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Nouvelle de Christine Leroy

 

« Le train intercités n° 3854, en provenance de Bordeaux Saint-Jean, va entrer en gare, voie 4. Eloignez-vous de la bordure du quai s'il vous plaît ».

Elle jette un coup d'œil à sa montre, 16 h 43, il ou elle ne devrait plus tarder maintenant. Le moment est venu ; ses yeux se posent sur le clavier, pourvu que ses mains ne tremblent pas...

Six mois déjà que cela dure. Elle prenait rarement le train avant. Avant, son père la conduisait et chaque trajet était une épreuve. « Ca se passe bien au lycée ? Les profs sont sympas ? Et avec les garçons, c'est comment ? » Croyant bien faire pour se rapprocher d'elle, il la mitraillait de questions auxquelles elle ne voulait pas répondre. Le regard noir, elle se murait dans le silence. Elle n'avait eu aucun mal à le convaincre de la laisser prendre le TER, ce serait plus pratique et elle pourrait travailler dans le train ; pour son père aussi les tête-à-tête en voiture étaient devenus pénibles, il avait accepté.

Elle n'avait pas remarqué tout de suite le piano dans la gare. Mais un matin, elle avait raté son train et c'est en attendant le suivant, un café à la main, qu'elle avait entendu quelques notes égrenées, hésitantes, comme si elles n'étaient jouées qu'avec deux doigts. Un enfant sûrement, une petite ritournelle, Ah vous dirais-je maman. Tout au fond du hall elle l'avait trouvé, sous la grande fresque murale entre le marchand de journaux et la salle d'attente. Elle avait attendu que l'enfant se lasse et s'était assise sur le tabouret, juste pour voir. Depuis, elle s'installait au piano chaque jour, comme pour un rendez-vous amoureux. Elle n'était pas une pianiste avertie, encore moins une pianiste académique. Sa mère, elle, l'était.

Mais sa mère s'était volatilisée l'année de ses huit ans. Tout en sobriété : un jour, elle n'était tout simplement pas revenue d'une tournée en Asie. Concertiste de renom, elle était rarement là, toujours à courir le monde pour donner des récitals ; quand elle était présente, ça s'entendait, la maison était joyeuse et le piano malicieux. Avec sa désertion qui s'éternisait, le silence s'était installé, les photos d'elle avaient disparu progressivement et bientôt on ne prononça plus son nom. Un dimanche pourtant, lors du traditionnel repas chez ses grands-parents, la petite fille avait fait irruption dans la conversation des adultes : « Papa, est-ce que tu crois que maman est morte ? » Un silence consterné avait accueilli la question, le père, fixant son assiette, avait murmuré, plus pour lui-même que pour lui répondre : « On doit faire comme si elle l'était ». Elle n'avait pas compris, comment fait-on semblant que sa mère est morte ? Oublier, nier, rejeter, ou se rappeler et chérir ? Ne plus jamais en parler en tout cas, ça, elle avait bien compris.

Alors, la petite fille déboussolée s'était mise au piano, pas par goût de la musique, non, mais pour la douceur du souvenir. La complicité aimante, les séances de chatouilles ; sa mère qui faisait courir ses doigts sur son dos comme sur les touches du piano, la main gauche légère, aérienne, la main droite plus ferme et autoritaire, des ailes de papillons qui frôlaient et faisaient frissonner sa peau; soudain, les mains virevoltantes plaquaient des accords aux endroits les plus sensibles. La fillette essayait de ne pas bouger, elle retenait sa respiration et finissait immanquablement par éclater de rire, en roulant dans les bras de sa mère.

En grandissant, les souvenirs doux ne suffirent plus, le visage maternel s'effaçait inéluctablement. Elle étouffait et le clavier s'attira les foudres de l'enfant devenue adolescente. Dans la maison dorénavant muette, pas un mot plus haut que l'autre, on ne s'énerve pas, on ne crie pas, on ne pleure pas, quand la rage bouillonnait et écumait en elle, quand la détresse était trop vive, quand le souvenir faisait trop mal, elle se jetait sur le piano. Il était sa voix, et sa colère refoulée grondait et tonnait sous ses doigts. Frappant les touches, elle jouait trop fort, faisait éclater des arpèges puissants, écrasait les accords ; elle jouait trop vite aussi, soupirs oubliés et crescendos en accéléré. Pas de nuances, pas de silences, du bruit. Le déchainement d'une explosion de fureur.

Dans la gare, pour la première fois, elle avait joué sans brutalité. Pour elle-même, plus seulement pour ramener sa mère à elle. Bizarrement, c'est dans le grand hall bruyant et agité, parcouru des soubresauts de la foule indifférente, qu'elle cherchait la consolation et retrouvait son calme. Personne ne l'écoutait vraiment, même si par bribes tout le monde l'entendait, entre les annonces des trains, les sonneries de téléphone portable et les cris des enfants.

Un matin, dans la précipitation, elle oublia sa partition sur le pupitre. A son retour du lycée, la partition était toujours là, quelqu'un y avait griffonné un message : « Commençons par le début ! »

Quel début ? Comment comprendre cette injonction ? Le début de son apprentissage, le début de sa vie ? Très bien. Elle avait décidé le lendemain de laisser sur le pupitre La Lettre à Elise, comme une boutade. Impatiente de lire le commentaire sur son choix, y en aurait-il un seulement ? Elle trouva en retour une autre partition, Scènes d'enfants, op. 15 de Schumann : « Travail et persévérance aujourd'hui !» Cela avait été le début d'une correspondance étrange, comme un jeu de questions-réponses dont chacun suppose que l'autre partage les règles. Les échanges étaient irréguliers, leur disponibilité était fluctuante et un courant d'air ou la curiosité d'un voyageur emportaient parfois la feuille volante.

Les difficultés s'enchainèrent d'abord comme les morceaux successifs d'une méthode d'apprentissage. Invariablement, la jeune fille trouvait une nouvelle partition, parfois annotée, sur laquelle elle s'échinait dès qu'elle arrivait à la maison. Le déchiffrage des notes était laborieux encore, les doigtés maladroits. Alors, elle travaillait d'arrache-pied, le nez sur son piano pendant des heures, se relevant la nuit parfois. Les progrès étaient là. Son père, déconcerté, ne lui posait plus de questions.

De partition en partition, de commentaires en indications techniques, « As-tu pensé au passage du pouce ? », « Attention au pizzicato ! », «Anticipation de la main gauche !», « N'oublie pas, Calando avant la dernière mesure ! », elle apprenait la patience, la concentration, le calme, la douceur peut-être et le plaisir surtout. Elle eût envie alors de partager plus.

La mer d'abord, Yann Tiersen, Porz Goret, « Regarde la vidéo aussi, le piano sur la lande, vue sur mer, c'est si beau...
- Merci, j'ai beaucoup aimé. Que dirais-tu de Debussy, La Mer, une marine qui s'animera grâce à la musicalité de ton jeu, de l'aube tranquille au soir tempétueux ?
- Je n'accroche pas trop, mais cela m'a fait penser à ce très beau film, La Leçon de piano. Voilà la partition de Michael Nyman.
- J'ai adoré ce film aussi, belle balade... J'aime beaucoup celle-ci de Chopin, Ballade nº 4 en fa mineur, op.52.
- Oui, partons en voyage, au moins par la pensée ! Avec Chilly Gonzales par exemple, Train of thought ?
- Mon esprit a vagabondé en effet... Et si nous prenions la direction de Danza Española n° 2 Oriental, de Granados ?
- Escape ! Philip Glass.
- L'art de la fugue, Contrapunctus I-IV, de Bach ?
- Mother's journey, Yann Tiersen encore ».

Le message suivant était une invitation. « Partageons le banc la prochaine fois, et jouons à quatre mains, veux-tu ? Une petite Fantaisie, celle de Franz Schubert, en fa mineur. Samedi 17 heures ? »

La partition était là. La pièce était difficile, il faudrait du temps. Et encore tellement plus pour coordonner et harmoniser leurs quatre mains. Quatre mains étrangères.

16 h 55, la gorge nouée, la jeune fille est toujours là, ses yeux errent dans la foule des anonymes qu'elle dévisage. Jamais elle n'a essayé de découvrir qui était ce mystérieux correspondant, et elle se dit qu'elle aurait pu chercher à le rencontrer. Il est trop tard maintenant. Qui sait, l'autre la connaît peut-être déjà ou elle-même l'a croisé sans le savoir? Cette dame serrant son sac à mains, ce vieux monsieur qui la regarde d'un air attendri, ce groupe d'adolescentes qui gloussent, le nez sur leur portable... Une envie irrépressible de fuir la saisit. Prise de panique, elle est déjà debout quand, là, parmi ces inconnus, ses yeux accrochent les siens.

Le visage fatigué mais le même regard doux et espiègle.

Fidèle à ses souvenirs, elle est là, qui s'avance vers le piano.