Des femmes qui s'entassent sur un bateau pour traverser la Méditerranée afin de fuir le choix terrible qu'on leur propose entre mariages forcés et condamnation à mort. Ces mêmes femmes qui s'échouent sur une île grecque et y demandent l'asile.

Un reportage du journal télé ? Non, Les Suppliantes, un texte vieux de vingt-cinq siècles écrit par Eschyle.

Devant la modernité du sujet, Jean-Luc Bansard, avec sa compagnie du Théâtre du Tiroir, s'est lancé dans une folle aventure : un chantier citoyen. A l'invitation de l'association Declic Femmes, la pièce sera jouée à Rennes dans quelques jours.

Sur scène, les trente-deux comédien-ne-s sont tous et toutes des amateurs et pour la moitié des vrai-e-s réfugié-e-s.

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Pour Jean-Luc Bansard, Les Suppliantes d'Eschyle pièce écrite plus de 450 ans avant JC et qui met en scène des « femmes qui décident de prendre leur liberté dit exactement ce qui se passe aujourd'hui ». En redécouvrant cette pièce l'année dernière, l'homme de théâtre qu'il est a tout de suite envie de monter le spectacle. Mais pas n'importe comment. Avec son Théâtre du Tiroir à Laval il défend les valeurs de l'éducation populaire et les cultures du monde depuis 1987.

Alors c'est à partir d'un « chantier citoyen » qu'il décide de travailler une traduction moderne, celle d'Olivier Py, travail auquel il convie quelques artistes de ses ami-e-s : le compositeur et chef de chœur Olivier Messager, la chorégraphe Catherine Le Tinturier, la scénographe Brigitte Maurice et le peintre qui réalise l'affiche du spectacle Michel Maurice. Pour Jean-Luc Bansard, il est clair que tout travail théâtral doit être d'un haut niveau artistique. « Pour toucher les gens, il faut que se soit parfait » dit celui qui depuis novembre 2015 exige chaque mardi soir et parfois le week-end de ses comédien-ne-s « un travail sans reproche ».

Bousculer les codes de l'identité

« Vous n'avez pas besoin d'être comédiens, je me charge de vous apprendre ». Voilà comment Jean-Luc Bansard a abordé les différentes personnes intéressées par son chantier. « Je leur ai posé deux questions - explique-t-il – Premièrement : êtes-vous d'accord avec le droit des femmes à disposer d'elles-mêmes ? Deuxièmement : êtes-vous d'accord avec le droit d'asile et le fait que tout migrant qui demande à être accueilli et protégé parce qu'il risque de mourir ailleurs, doit être accepté ? » Celles et ceux qui répondaient « oui » aux deux questions pouvaient intégrer la troupe.

affichesuppliantesMais le Mayennais va plus loin. Au 115 et dans les autres lieux d'accueil des personnes migrantes, il poursuit son « recrutement » et seize hommes et femmes de huit pays différents acceptent de s'embarquer. Un an plus tard, la pièce qu'il a un peu réadaptée, est jouée en français et en de nombreuses langues étrangères. « Chaque migrant qui ne possède pas le français peut jouer dans sa langue - explique-t-il – et lorsqu'un acteur étranger peut dire la phrase en français c'est un acteur français qui traduit. On bouscule les codes de l'identité et les spectateurs ne savent plus qui est qui ; c'est un peu un jeu pour nous ! »

Un « creuset d'humanité »

Jean-Luc Bansard tient au terme de « chantier citoyen ». « Si on est là, ce n'est pas pour faire du théâtre, c'est pour dire quelque chose – affirme-t-il – Les seize réfugié-e-s qui sont sur scène viennent pour dire qu'ils sont des êtres humains qui peuvent chanter, danser, qu'ils portent en eux la beauté et ne sont pas seulement des gens abandonnés par le monde entier ! »

Si pour beaucoup, relevant d'une obligation de quitter le territoire, monter sur scène est une façon de s'exposer, peut-être est-ce aussi un moyen de montrer son attachement à la France. « A chaque représentation j'explique au public que peut-être à la sortie les forces de monsieur Valls et de monsieur Hollande vont venir prendre ces gens pour les mettre dans des avions » explique Jean-Luc Bansard dont l'un des comédiens a dernièrement été retenu au CRA de Rennes. Mais pour lui, Les Suppliantes c'est peut-être aussi leur « rendre service ». Participer à une « activité d'insertion sociale » peut être considéré comme « un signe très clair que ces gens-là ont choisi d'être ici ».

Et puis, il n'oublie pas ce qu'en disent eux-mêmes les migrant-e-s, comme cet érythréen qui témoigne avoir trouvé dans cette aventure « des rapports humains d'égal à égal ». « Il n'est plus un réfugié, il est un être humain comme tous les acteurs français » dit encore Jean-Luc Bansard qui se réjouie que sa troupe soit « un creuset d'humanité ».

A la rencontre du public

Parce que Les Suppliantes est un spectacle qui va « au-delà du théâtre » après chaque représentation les spectateurs expriment le désir de prolonger la soirée avec la troupe. Mais difficile d'organiser un débat avec d'un côté une trentaine de personnes et de l'autre parfois des salles de 300 à 400 spectateurs. Alors les comédien-ne-s descendent à la rencontre du public. « S'il y a dix personnes autour d'un acteur, c'est déjà un débat » estime Jean-Luc Bansard qui ajoute : « le vrai débat se fait le lendemain matin, au petit déjeuner. Ce n'est pas à nous de le mener, c'est chacun pour soi ! »

Une famille syrienne participe au spectacle. Walid, le père, explique qu'il a quitté son pays car sa maison avait été bombardée par les troupes de Bachar El Assad parce qu'elle était située sur la ligne de front. « La première arme des islamistes c'est de capturer les femmes - explique le Syrien – je suis parti pour protéger ma femme de la mort ». Un témoignage qui entre cruellement en résonance avec le texte d'Eschyle : « nous, femmes d'Egypte et de Syrie qui fuyons la mort, nous demandons l'asile et la protection. »

Geneviève ROY

Pour aller plus loin :
L'association Declic Femmes organise une représentation de la pièce Les Suppliantes le samedi 12 novembre à 18h à la Maison des Associations à Rennes – Entrée 10€, 5€ pour les demandeur-se-s d'emploi.

Pour en savoir plus sur la pièce : lire l'article publié en juin par Histoires Ordinaires

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