Anaïs Billaud, directrice artistique du Festival Rue des Livres en parle avec passion de cette « belle idée de lire à distance par-delà les barreaux ».

A l'occasion de la 7ème édition du festival rennais les 29 et 30 mars dernier, comme chaque année, deux auteur-es ont été invité-es à rencontrer des hommes et des femmes détenu-es aux centres pénitentiaires.

A la prison des femmes, c'est Laura Alcoba qui est allée échanger sur son dernier ouvrage qui justement parle de prison.

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C'est la deuxième fois qu'elle vit une telle aventure. Mais cette fois-ci l'expérience aura été différente et elle en sort ravie. « La première fois c'était à Béthune – résume Laura Alcoba – j'en étais sortie bouleversée ; l'expérience avait été très difficile ».

Savourant la pause thé de fin d'après-midi, l'écrivaine revient en boucle sur ces femmes qu'elle vient de côtoyer l'espace d'une heure ou deux et ces lieux inhabituels où elles vivent. « J'ai été frappée par la taille de la médiathèque qui est grande, lumineuse - décrit-elle avec enthousiasme - Ce sont des lieux assez particuliers, il y a des sortes de jardins, en tout cas ça ne ressemble pas du tout à la prison que j'avais visitée précédemment mais je pense qu'elle n'est pas très caractéristique des conditions de détention en France qui sont souvent bien plus difficiles que ça ! J'ai cru comprendre que c'était plus ou moins une prison modèle, enfin, une exception en tout cas ! »

lauralcobaEt elle s'interroge : « est-ce que c'est le milieu féminin ? J'ai senti un univers plus doux, moins violent que celui que j'avais vu en maison d'arrêt dans le Nord ! Visiblement, ça a été construit comme un couvent, il y a une promenade, il y a des jardins.. Elles ont l'air de circuler librement dans les allées. »

Ces livres qui relient

Cet après-midi passé derrière les hauts murs de la prison de Rennes semble lui laisser un souvenir aussi lumineux que la médiathèque : « ça s'est passé très agréablement. Elles ont émis le souhait d'avoir plus de rencontres avec des auteur-es, donc je pense que ça leur a plu. Elles étaient très curieuses ; certaines sont restées silencieuses mais plusieurs se sont exprimées... d'abord nous avons parlé de mon dernier livre « Le bleu des abeilles » et ensuite je les ai interrogées à propos de leurs lectures, de ce qu'elles aiment lire. »

Si Laura Alcoba a été choisie pour cette rencontre, ce n'est pas un hasard. Son dernier roman raconte une histoire très proche de celle qu'elle vécut petite fille réfugiée en France alors que son père était prisonnier politique.

« La détention me touche particulièrement – raconte-t-elle - Mon père lui-même a été prisonnier dans un contexte particulier sous la dictature en Argentine et du coup, elles savaient qu'il m'était souvent arrivé d'aller lui rendre visite en prison. »

Ce que raconte le livre c'est surtout la relation entre le père et la fille que ni la prison ni l'immensité de l'océan n'ont réussi à briser et la transmission qui malgré tout à pu se faire. « La correspondance que j'ai entretenue avec mon père tournait autour des livres et de la littérature – raconte Laura Alcoba - Il avait eu l'idée qu'on puisse lire les mêmes livres de part et d'autre de l'Atlantique, lui dans sa cellule (en traduction espagnole) et moi en France en banlieue parisienne au Blanc-Mesnil. C'est pour ça qu'on a parlé de la correspondance avec ces femmes aujourd'hui et l'une d'elles, c'était très touchant, m'a dit : j'aimerais faire comme vous avez fait et avoir un vrai dialogue avec quelqu'un par écrit. »

S'écrire, c'est ringard !

Si l'expérience de cette lecture à distance est présentée comme le socle de l'échange, la rencontre en effet va au-delà. Les « plus âgées » ont facilement pris la parole, les « très jeunes » semblaient plus timides mais ont attendu l'écrivaine à la sortie pour échanger en tête à tête.

bleuabeillescouleur« Elles n'étaient que quatre ou cinq à avoir lu mon livre – explique encore la romancière - et il ne s'agissait pas d'exclure les autres qui étaient quand même en attente de quelque chose et qui avaient voulu participer à cette rencontre. On a aussi parler de l'écriture puisqu'il y a un journal produit dans ce centre de détention et que certaines d'entre elles écrivent aussi. Donc, elles ont parlé de ce qu'elles trouvaient à la fois dans la lecture et dans l'écriture, c'était très intéressant. Et nous avons parlé aussi de leur rapport à la correspondance. Une dame a dit : c'est ringard, aujourd'hui de s'écrire ! J'ai trouvé ça terrible et je pense qu'elles doivent en souffrir car je crois qu'elles n'ont pas droit aux mails ni aux téléphones portables ; elles sont exclues de tous les modes de communication modernes... »

Laura Alcoba reste silencieuse quelques minutes. Peut-être se remémore-t-elle les visages de ces femmes rencontrées dans un univers sans doute pas si « doux » qu'elle le décrit. Elle ne sait pas encore si cet échange nourrira ses futurs écrits mais elle retrouve le sourire pour conclure : « En tout cas j'ai pris deux exemplaires de leur journal, les deux derniers numéros, et j'ai hâte de les lire, ça a l'air intéressant ; il s'appelle Citad'elles »

Geneviève ROY

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