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« L'écriture m'a sauvé la vie ! » Quand Djaïli Amadou Amal lance cette phrase au public du Triangle, c'est une façon pudique pour elle de leur dire que tout ce qu'elle raconte dans ses romans – le mariage forcé, la violence conjugale, la répudiation notamment - elle l'a réellement vécu.

Première écrivaine de sa communauté Peule du grand nord du Cameroun, Djaïli s'est lancé un défi en quittant son village et son deuxième mari : publier un livre pour témoigner des discriminations vécues par les femmes de son pays.

Deux romans et de nombreuses conférences plus tard, la jeune femme semble avoir réussi à se faire entendre au Cameroun et plus loin encore, jusqu'en Bretagne où elle faisait une tournée la semaine dernière. Rentrée chez elle, elle poursuivra également son engagement au sein de l'association Femmes du Sahel qu'elle a créée pour travailler à l'émancipation des femmes et des petites filles.

 

 

 Djaïli Amadou Amal tient beaucoup à la légitimité que lui donne sa propre histoire. « Des livres sur la polygamie, il n'en manque pas – dit-elle – mais mon roman Walaande, l'art de partager un mari est le seul à avoir été écrit par une femme qui a vécu cette situation de l'intérieur ». Pas difficile en effet d'entendre sa voix dans les propos qu'elle prête à ses personnages : « quand tu entres dans une famille polygamique, tu dois être aveugle et sourde. Que tes yeux ne voient rien, tes oreilles n'entendent rien, ta bouche ne dise rien. » Djaïli, elle, a choisi de parler.

Mariée à seize ans avec un homme qu'elle n'avait bien évidemment pas voulu, Djaïli a connu tout ce qui rend si difficile la vie des femmes du Sahel. « Dans tout ce que je fais – dit-elle – j'essaie surtout de parler des discriminations faites aux femmes ; c'est mon cheval de bataille ! La presse camerounaise m'a même surnommée la "voix des sans voix" ! » Une voix qui dénonce toutes les « pesanteurs sociales liées aux traditions et aux religions ».

Le courage de partir

« J'ai utilisé ma plume comme exutoire pour déverser sur le papier tout ce que je vivais et que j'éprouvais » dit encore Djaïli. Après un premier mariage suivi d'une répudiation puis un deuxième mariage où elle subit des violences conjugales, Djaïli se pose une question : et mes filles, que vont-elles devenir ? Parce qu'elle imagine qu'elles auront le même destin qu'elle, le même destin que sa mère et sa grand-mère avant elle, Djaïli a le courage de partir au risque dit-elle « de [se] faire traiter de tous les noms ». « Si je restais là – dit-elle sobrement – soit je mourais sous les coups, soit je mourais d'une dépression nerveuse. »

walaandeEn 2010, elle publie son premier livre. Sous la forme d'un roman, il s'agit en fait d'un témoignage, comme un appel lancé au monde et notamment au gouvernement du Cameroun. Djaïli dit vouloir le mettre « face à la réalité et face à ses responsabilités ».

 

« Les femmes sont conditionnées

pour être épouses et mères »

 

L'Art de partager un mari, c'est l'histoire de quatre femmes, quatre co-épouses qui partagent non seulement le mari, mais aussi la maison et les enfants, des femmes « conditionnées – dit l'auteure – pour n'être que des épouses et des mères ». Et quand l'heure de la répudiation arrive, elles n'ont d'autres solutions que de retourner vivre chez leurs parents en espérant faire un deuxième mariage qui peut-être aboutira lui aussi à la répudiation. Et ainsi de suite.

« Au Cameroun, la liberté de parole existe encore » s'amuse Djaïli qui dit se sentir plutôt soutenue par les autorités mais aussi par un certain nombre d'institutions qui lui permettent de s'exprimer comme l'Institut Français, l'UNESCO ou ONU Femmes. « Un problème qui n'est pas posé ne peut trouver de solutions » pense Djaïli qui espère donc que son combat servira toutes les femmes de sa communauté. Quant aux hommes, si certains s'agacent de ses prises de position, Djaïli se dit aussi encouragée par des hommes de son ethnie.

Un homme à la vaisselle !

Pour elle, aujourd'hui, la vie est plutôt souriante. Mariée à un écrivain, elle a cinq enfants de dix-huit ans à un an et demi. « Mon mari est un homme charmant qui respecte les femmes – dit-elle, ajoutant dans un rire – la preuve, je suis ici en Bretagne pendant qu'il change les couches ! »

Déjà venue présenter ses œuvres à Paris, pour son premier voyage en Bretagne, Djaïli est allée à la rencontre de publics variés notamment des lycéens. « Je veux aussi promouvoir notre culture qui peut être belle – dit-elle – et les gens ici sont plutôt étonnés de connaître notre style de vie. » Une découverte partagée ; « de mon côté – dit la Camerounaise – j'ai aussi découvert beaucoup de choses, par exemple la cuisine bretonne. » Mais l'image la plus frappante qu'elle gardera sera sans aucun doute celle-là : un homme qui fait la vaisselle ! Inimaginable pour elle...

Rentrée au Cameroun, Djaïli se consacrera à l'association qu'elle a fondée toujours dans le but de défendre les droits des femmes. Avec Femmes du Sahel, elle s'emploie à encourager l'éducation des petites filles et leur inscription à l'école mais aussi à mener des projets éducatifs de sensibilisation aux mariages précoces et forcés, aux violences conjugales, aux risques de VIH Sida.

 

« Les bibliothèques sont des espaces

de rencontres

et d'émancipation »

 

Djali2« Dans le cadre de notre projet d'éducation, nous voulons mettre en place des bibliothèques dans une région défavorisée où la plupart des jeunes n'ont jamais vu de livres » explique Djaïli. C'est donc à l'invitation de l'association Kalati qui développe des bibliothèques au Cameroun, que l'écrivaine a séjourné dans la région pour y trouver des partenariats. Après une première installation d'un fonds de deux mille livres, Femmes du Sahel veut maintenant réaliser dix malles à destination de dix écoles de villages isolés.

Un projet qui n'oublie pas les femmes. « Les bibliothèques sont d'abord des espaces de lecture mais pour nous, les femmes – défend Djaïli – c'est devenu un espace de rencontres et d'émancipation. » Elégante dans son pagne brodé, les bras et les pieds couverts de fleurs peintes au henné, Djaïli Amadou Amal illustre parfaitement la phrase qu'elle a choisi de mettre en exergue de son premier roman : « Rien ne dure dans ce monde cruel : même pas nos souffrances ! »

Geneviève ROY

Pour aller plus loin :

Les livres de Djaïli Amadou Amal sont disponibles auprès de l'association Kalati basée à Dinard (Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.)

Walaande, l'art de partager un mari publié en 2010 raconte la vie d'une concession que partagent un homme et ses quatre co-épouses. Tour à tour, elles prennent la parole pour dénoncer ce qui fait le cœur du combat de l'auteure et lui permet de diffuser ses messages. « Nous n'appartenons à personne. Ni à notre mari, ni à nos parents, ni à nos enfants » dit ainsi Sakina. Mais c'est aussi pour elles, l'occasion de montrer que les choses peuvent changer. « Nous n'allons tout de même pas abandonner nos projets de carrière pour nous marier » fait-elle dire à un jeune homme qui préfère suivre des études plutôt que d'accepter la vie que lui organise son père et ses oncles.
Le roman traduit en arabe est disponible dans tout le Moyen et Proche Orient et au Maghreb et sera bientôt traduit en anglais au Kenya.

Mistiriijo, la mangeuse d'âmes, publié en 2013, évoque la situation de femmes âgées accusées d'être des sorcières qui subissent violences et stigmatisation et sont parfois même assassinées par leur voisinage.

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On reste en contact

Grâce à cette rubrique, retournons à la rencontre de femmes qui à un moment de leur parcours ont déjà croisé notre webmagazine depuis sa création en juin 2013...

 

Martha et les "enfants ACZA"

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Depuis sa création, Breizh Femmes s'intéresse au travail de Martha Diomandé et de son association ACZA qui milite contre l'excision. Pour elle, s'opposer à l'excision, c'est d'abord accompagner les matrones – les exciseuses - vers d'autres pratiques qui permettent de respecter les traditions et d'assurer la formation des petites filles tout en se débarrassant de l'acte mutilant. C'est aussi proposer à ces femmes de rester des membres reconnues de leurs communautés.

Grâce à des campagnes de formation et à la construction de cases de naissance, ACZA est présente dans une quinzaine de villages en Côte d'Ivoire où commence à grandir une nouvelle génération d'enfants qui ne seront jamais excisées et de femmes épanouies dans leur mission d'accoucheuses.

« On ne force personne à venir accoucher dans nos cases – explique Martha Diomandé qui a répondu à quelques questions – mais les femmes qui viennent savent que leur enfant ne pourra pas être excisée. C'est un acte de courage pour elles de s'afficher ainsi. Leurs enfants appartiennent en quelque sorte à l'association. On les appelle les "enfants ACZA" ».

Lire l'interview de Martha Diomandé

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