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Cette saison estivale, Fabienne Gicquel l'attend toute l'année. Même si elle sait qu'en septembre, elle aura envie – et besoin surtout – d'un peu de repos.

Son métier d'agricultrice, choisi et non imposé, a pris un tour nouveau quand, voilà quelques années, elle a décidé de faire de l'accueil à la ferme.

Une façon dit-elle de « démystifier le monde agricole ». C'est sa curiosité et son horreur de « travailler dans la routine » qui ont fait d'elle une des actrices de l'agrotourisme en Bretagne.

 

 La Ferme de la Cavalerie domine la grande vallée de l'Oust. Au nord à perte de vue s'étendent les Côtes d'Armor, au sud le Morbihan. Non loin de là passe le canal de Nantes à Brest prisé de tous les randonneurs qu'ils soient à pied, à cheval ou en vélo. L'endroit est idéal pour le repos et la méditation. Mais Fabienne, semble-t-il, n'a que très peu de temps pour tout cela.

« Il y a des périodes où c'est beaucoup plus calme ; de janvier à mars, on est tranquilles » explique-t-elle. Plus de vacanciers, plus de fruits dans les arbres, des abeilles qui dorment... « On est plus focalisés sur les vaches à ce moment-là. Et on se repose. »

Une activité agricole à part entière

L'histoire commence en 1995. Rémy, son mari, s'installe comme agriculteur sur cette petite ferme de Saint-Gonnéry au nord du Morbihan où il élève des vaches laitières. Fabienne prend le « temps de faire [ses] enfants », deux garçons nés en 1998 et 1999. Et en 2000, elle s'installe à son tour. « Agricultrice à part entière - tient-elle à préciser – pas conjointe ou collaborateur ! » L'agriculture, c'est aussi son métier ; elle a fait des études pour ça. Après son BTA (bac agricole) elle a obtenu son BTS option protection des cultures. Ses six heures de chimie hebdomadaires lui ont été précieuses par la suite pour convaincre son mari d'opérer une conversion en agriculture biologique.

 

 

"J'ai été sans doute

l'un des premiers projets de ce type

dans le département"

 

Fabienne2Pour faire vivre une famille complète l'exploitation de Rémy est trop petite. Et sur cette terre bretonne soumise à la pression foncière, difficile d'acheter de nouvelles parcelles. Alors, Fabienne suit les conseils qu'on lui donne et choisit la diversification. La ferme de la Cavalerie leur a été vendue en l'état par l'ancien propriétaire, c'est-à-dire avec une maison d'habitation qu'ils occupent mais aussi avec plusieurs longères en ruines. Fabienne décide d'en transformer une en gîte rural. « Mon projet d'installation ce n'était pas d'acheter un tracteur – raconte-t-elle – ou de construire un nouveau bâtiment pour les vaches. C'était de construire de l'hébergement rural pour de l'accueil à la ferme. J'ai été sans doute l'un des premiers projets de ce type dans le département. Et j'ai reçu les mêmes aides financières qu'un jeune agriculteur qui s'installe. » Un lourd investissement puisque le premier gîte qui ouvre en 2001 a coûté le prix d'une maison neuve !

Fabienne est lancée. Elle reçoit des vacanciers dans son gîte qu'elle a immédiatement fait labelliser et organise des visites à la ferme. « Des visites participatives – précise-t-elle – Ça dure deux heures et les visiteurs viennent avec nous chercher les vaches, les traire, donner le lait aux veaux, enlever le fumier, etc. Ils peuvent aussi me poser toutes les questions qu'ils veulent. La pollution, les aides, les subventions... Je réponds à tout ! »

Faire de la publicité et mettre ses atouts en valeur

Près de quinze ans plus tard, Fabienne peut aujourd'hui accueillir quinze personnes soit en gîte soit en chambres d'hôtes. La ferme a été entièrement valorisée ; il ne reste plus aucun bâtiment en ruine. De toute façon, pour rester agricultrice, Fabienne ne doit pas dépasser la capacité de quinze lits. Au-delà, elle ferait de l'hôtellerie et c'est un autre métier. Le sien reste l'agriculture.

« C'est assez difficile de faire comprendre aux gens qu'on peut être agricultrice et gérer des gîtes ruraux – déplore la jeune femme - Dans le milieu agricole, ce n'est pas normal ! Quand j'ai commencé, personne ne me prenait au sérieux. Mais quatorze ans plus tard, je suis encore là ! »

Son secret : la communication. « Il faut savoir faire de la publicité et mettre en valeur les atouts qu'on a » déclare-t-elle. Ses solutions : un site Internet et des référencements un peu partout notamment sur les sites des organismes qui ont labellisés ses chambres et ses gîtes, dans certains livres sur le canal voisin ou les chemins de randonnée par exemple.

 

 

"On travaille en suivant nos passions,

ça permet de tout supporter"

 

Et puis, la diversification de la ferme de la Cavalerie ne s'arrête pas là. Si Fabienne avoue adorer prendre du temps pour recevoir ses hôtes, si elle n'hésite pas à passer une heure à la table de sa véranda pour répondre à nos questions, c'est sans doute qu'elle possède une capacité de travail phénoménale. Qu'elle explique simplement dans un rire franc : « on travaille suivant nos passions ; on a cette chance ! Ca permet de tout supporter ! »

Fabienne3L'ancien propriétaire de la ferme avait planté de nombreux arbres fruitiers ; alors, Fabienne en a fait des confitures. Pour sa famille, bien sûr. Et puis, elle les a servies tout naturellement à la table du petit déjeuner pour les locataires des chambres d'hôtes. Et un matin, un client a insisté pour repartir avec le pot entamé, laissant un billet de cinq euros sur le coin de la table. Depuis, les confitures de la Cavalerie s'arrachent sur les marchés de Noël, les fêtes agricoles et autres rendez-vous annuels de ce coin de Bretagne. Egalement sur Internet, bien sûr. Fabienne a en été la première surprise. Personne avant ne lui avait dit que ses confitures étaient exceptionnelles.

Une activité « accessoire » mais enrichissante

Surprise, elle l'avait été aussi quelques années plus tôt par le succès rencontré par son huile de colza. En effet, suite à la perte d'un troupeau entier pour cause d'ESB, autrement dit la maladie de la vache folle, Rémy et Fabienne choisissent au début des années 2000 de réorienter leur production. Désormais, ils cultiveront eux-mêmes leurs céréales et le colza pour nourrir les animaux. C'est le début de leur conversion, dont ils ne sont pas encore conscients, vers l'agriculture raisonnée. Contrairement à nombres d'autres agriculteurs, ils transforment sur place le colza afin d'obtenir le tourteau dont se nourrissent les bêtes. Et du coup, ils se retrouvent avec une huile dont les analyses prouvent qu'elle est tout à fait propre à la consommation humaine. La première année, ils achètent une palette de 1200 bouteilles ; Fabienne conditionne et met en vente son huile de colza maison. Et les gens en redemandent. L'année suivante, c'est le double de bouteilles qu'il faut prévoir. Et un circuit de distribution dans les magasins alentours.

 

 

"Quand il y a eu la crise laitière,

ça nous a permis de payer quelques factures"

 

Pourtant, financièrement, l'activité de Fabienne reste un complément pour le couple. Plus précisément même, en comptabilité, une « activité accessoire ». Un terme qui ne lui plaît pas beaucoup. « Le jour où la comptable m'a sorti ça, elle s'est fait engueuler - s'exclame-t-elle dans un grand rire – parce que quand même, je ramène un peu d'argent. Et en 2009, quand il y a eu la crise laitière, ça nous a permis de payer quelques factures ! »

Pour elle, l'essentiel est ailleurs. « C'est hyper enrichissant et ça nous apporte une ouverture culturelle – reconnaît-elle – On discute avec plein de gens qui sont de toute sorte de milieux ; on est gagnants de toute façon. » Puis, elle ajoute avec bonne humeur : « et puis, qu'est-ce que j'aime m'asseoir avec eux au p'tit déj' pour boire une tasse de café en discutant ! »

Celle qui avait choisi l'école agricole, contre l'avis des ses parents et à une époque où « on envoyait toutes les filles dans les formations du milieu social », avait peut-être bien la vocation pourtant pour s'occuper des autres. D'ailleurs elle trouve encore le temps – le soir, la nuit peut-être ? - d'être active sur les réseaux sociaux où elle s'est fait plein d'amies, « des agricultrices de toute la France » auxquelles elle remonte le moral quand elles « ont un coup de mou ».

L'envie de découvrir et de se former

Aujourd'hui libérée de nombreuses responsabilités, elle énumère toutes celles qu'elle a assumées : présidente départementale du réseau « Bienvenue à la Ferme » et vice-présidente régionale, membre de la chambre d'agriculture, conseillère municipale. Elle les a toutes progressivement laissées à d'autres pour être plus présente à la Cavalerie. « Quand on a commencé en bio, c'était encore du travail supplémentaire ; je voulais être plus à l'écoute de la ferme et puis je devais aussi faire des formations. »

Du temps pour se consacrer peut-être aussi à de nouveaux projets ? Pour cette année, la nouveauté pour Fabienne, ce sera le miel. Une passion récente partagée avec son mari qui vient d'installer une douzaine de ruches à la ferme. « On est curieux. On a tout le temps envie de découvrir des choses nouvelles - se justifie-t-elle – ça ne nous intéresse pas de travailler dans la routine. »

D'après les chiffres de l'AFIP, les femmes sont plus nombreuses que les hommes à nourrir cette envie de diversification agricole. Fabienne Gicquel, croit savoir pourquoi. « Je pense que les agricultrices, aujourd'hui, ont une plus grande ouverture d'esprit et c'est pour ça qu'elles vont vers la diversification – analyse-t-elle - Elles ont compris que l'agriculture ce n'est pas seulement élever des vaches et semer des céréales ; c'est aussi autre chose. » On l'aura compris, pour Fabienne, l'agriculture, c'est beaucoup d'autres choses mais c'est surtout « que du bonheur ! »

Geneviève ROY

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Rendez-vous littéraire

livreanneElle écrit l'enfance trahie, l'enfance bafouée, l'enfance meurtrie. Et ce qu'il en reste quand on devient grand-e et qu'il faut vivre avec, vivre quand même. Elle écrit la tendresse qui manque et l'âpreté des mots, la famille en miettes et la dureté des coups.

Pour son premier roman, Anne Lecourt, que Breizh Femmes suit depuis longtemps, livre un tout petit livre qui se lit d'une traite. Mais qui reste en mémoire. Une longue interrogation sur les relations mères filles, ce qu'elles sont et ce qu'elles pourraient être.

Entre résilience et réminiscence, ce personnage qui n'a-pas-de-nom, tangue d'un passé non dit à un avenir à construire ; un beau portrait de femme qui n'a pas fini de nous hanter.

On retrouvera avec bonheur Anne Lecourt le mardi 12 mars à 18h 30, à la Maison de Quartier Saint-Martin (Maison Bleue) pour un échange autour de son précédent livre « Les discrètes, paroles de Bretonnes »

Pour aller plus loin : Sept jours en face de Anne Lecourt, éditions Parole (2019) - 12 €