« C'est un projet que je portais depuis longtemps » dit sobrement Charles-Edouard Fichet. On comprend à demi mots son attachement pour le Cameroun et ses artistes. Pour la deuxième année, le Triangle qu'il dirige à Rennes entretient un partenariat privilégié avec ce pays d'Afrique.
Objectif : recevoir des artistes notamment les Xtrem Fusion l'an dernier ou encore l'écrivain Kouam Tawa. Mais aussi faire bénéficier la population du quartier de leur présence.

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Depuis quelques semaines deux danseuses camerounaises, Gladys Tchuimo et Mireille Akaba, sont installées au Triangle. « On ne vous donne rien – leur rappelle gentiment Charles-Edouard Fichet – on est dans l'échange ! »
Leur mission : « participer aux bonnes relations avec les gens du quartier. » Ça tombe bien, chez elles où les travailleurs sociaux n'existent pas, Gladys et Mireille ont l'habitude de ce type d'engagement auprès des populations.

 Pour l'occasion, elles ont choisi le nom de la compagnie de Gladys : Poo-Lek. Au Cameroun, il leur arrive de travailler ensemble, mais plus souvent chacune de son côté. Mireille y a aussi sa propre compagnie de danse urbaine tandis que Gladys s'est davantage spécialisée dans la danse traditionnelle africaine.

Les habitants du quartier du Blosne, notamment les plus jeunes dans les écoles ou les associations, les ont découvertes depuis plusieurs mois quand ils ont reçu un DVD sur lequel les deux danseuses présentaient un enchaînement de pas. Quand les deux jeunes femmes sont arrivées à Rennes, ils étaient fin prêts pour les accompagner dans un flashmob à l'occasion du carnaval du quartier. Une rencontre qui émerveille Gladys et Mireille. « Ils sont magnifiques – dit la première – ils adorent ce qu'on fait ! » « Ils ont été très curieux et très enthousiastes » dit la seconde. Et toutes deux s'amusent de la joie des enfants à les découvrir « en vrai » sorties de la vidéo !

Un combat : amener les femmes à s'affirmer

Gladys et Mireille ont l'habitude de partager leur passion pour la danse. L'art est en fait pour elles prétexte à aller vers les autres. Mireille travaille avec les enfants des rues de Yaoundé pour « leur permettre – dit-elle – de faire autre chose que traîner toute la journée » ; Gladys a construit un « plancher » dans sa cour pour que les femmes du quartier puissent venir danser mais aussi parler. « Il y a un besoin de parole qui est énorme – souligne Charles-Edouard Fichet, témoin voilà quelques mois de ces cours entre femmes – Elles ont un tel plaisir à être là, à évoquer leurs histoires et puis sous forme de plaisanteries, elles évacuent beaucoup de choses ! »

Pour écrire le spectacle qu'elles donneront en fin de résidence au Triangle, Mireille et Gladys ont justement choisi de parler des femmes. « J'ai toujours cette envie dans mes spectacles de mettre la femme en avant – dit Gladys – d'amener les femmes à comprendre qu'elles sont importantes, qu'elles ont leur mot à dire dans tout ce qui concerne la vie sociale, la politique, etc. »

poolek2« La femme commence à prendre la place qui est la sienne » dit encore l'artiste évoquant cette époque pas si lointaine où elle essayait de s'imposer dans le milieu artistique. « En 2005, j'étais la seule compagnie féminine au Cameroun. Et c'était mon combat : amener les femmes à s'affirmer ! »
Pour écrire « Plus femme que femme » elles ont interviewé des camerounaises, recueilli des témoignages et lu beaucoup de textes notamment ceux de leur compatriote Kouam Tawa. « Ce projet va parler de la situation de la femme avec un grand F – précisent-elles – pas seulement de la femme camerounaise ou africaine ; nous avons aussi voulu entrer un peu dans l'esprit de la femme européenne, américaine ou asiatique. »

Des artistes engagées au quotidien

Mireille, elle, a d'abord été chanteuse dans un registre qui ne fait pas vraiment recette chez elle : la world-music. Toutes les deux ont encore aujourd'hui du mal à se faire reconnaître comme des professionnelles. « La danse, c'est une distraction, pas un vrai métier » dit Gladys. « Ce n'est pas acceptable pour la famille – renchérit Mireille – C'est très mal vu, qu'on soit homme ou femme, parce qu'on ne gagne pas bien sa vie. » Gladys raconte qu'elle a commencé à danser dès l'âge de huit ans mais qu'au fur et à mesure qu'elle grandissait, ses parents voyaient ça de plus en plus d'un mauvais œil et qu'elle a préféré déménager pour ne pas devenir danseuse dans sa ville natale. A Yaoundé, c'est plus facile, quoique...

Pour le directeur du Triangle, « l'art doit exprimer des revendications, être engagé politiquement ». Mireille et de Gladys sont à la hauteur de ses espérances. « Elles sont – dit-il - engagées politiquement, dans leur vie citoyenne, dans leurs quotidiens. » Si les deux femmes semblent plutôt discrètes sur leurs conditions de vie et de travail, Charles-Edouard Fichet tient à saluer notamment le courage de Mireille Akaba qui travaille avec des danseurs pour qui l'essentiel chaque jour est de trouver de quoi se nourrir. « Avant de commencer une répétition – raconte-t-il – il faut d'abord s'assurer qu'ils auront tous à manger au moins une fois dans la journée et l'argent du taxi pour rentrer. Après, on peut danser l'esprit libre ! »

A la rencontre des habitants du Blosne

Evidemment, les deux jeunes femmes reconnaissent le confort que leur offre le Triangle pour ce mois de résidence à Rennes. « Mais, ce n'est pas gratuit – leur rappelle le directeur avec malice – Vous avez une mission ! Vous allez nous aider chaque fois que vous allez participer aux bonnes relations avec les gens, quand vous allez rencontrer des gens qu'on ne sait plus rencontrer. Vous êtes impliquées dans un projet dont nous attendons beaucoup ! »

Au-delà de la résidence artistique, en effet, le séjour de la compagnie Poo-Lek dans le quartier du Blosne c'est aussi une façon pour la salle de spectacle d'entrer vraiment en relation avec les habitants du quartier, notamment des personnes d'origine camerounaise installées en France depuis longtemps et qui s'interrogent sur la vie au Cameroun aujourd'hui.

Geneviève ROY

Pour aller plus loin :

La compagnie Poo-Lek présentera son spectacle « Plus femme que femme » le jeudi 28 mai à 20h dans le cadre de la manifestation Agitation.

Auparavant, Mireille Akaba et Gladys Tchuimo auront participé à l'échange organisé le mercredi 20 mai à 19h dans le cadre des rencontres « Sous la lumière » avec l'écrivain Kouam Tawa et Djaïli Amal Amadou, écrivaine camerounaise auteure de « L'Art de partager un mari »

Des ateliers de danse et des rencontres sont prévues avec les habitants du quartier qui sont aussi sollicités pour participer aux échanges « J'irai manger chez vous » en invitant les artistes à leur domicile.

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