On parle de réparation ou encore de reconstruction. Depuis quelques années, un service de l'hôpital sud de Rennes propose aux femmes excisées de retrouver leur intégrité physique. Si une trentaine de femmes ont déjà franchi le pas pour la majorité de celles qui viennent en consultation l'objectif est plutôt de parler librement d'un sujet tabou et de comprendre ce qui fait leur différence pour mieux vivre avec.

Trois questions à Patrizia Morganti, sage-femme de l'équipe du professeur Harlicot.

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Qu'est-ce que l'hôpital sud de Rennes propose aux femmes excisées ?

Il s'agit d'un projet initié par le professeur Harlicot qui a souhaité ouvrir une consultation pour les femmes victimes de mutilations génitales. Depuis deux ans une trentaine de femmes ont ainsi été réparées à Rennes. Notre objectif est d'avoir une équipe pluridisciplinaire avec un chirurgien, trois sages-femmes, un psychologue et si possible un sexologue. Pour le moment, l'équipe est juste composée de trois sages-femmes et du chirurgien. Nous avons ouvert une consultation le premier mercredi du mois, l'après-midi, avec une sage-femme. C'est la première étape de la démarche.
Il existe différents types d'excisions ; soit l'ablation du clitoris soit du clitoris et des petites lèvres. C'est la première que nous proposons de réparer car il faut savoir que, malgré l'excision, le clitoris est toujours là. En effet, il mesure à peu près quinze centimètres et une grande partie se trouve à l'intérieur du pubis ; donc la reconstruction c'est juste faire une incision pour sortir une partie de ce clitoris qui est à l'intérieur. Savoir ça, pour les femmes excisées, c'est quelque chose de magique !
L'intervention dure entre 20 et 30 minutes mais la cicatrisation est longue et douloureuse même s'il y a peu de complications à craindre. C'est comme une brûlure, la peau est à vif et toute la pigmentation de la peau doit se reconstituer. Après l'opération, nous essayons d'être très disponibles pour les femmes qu'on peut revoir autant de fois qu'elles le souhaitent. On insiste beaucoup pour dire aux femmes qui décident de se faire opérer que c'est un moment où elles doivent être tranquilles ; il faut qu'elles puissent s'occuper d'elles pendant un mois au moins. Pas question bien sûr d'être enceinte ou d'avoir des enfants en bas âge, mais il vaut mieux éviter aussi de partir en voyage ou de passer un concours par exemple ; c'est un moment particulier de leur vie.

Quel est le rôle des sages-femmes ?

Au début, le professeur a demandé si des sages-femmes étaient intéressées par ce sujet Je pense que c'était normal que des sages-femmes entrent en jeu puisque nous sommes en contact avec les femmes lors des accouchements et dans les suivis. Lui a le rôle du chirurgien, nous, nous sommes dans l'écoute et la discussion. C'est tout notre travail finalement en tant que sage-femme et nous avons plus de temps pour ça ; nos consultations durent une heure.
Nous avons toutes les trois des parcours assez différents mais nous étions toutes les trois sensibles à ce problème. Moi, je l'étais surtout parce que j'ai habité longtemps en Afrique où j'ai côtoyé ces femmes ; je ne pouvais pas ne pas être dans l'équipe !
Si un médecin généraliste ou une association nous adresse une femme qui lui a parlé de ce problème, la première rencontre va se passer avec nous, les sages-femmes.
La première consultation c'est d'abord de l'écoute. On cherche à connaître leurs motivations. Il faut que la décision de se faire réparer vienne vraiment d'elles parce que ça peut réveiller des vieux traumatismes ; certaines femmes ont mis ça de côté et ne se rappellent rien ; pour d'autres c'est au contraire très vif. Et l'opération peut réveiller tout ça. Il faut chercher d'abord toutes les causes et qu'elles-mêmes essaient de comprendre pourquoi elles veulent se faire réparer, si elles en ont vraiment besoin ou pas ...
Le rôle de la sage-femme est important parce que peut-être que ces femmes-là ne viendraient pas autrement en consultation et là on peut en profiter pour leur parler de contraception, de frottis, de dépistage, etc. et on a le temps de le faire. Ca rejoint complètement les revendications des sages-femmes en grève depuis le mois d'octobre. Pour nous, ce sont des consultations vraiment très enrichissantes.

Qui sont les femmes que vous rencontrez et quelles sont leurs motivations ?

Les femmes que nous voyons en consultations ne viennent pas toutes de Rennes, certaines viennent de Vannes ou de Saint-Brieuc, en fait, de toute la Bretagne. Principalement, elles sont originaires du Mali, de Guinée, de Guinée-Conakri, du Sénégal, un peu de Mauritanie. Celles qui se sont fait opérer sont généralement des femmes de plus de quarante ans, intégrées en France depuis longtemps ; elles ont déjà des enfants, ont déjà été mariées. Si elles nous consultent, c'est parfois à l'occasion d'un deuxième mariage, peut-être un mariage amoureux alors qu'avant c'était un mariage forcé. On rencontre très peu de jeunes filles. Quand elles ont 20/22 ans et n'ont pas encore eu d'enfants, faire cette démarche est plus difficile ; elles ne sont pas prêtes. Nous en avons rencontré quelques-unes qui avaient besoin d'en parler encore avec leurs mères ou leurs sœurs ; elles ne sont pas autonomes dans leur choix.

Les femmes qui viennent ont toutes des situations différentes. Avec certaines, on va juste revoir l'anatomie ; certaines pensent avoir été excisées mais ne le sont pas. Parfois la découverte de l'excision s'est faite lors d'un accouchement. Des femmes ont été excisées à la naissance et ont grandit comme ça, elles pensent que c'est naturel et ont trouvé une sexualité, une féminité qui leur est propre et vivent bien avec ça. Quand elles découvrent leur excision, elles viennent vers nous parce qu'elles commencent à se poser des questions. D'autres ont des douleurs ou ne ressentent pas de plaisir sexuel...
Souvent, elles ne savent pas trop pourquoi elles viennent nous voir. Elles ont entendu parler de notre travail par une cousine, une amie ou un article dans le journal et elles se disent : je veux bien rencontrer la sage-femme et parler avec elle pour essayer de comprendre. Parfois, elles veulent juste savoir ce qu'est la réparation, parfois elles ont déjà fait un long travail de réflexion et demandent un rendez-vous rapide avec le chirurgien pour être réparées.
D'autres en sont encore à se demander ce que ça veut dire la réparation et surtout elles veulent comprendre pourquoi elles voudraient se faire réparer. L'objectif n'est pas toujours la réparation, elles ont parfois juste besoin d'une rencontre, de parler pour savoir quels seraient les enjeux d'une opération.
Elles ont besoin de se sentir à l'aise, de sentir qu'elles peuvent parler librement parce que parfois elles n'en parlent pas même entre elles. Il y a celles pour qui c'est tabou et qui ont un peu honte et celles qui sont fières parce qu'elles pensent qu'avec ça elles ont acquis un rôle dans la société.
Pour certaines femmes c'est juste un problème avec leur partenaire peut-être dû à l'excision mais il suffit de débloquer ce traumatisme et finalement, elles n'ont pas besoin d'être réparées parce qu'elles peuvent trouver une vie de couple même sans la réparation. C'est pourquoi nous souhaiterions avoir un sexologue et un psychologue dans l'équipe. Mais pour le moment chaque fois qu'on propose une rencontre avec le psychologue de l'hôpital, elles n'en sentent pas le besoin ; ça ne fait peut-être pas partie de leur culture.
Les femmes consultent parfois parce qu'elles ont des douleurs mais le plus souvent c'est par besoin de réintégrer leur corps, de ré-avoir quelque chose qu'on leur a enlevé. Il faut vraiment prendre le temps de discuter avec chacune.

Propos recueillis par Geneviève ROY

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On reste en contact

Grâce à cette rubrique, retournons à la rencontre de femmes qui à un moment de leur parcours ont déjà croisé notre webmagazine depuis sa création en juin 2013...

 

Martha et les "enfants ACZA"

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Depuis sa création, Breizh Femmes s'intéresse au travail de Martha Diomandé et de son association ACZA qui milite contre l'excision. Pour elle, s'opposer à l'excision, c'est d'abord accompagner les matrones – les exciseuses - vers d'autres pratiques qui permettent de respecter les traditions et d'assurer la formation des petites filles tout en se débarrassant de l'acte mutilant. C'est aussi proposer à ces femmes de rester des membres reconnues de leurs communautés.

Grâce à des campagnes de formation et à la construction de cases de naissance, ACZA est présente dans une quinzaine de villages en Côte d'Ivoire où commence à grandir une nouvelle génération d'enfants qui ne seront jamais excisées et de femmes épanouies dans leur mission d'accoucheuses.

« On ne force personne à venir accoucher dans nos cases – explique Martha Diomandé qui a répondu à quelques questions – mais les femmes qui viennent savent que leur enfant ne pourra pas être excisée. C'est un acte de courage pour elles de s'afficher ainsi. Leurs enfants appartiennent en quelque sorte à l'association. On les appelle les "enfants ACZA" ».

Lire l'interview de Martha Diomandé

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