Invitée des Mardis Sans Frontières d'AVSF au mois de mars pour parler des femmes en agriculture, Thérèse Fumery, exploitante agricole à Iffendic, en Ille-et-Vilaine, a témoigné de son parcours.

Pour elle, revenue à l'agriculture par choix après des études d'ingénieure agronome, les femmes ont encore souvent du mal à trouver leur place. Notamment celles qui choisissent de s'installer seules et se heurtent parfois à l'hostilité des hommes.

Pourtant, dit-elle, « ce sont les femmes qui font évoluer ce métier ».

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Témoignage de Thérèse Fumery

« Les femmes qui gèrent les exploitations aujourd'hui sont majoritairement des femmes en fin de carrière ; souvent, elles ont plus de 52 ans. Généralement, elles prennent la place de leur mari lorsque celui-ci prend sa retraite. Autrefois, la transmission des exploitations se faisait par héritage et ce n'était jamais pour les filles qui étaient priées d'aller voir ailleurs !

Moi, je n'aimais pas ce métier-là quand j'étais jeune parce que je trouvais que c'était contraignant. J'avais l'image de ma grand-mère qui avait le droit d'aller vendre son beurre au marché parce que c'était un travail fastidieux ; mais lorsqu'il y avait des chevaux à vendre, c'était plus valorisant et c'était l'affaire de mon grand-père.

J'avais envie d'aller en ville. Et puis, une fois en ville, j'ai réalisé que c'était ce que je voulais faire. Nous avons donc fait le choix, avec mon compagnon, de nous installer. Mais nous n'avons pas du tout été encouragés par nos parents respectifs qui pensaient que comme nous avions fait des études, nous devions trouver un autre travail.

 

« Il y a toujours le mari pas loin,

en cas de besoin... »

 

Je travaille à mi-temps comme formatrice dans un centre de formation agricole. C'est un choix que j'ai fait et qui m'a permis de trouver mon équilibre. Ce qui pour moi a été le plus difficile à vivre, c'était, jusque voilà très peu de temps, de n'avoir aucun statut. Nous avions fait le choix d'un GAEC* et dans ce cas-là je ne pouvais pas être associée parce que je travaillais partiellement à l'extérieur. Seules les femmes mariées avaient droit à un statut et comme nous n'étions pas mariés...

Maintenant, ça a changé. Ce n'est pas terrible, ça s'appelle « conjoint collaborateur », mais au moins j'existe ! Nous avons choisi l'élevage de vaches laitières en association avec deux autres fermes ; au total, nous avons une centaine de vaches. Nous voulions partager le travail pour avoir du temps libre parce que quand on a des animaux, c'est tous les jours, toute l'année.

Pour les femmes qui veulent s'installer seules, c'est encore très difficile. Même au sein de la Confédération Paysanne, on continue à entendre des choses comme : est-ce qu'elle va être capable de tenir une exploitation toute seule ? Ce n'est pas tellement pour la gestion ; plutôt pour le travail physique même si tout est beaucoup plus mécanisé aujourd'hui. Ceux qui ont une voisine qui tient seule une ferme avec de l'élevage, au mieux, ils vont l'encourager et se dire qu'elle a du mérite alors qu'ils ne le diraient pas d'un homme ; au pire, ils pensent qu'elle ne va pas tenir le coup. En tout cas, ils la regardent toujours différemment. Les gens ne s'imaginent pas qu'une femme puisse faire tous les travaux de tracteurs, par exemple, même si tout le monde connaît des femmes qui le font... mais il y a toujours le mari pas loin, en cas de besoin !

 

« Les hommes reprennent la ferme des parents ;

pour les femmes,

c'est un vrai choix de vie »

 

Aujourd'hui, ce sont les femmes qui font évoluer le métier en particulier avec l'agriculture biologique. Celles qui reviennent à l'agriculture, même les filles de paysans, sont la plupart du temps intéressées par cette entrée-là : des circuits courts, de la vente directe, des produits de qualité, des relations avec les consommateurs... Il s'agit aussi de femmes formées, pas toujours dans l'agriculture d'ailleurs ; celles qui s'installent avant quarante ans sont même plus formées que les hommes. Et elles sont plus nombreuses à devenir cheffes d'exploitations et pas seulement quand leur mari cesse son activité. La différence avec les hommes, c'est que souvent, eux ne choisissent pas vraiment ; ils reprennent la ferme des parents. Pour elles, c'est un vrai choix de vie.

Ce n'est pas nouveau que les femmes gèrent les exploitations, mais avant c'était par défaut. Par exemple, quand le mari pour des questions financières allait travailler en usine. Mais il n'y avait aucun statut. Ma belle-mère, par exemple, a toute sa vie été agricultrice sans l'avoir choisi, même si elle a aimé son métier. Elle est contente aujourd'hui de voir que ça marche pour nous et que je suis heureuse de faire ce métier-là ; ça lui donne une reconnaissance qu'elle n'a jamais eue. Je pense qu'elle serait plus contente de faire ce métier aujourd'hui que lorsqu'elle le pratiquait elle-même parce que la société a changé. Etre paysan en France est mieux considéré maintenant.

 

« Je n'ai pas des mains de paysanne ;

elles ne sont pas assez craquelées »

 

Avec la Confédération Paysanne, nous avons été invité-e-s au Congo Brazzaville en 2013. Nous sommes allé-e-s voir des paysans dans leurs villages, et pour beaucoup, c'étaient la première fois que des paysans venaient à leur rencontre sur leur lieu de vie. C'étaient comme si leur métier de paysans était revalorisé. Mais ils avaient du mal à croire que nous étions aussi des paysans. Moi, par exemple, je n'ai pas des mains de paysanne ; elles ne sont pas assez craquelées et ce n'est que quand ils sont venus à leur tour, fin 2015, qu'ils ont vraiment compris qui nous étions.

Recevoir cette délégation de paysans du Congo, c'était un projet que nous avions depuis longtemps. Il nous a fallu du temps pour le concrétiser parce que nous voulions absolument que des femmes viennent aussi. On nous disait que les femmes ont du mal à quitter leur pays parce qu'elles ont la charge de la famille. Pourtant, lorsque nous y étions allé-e-s, nous avions vu des femmes prêtes à faire le déplacement et à venir se former. Je pense surtout que c'étaient les hommes qui n'étaient pas prêts à les laisser partir ! Nous savons maintenant que le retour des hommes au Congo a dynamisé les femmes et je pense que la prochaine fois elles ne se laisseront pas faire. »

Témoignage recueilli par Geneviève ROY

* GAEC : Groupement Agricole d' Exploitation en Commun

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Grâce à cette rubrique, retournons à la rencontre de femmes qui à un moment de leur parcours ont déjà croisé notre webmagazine depuis sa création en juin 2013...

 

Martha et les "enfants ACZA"

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Depuis sa création, Breizh Femmes s'intéresse au travail de Martha Diomandé et de son association ACZA qui milite contre l'excision. Pour elle, s'opposer à l'excision, c'est d'abord accompagner les matrones – les exciseuses - vers d'autres pratiques qui permettent de respecter les traditions et d'assurer la formation des petites filles tout en se débarrassant de l'acte mutilant. C'est aussi proposer à ces femmes de rester des membres reconnues de leurs communautés.

Grâce à des campagnes de formation et à la construction de cases de naissance, ACZA est présente dans une quinzaine de villages en Côte d'Ivoire où commence à grandir une nouvelle génération d'enfants qui ne seront jamais excisées et de femmes épanouies dans leur mission d'accoucheuses.

« On ne force personne à venir accoucher dans nos cases – explique Martha Diomandé qui a répondu à quelques questions – mais les femmes qui viennent savent que leur enfant ne pourra pas être excisée. C'est un acte de courage pour elles de s'afficher ainsi. Leurs enfants appartiennent en quelque sorte à l'association. On les appelle les "enfants ACZA" ».

Lire l'interview de Martha Diomandé

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