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4 août 2073
Jour 100 de l'an 1 de la Fondation
Article 4 de la Fondation
«Tous les livres excepté les pensées du grand Z et les documents techniques sont proscrits car ils sont porteurs d'idées néfastes.
Personne n'aura accès aux livres interdits excepté le grand Censeur qui sera garant de leur destruction totale.
La musique et les représentations picturales sont interdites.
Le Grand Z rendra le Grand Censeur garant de cet ordre.»

Journal personnel du grand Z
Jour 5 de l'An 204 de la Fondation
9h20
Moi, le Grand Z, VIIe du nom, roi de Zélonie, vais assister aujourd'hui à un grand autodafé.
En effet, une bibliothèque (nom pour parler d'une salle où sont classés des livres) a été découverte dans une cave vieille de 200 ans, derrière une porte dissimulée. Elle avait miraculeusement échappé aux services de censure de l'époque de la Fondation. Bien sûr les propriétaires de cette cave impie vont brûler en même temps que leurs biens conservés illégalement.
J'aurais bien aimé quand même voir ce à quoi ça ressemble , mais comme d'habitude seul le Grand Censeur, ce vieillard revêche, y a droit...Pourquoi?!? Je n'arriverai jamais à le comprendre. Pourquoi les livres (qui n'existent plus sous forme papier depuis plus d'un siècle au moins dans le monde), autorisés dans les pays autour de nous, sont-ils interdits ici, même à moi? J'ai 25 ans et je voudrais comprendre.

22h53

Je me suis donc téléporté dans la petite ville provinciale où la fameuse bibliothèque avait été découverte.
Le Grand Censeur en tenue des grands jours m'attendait devant le seuil de la maison impie, entouré de gardes censeurs en tenue d'apparat, devant une foule de journalistes et de curieux. Le grand canon molléculaire était prêt.
Suivis d'agents censeurs et de quelques journalistes accrédités, bavards et impatients, le Grand Censeur et moi sommes entrés dans la bâtisse à l'apparence tout à fait ordinaire et sommes descendus au sous-sol en foulant un tapis rouge sang rajouté pour ma venue. Les murs dans la pièce du bas étaient blancs et aucune porte n'était visible. Une table et quelques vieux objets traînaient dans un coin.
Un jeune homme à la barbe bien taillée et à l'allure fière, ainsi qu'un vieillard voûté à l'air renfrogné étaient aussi présents, menottés, entourés de gardes censeurs.

- Le père et le fils, commenta le Grand Censeur à mon oreille. Nous sommes à la recherche de descendants directs afin d'éviter toute contamination!
- Vous faites bien.

Le grand Censeur se racla la voix avant d'annoncer:
«Nous allons maintenant procéder à la destruction de ce lieu impie.»
C'est alors que le prisonnier le plus jeune m'interpella:
- Il (il désignait le grand Censeur) vous empêche de voir le contenu de la bibliothèque! C'est un trésor inestimable et vous ne le verrez pas? Votre grand Censeur a le savoir et pas vous?! Mon père et moi en savons plus que vous n'en saurez jamais: il y a ici des richesses que vous n'imaginez même pas! Vous acceptez d'être plus ignorant que nous alors que vous êtes le plus important?

Quelle insolence! C'était assez vexant vu sous cet angle. Et j'avais toujours été curieux de savoir ce que cachaient ces lieux que l'article 4 de la Fondation du Royaume avait interdits à la lignée des Z...
- Comment osez-vous importuner le grand Z?! vitupéra le grand Censeur.
Et il donnait l'ordre de faire taire l'insolent. Mais je le contrecarrai d'un geste. Le prisonnier sauta sur l'occasion:
- ô Grand Z! C'est une occasion unique de visiter le temple de la connaissance! Combien d'occasions aurez-vous comme celle-ci?
Je me dis que je pouvais jeter un coup d'oeil. Il est vrai que c'était une occasion unique... Les journalistes pourraient dire à quel point j'étais magnanimme, moderne et ouvert.

D'un ton posé, pour montrer ma maîtrise, je répondis:
- Le Grand Z avait depuis longtemps l'intention de visiter un tel lieu et il venait l'annoncer. Grand Censeur, ouvrez la porte!
- Mais...mais...! Ô grand Z, ce n'est pas possible, vous le savez bien! C'est l'article 4 de la Fondation! Vous ne pouvez le transgresser! Seul un grand Censeur peut entrer dans un lieu comme celui-ci!
- C'est le grand Z premier de la lignée qui a instauré cette loi. Eh bien moi, j'en instaure une autre. C'est tout!
- Mais que diraient vos ancêtres?
- Ils sont morts.
Le grand Censeur ne s'attendait pas à un tel revirement de situation. Il hoquetait, furieux, mais ne pouvait rien dire car il savait que je pouvais perdre patience très vite, ce qui pouvait lui être fatal si je le décidais.
- Ouvrez le passage, intimai-je.

Les agents censeurs qui étaient placés devant l'ouverture regardèrent le grand Censeur, embarassés, me regardèrent, se regardèrent... Puis l'un d'entre eux alla en direction de la table et actionna un mécanisme discrètement placé. La table ouvrit un compartiment et de là il appuya sur un bouton.
Devant moi apparut alors une porte vieux modèle à double battants qui s'ouvrit.
Derrière apparaissait un couloir sombre.
Je franchis seul le seuil d'un pas solennel, la tête haute.

Puis je me retournai:
- Je veux deux agents censeurs et le prisonnier avec moi. Je désignai le prisonnier barbu.
- Mais, ô Grand Z..., vous ne pouvez pas..., tentait le grand Censeur qui suffoquait et contenait difficilement sa rage.
- Le grand Z n'a plus de limites. Gardes, surveillez le Grand Censeur qui semble en douter!
Deux gardes se postèrent à ses côtés. J'eus le temps de voir le grand Censeur, le visage écarlate. Je n'avais jamais aimé cet homme qui n'avait jamais donné de raisons satisfaisantes à ces censures dont j'étais aussi victime.
Je gardai un visage impassible et m'orientai vers le passage, suivi de deux gardes et du prisonnier.
Contrairement à la pièce précédente, le passage n'était pas humide bien que l'on soit en sous-sol. Un système avait été prévu pour assécher l'air.
Le passage aboutissait à un petit escalier en colimaçon qui descendait vers un espace noir. Quand je l'empruntai, il s'éclaira.
Et là, je restai bouche bée.

L'escalier surplombait une immense salle avec des rayonnages qui me parurent innombrables. C'était impressionnant. Sur ces rayonnages, je voyais des milliers de pavés de couleur. C'était donc ces fameux livres papier?
Je descendis, suivi des trois autres, et me dirigeai entre les rayonnages. Je m'approchai des petits pavés de papier.
- C'est donc ça un livre papier? Je n'en avais jamais vu en vrai!...
- Oui. Ouvez-en un, suggéra le prisonnier.
- Mais je risque ma santé... Les livres papier ont été interdits pour raisons médicales.
- Le papier est fait à partir du bois. Craignez-vous les arbres? Ô grand Z, je manipule des livres depuis ma petite enfance, mon père aussi. Vous avez vu son âge? Il a cent trente ans. Et moi, ai-je l'air en mauvaise forme? Je n'ai attrapé que des rhumes, vérifiez mes données médicales. Pendant des millénaires les populations en ont manipulé sans aucun problème! Je peux en prendre devant vous si vous voulez. J'adore ça!

Peut-être était-ce de l'inconscience de croire cet homme sur parole, mais je décidai de prendre le risque. Au fond de moi, je ne doutai pas de ces arguments.
J'ouvris l'objet des interdits. Pourquoi le grand Censeur et les Fondateurs craignaient-ils cet objet insignifiant? Il ne s'agissait que d'un pavé de papier.
En l'ouvrant, déroulant une série de feuillets, je sentis une odeur particulière. J'approchai le livre de mon nez pour la humer.
Et on a peur de ça?!?
Je déchirai une page pour marquer ma puissance.
- Ne faites pas cela! Oui, cet objet est fragile. Vous pouvez le déchirer, le brûler, les pages s'abîment avec l'eau...Mais son pouvoir est ailleurs...
- Ah oui? fis-je, goguenard.
- Les livres donnent un pouvoir.
- Sornettes.
- Ils repoussent les limites de votre imaginaire et de votre réflexion, ils ouvrent des possibles... Ils vous échappent de votre quotidien, vous donnent des ailes pour aller plus loin.
- Ils pervertissent les esprits!
- Rien ne vous oblige à suivre les idées qu'ils suggèrent. Vous êtes LIBRE... D'ailleurs combien de prisonniers ont pu s'échapper par l'esprit grâce à la lecture! En confrontant vos idées à celles que vous lisez, vous pouvez au contraire renforcer les vôtres par de nouveaux arguments. Vous devenez plus sage. Mais pour lire, il vous faut de bonnes conditions.
- Quelles sont-elles?
- Être au calme, ne pas être dérangé.
- C'est tout? Pas de technologie?
- Non, c'est très simple à utiliser! D'où son succès à travers les siècles!
- Ah oui? Ces choses existent depuis longtemps?
- Depuis cinq mille ans environ...

Je restai dubitatif. Et aussi un peu vexé de mon ignorance.
- Comment savez-vous tout cela?
- J'ai lu. Le savoir fait peur à des despotes comme votre Grand Censeur. Vous et vos sujets êtes plus dociles en ignorant beaucoup de choses, car vous avez moins de doutes. C'est pourquoi vous-mêmes n'avez pas accès aux livres. Et pour que même les futurs Grands Z ne doutent jamais des fondements, le premier d'entre eux a préféré saboter certains savoirs chez ses successeurs. Mais vous avez été plus fort en bravant cet interdit!

Je me rengorgeai.
- Voulez-vous le tester? C'est qu'il faut être assez fort, me dit le prisonnier d'un air de défi.
- Et comment ça marche?
- Vous prenez le livre à la première page... et vous lisez.
- C'est tout?
- Oui.

L'agent censeur osa un mot:
- ô Grand Z, ce ne serait pas prudent!
- Je vous ai donné la permission de me braver?
L'agent se tut, apeuré.
- Installez-vous, ô grand Z...
Il me désigna un fauteuil confortable dans un coin. Je décidai de me prêter à l'expérience. Comment pourrais-je craindre un vulgaire pavé de papier?!

Je pris un livre au hasard sur le rayonnage.
- Très bon choix, fit le prisonnier. Vous avez choisi un livre de poésies. Vous lirez plusieurs petits écrits qui chacun s'appelle des poèmes. Vous pouvez les lire dans le désordre.
L'agent semblait paniqué. Je m'installai dans le fauteuil. Un modèle en bois qui devait bien dater des temps de la Fondation mais qui était encore en bon état!
Je parcourus les premières lignes. Le fait de ne pas user ses yeux sur un écran était assez nouveau pour moi.
Je lus un premier poème. À la différence des écrits techniques ou du livre du Grand Z Ier, les lignes s'arrêtaient avant la fin alors que les phrases n'étaient pas finies. Comme c'était étrange !
Je lus plusieurs poèmes.
Puis je le reposai sur mes genoux, abasourdi.

- Y a-t-il d'autres genres de livres encore?
- La poésie n'est qu'une partie de la littérature, ajouta le prisonnier. Et la littérature n'est qu'une partie des livres.
- Faites-moi une sélection de chaque genre! Vite! Le grand Z doit avoir une vision complète. Quel est votre nom?
- Arthur Platon.

Arthur passa un certain temps dans les rayonnages et accumula une dizaine d'ouvrages.
- Bien. Remontons. Agent censeur, vous ferez porter ces objets interdits au palais dans ma suite tout à l'heure. Personne ne devra y toucher!
L'agent désigné était livide.
- Mais, ô grand Z, ils ne doivent pas quitter ce lieu... Ils devaient être détruits!
Je le fusillai du regard. Il baissa les yeux.
Nous remontâmes. J'étais déterminé.

Enfin je parvins au seuil du passage secret, que je franchis, suivi des agents censeurs et d'Arthur Platon. Tout le monde scrutait mon visage avec curiosité. Or je restai impassible. Le grand Censeur était nerveux et se tordait les mains.
Je pris la parole, d'une voix posée et ferme.
- Le grand Z a visité la bibliothèque interdite. Il prendra sa décision dans une semaine concernant le sort des prisonniers et de ce lieu.
Et je me retirai, laissant libre cours à une grande agitation.

 

(extrait du quotidien zélonique Le jour nouveau)

Sa majesté le Grand Z VII a finalement décidé quatre jours après l'autodafé annulé du 5 renouveau an 204 d'organiser un nouveau rassemblement le 11 à 16h précises devant la bibliothèque interdite. Le grand Censeur sera présent ainsi que toute la cour. Aucune information n'a filtré quant au programme du rassemblement mais il est très vraisemblable que la destruction sera opérée en direct, d'après les observations de l'entourage du Grand Z, témoignant d'une «humeur sombre et colérique.»

 

Journal personnel du Grand Z
Jour 11 de l'an 214 de la Fondation
23h
Je me rendis sur les lieux, ne répondant à aucune question. Tout était en place: la foule compacte, la scène pour m'accueillir, le bûcher. J'allai sous la scène comme prévu, vêtu de ma grande robe d'apparat et, sous des applaudissements nourris, je fus élevé sur le podium sous une lumière brillante mettant en valeur mon titre divin et mon rang.
Je fis deux pas en direction du pupitre, posai mes bras dessus et fixai la population massée devant moi avec lenteur. Le brouhaha se tut. Alors je pris la parole:

« Chers compatriotes.
L'heure est venue de vous rendre la décision du Grand Z.
Je suis venu la semaine dernière découvrir le lieu d'un terrible acte impie: la conservation de documents interdits! Je me suis rendu sur les lieux bien décidé à rendre justice contre la violation de nos règles les plus sacrées!
Esprit avisé, j'ai décidé de me faire un avis par moi-même et suis parti explorer les lieux malgré les risques sanitaires.
J'ai vu un lieu immense dissimulé sur la terre, rempli de livres interdits et en ai rapporté afin de mieux me faire une idée.

Depuis son enfance, le Grand Z a été élevé tout comme son peuple dans l'idée que les livres apportaient maladies, chaos et confusion des esprits.

D'abord, ils ne rendent pas malade! J'ai même découvert dans l'un d'eux que les hommes avaient manipulé les livres papier pendant des millénaires sans tomber malades.

J'ai ouvert un premier livre dans la bibliothèque. Et ô étrange phénomène! Les lignes se faisaient écho par des sonorités. Quelle musique des mots! Quel pouvoir de suggestion! Les images, les sensations viennent à l'esprit comme par magie! Je n'avais jamais connu cela! C'est ce qu'on appelle la poésie. J'ai fini le livre au palais. Quand j'ai fermé la dernière page de ce livre, ma vie n'était plus tout à fait la même.
J'ai découvert ensuite d'autres livres: des récits, des essais, des textes d'histoire aussi... J'ai découvert la puissance de l'évocation dans les fictions, cette capacité à nous faire comprendre sans les vivre vraiment ce que peuvent ressentir des êtres dans certaines situations. Les essais et les documentaires quant à eux offrent le recul nécessaire à la réflexion, ce qu'il n'y a pas dans une conversation directe.

Je comprends maintenant pourquoi les livres ont été interdits il y a deux cent ans.
Nous offrir ce don nous permet de nous élever.
Nous faire réfléchir!
Nous rendre meilleurs...
Nous faire vivre plusieurs vies en une.

Je suis très en colère d'avoir été privé de ce don. Le Grand Z plus que quiconque doit détenir le savoir.
Le Grand Censeur désormais devra simplement veiller au respect de valeurs qui vont être redéfinies. Mais vous, le peuple, aurez désormais accès à la lecture pour devenir une nation éclairée. Arthur Platon, gardien de la dernière bibliothèque, sera libéré et aura pour mission d'y veiller.»

Je me tus devant une foule médusée.
Un oiseau s'éleva dans les airs dans un bruissement d'ailes comme un livre ouvert.

Chrystel Savourat-Sreng

 

Texte primé par le concours de nouvelles 2018/2019 de l'association MOTS POUR MOTS