissières » pour parler

ghislaine3Car les hommes ne voient pas toujours d'un bon œil cette émancipation féminine. Y compris à l'intérieur des syndicats. Ghislaine, qui participe à la mise en place de la commission « femmes » à la CFDT, a du mal à trouver sa place dans ce monde d'hommes. « J'étais une femme et j'étais très jeune. Je n'avais que 22 ans en 1975 alors ce n'était pas évident de prendre la parole. Et puis, même dans le syndicat, on entendait les mêmes choses que dans la rue : « une femme, c'est bon pour rester à la maison et s'occuper des enfants ! » Heureusement, on était soutenues par la Confédération Nationale et notamment par les travaux de Jeannette Laot  [une finistérienne - ndlr] C'était important pour nous ! » Elles défendent l'idée que les femmes doivent travailler à plein temps quand les hommes, eux, pensent que le temps partiel est idéal pour, en parallèle, élever les enfants et s'occuper du foyer.

 

« Il est temps que les femmes se re-réveillent.

(...) Elles ont intérêt à se mobiliser ! »

 

L'aventure syndicale durera trente ans pour Ghislaine. Entre-temps, elle a repris des études en fac d'AES. Derrière la caisse de Mammouth, devenu Carrefour en 1981, elle restera jusqu'en 1985, année où elle demande un congé formation pour passer les concours administratifs et changer de métier.

Les luttes auxquelles elle a participé, celle de 1975 bien sûr, mais aussi les suivantes notamment en 1979, n'ont été qu'un mode d'action parmi d'autres. Elle se remémore avec une certaine nostalgie, ces « dîners de caissières » qui permettaient aux femmes de s'affranchir quelques heures de leur vie de mère et d'épouse. « C'étaient juste des temps de convivialité, mais il s'en passait quand même des choses ! Les filles racontaient un peu leurs problèmes et c'était important » reconnaît Ghislaine qui parle aussi de"conscientisation" des femmes à l'occasion de ces rencontres conviviales.

Rester attentives et vigilantes

couvertureA quelques années de la retraite, Ghislaine prétend ne plus être réellement engagée mais toujours « très présente, très attentive à ce qui se passe. » Elle a pu notamment livrer son témoignage à Lydie Porée et Patricia Godard pour leur livre sur l'histoire du féminisme à Rennes et leur ouvrir ses archives personnelles.

Pour elle, les choses ont finalement peu évolué en quarante ans et il reste essentiel que les femmes soient vigilantes. « Il est temps que les femmes se re-réveillent – dit-elle avec enthousiasme - on voit bien que des acquis très importants comme le droit à la contraception ou à l'avortement peuvent être remis en cause. Et sur tous les autres problèmes, je ne vois pas beaucoup d'évolution. Les tâches ménagères, par exemple, ça repose toujours sur les femmes ! Le plus important pour moi, ça reste « à travail égal, salaire égal » ; finalement, ce sont toujours les mêmes revendications. Et puis, on sait bien qu'en cas de crise économique, ce sont d'abord les femmes qui perdent leur emploi. Elles ont intérêt à se mobiliser ! »

Geneviève ROY

 

Pour aller plus loin :

Les Femmes s'en vont en lutte, histoire et mémoire du féminisme à Rennes (1965-1985) de Lydie Porée et Patricia Godard – Editions Goater (2014) - 14€

Un acteur de la grève de Mammouth, Loïc Richard, témoigne dans « Quand le commerce se raconte » livret d'une exposition sur l'histoire du commerce à Rennes réalisée par les Archives de Rennes en 2013

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On reste en contact

Grâce à cette rubrique, retournons à la rencontre de femmes qui à un moment de leur parcours ont déjà croisé notre webmagazine depuis sa création en juin 2013...

 

Martha et les "enfants ACZA"

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Depuis sa création, Breizh Femmes s'intéresse au travail de Martha Diomandé et de son association ACZA qui milite contre l'excision. Pour elle, s'opposer à l'excision, c'est d'abord accompagner les matrones – les exciseuses - vers d'autres pratiques qui permettent de respecter les traditions et d'assurer la formation des petites filles tout en se débarrassant de l'acte mutilant. C'est aussi proposer à ces femmes de rester des membres reconnues de leurs communautés.

Grâce à des campagnes de formation et à la construction de cases de naissance, ACZA est présente dans une quinzaine de villages en Côte d'Ivoire où commence à grandir une nouvelle génération d'enfants qui ne seront jamais excisées et de femmes épanouies dans leur mission d'accoucheuses.

« On ne force personne à venir accoucher dans nos cases – explique Martha Diomandé qui a répondu à quelques questions – mais les femmes qui viennent savent que leur enfant ne pourra pas être excisée. C'est un acte de courage pour elles de s'afficher ainsi. Leurs enfants appartiennent en quelque sorte à l'association. On les appelle les "enfants ACZA" ».

Lire l'interview de Martha Diomandé

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