Françoise est enseignante ; elle a cinquante ans. Et ce 19 mai, comme plusieurs fois déjà elle a fait la route depuis Dinan pour venir manifester à Rennes contre la loi Travail. « Pour soutenir les jeunes » dit-elle. L'image montrée depuis des semaines par les médias et défendue par la Préfecture l'agace.

Pour elle, la violence est d'abord une « violence d'état ». Elle se souvient de la charge de CRS sur des syndicats dès les premiers cortèges en pleine manifestation alors que rien ne le justifiait. Elle comprend que les plus jeunes aient envie de se radicaliser et désormais arbore un blouson de moto pour mieux se protéger.

En ce jeudi ensoleillé, elle n'a sans doute pas échappé aux tirs de gaz lacrymogènes du côté du Stade, route de Lorient qui ont une fois encore dès 14 heures sonnés la fin de la manifestation.

Pascale, elle, n'est jamais allée manifester. Elle ne fait pas de politique et n'a pas l'intention d'en faire mais la semaine dernière, excédée par l'emploi du 49-3 à l'Assemblée, elle a lancé une pétition en ligne. En quelques heures, les signatures se sont accumulées. Aujourd'hui, elle regrette que pour beaucoup de gens, les choses semblent jouées et la loi votée. Elle sait qu'il est encore possible de faire quelque chose et ne désarme pas.

Nous avons recueilli leurs témoignages.

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« Je me suis dit : je fais quoi, là, à cinquante balais, avec un flic qui me course ? Dans une manifestation autorisée ! »

Françoise - « Je suis enseignante et je regrette que les syndicats enseignants ne soient pas plus mobilisés. Mais je sais que beaucoup de gens n'osent pas venir même s'ils sont d'accord avec le mouvement ; ces gens-là, on aimerait bien qu'ils se montrent plus ! Moi, quels que soit les risques même d'être interpellée, de faire de la prison, je vais continuer ! Je ne suis pas de Rennes. Je viens d'à côté de Dinan pour soutenir les jeunes. Parce que les jeunes sont accusés et qu'ils ont besoin de gens de mon âge qui puissent témoigner qu'on était avec eux et qu'on les soutient !

J'ai fait la première manifestation avec mon fils parce que je voulais lutter contre la loi Travail que je trouvais injuste et lors de cette manifestation, dans la première demie-heure, on était sur les quais, j'ai vu une troupe de CRS foncer en plein cœur du cortège, vers les syndicats et frapper avec les matraques. Et ensuite les bombes lacrymos ont fusé.
J'étais encore assez loin et je me disais : c'est terrible, on vient de démarrer, on suit un tracé prévu, personne n'a commis d'actes de violence et les CRS foncent ! Ils étaient une douzaine, matraque à la main et ils ont tapé sur les syndiqués ! Ensuite, les syndiqués ont été obligés de dire aux familles qui étaient là de quitter la manifestation parce que les lacrymogènes pouvaient blesser les enfants. Et j'ai vu des familles entières avec des petits enfants partir. J'ai jugé qu'on avait perdu 15% des manifestants.

manif2Ça suffit, je pense, pour expliquer que la violence est venue d'abord de l'Etat. Les policiers, pour moi, ne sont pas franchement en cause parce que de toute façon c'est leur travail ; mais c'est l'Etat qui est en cause, qui permet de laisser faire ces types d'actions qui engendrent une radicalisation des jeunes. Moi-même en tant que femme de cinquante ans, j'ai parfois des envies de grande colère ! Donc, je comprends qu'un jeune de vingt ans ne puisse pas gérer cette colère et soit de plus en plus déterminé !
Nos jeunes sont suffisamment intelligents pour manifester quand il en est besoin et ils ne se battent pas que pour eux, ce n'est pas vrai, ils se battent pour l'avenir ; ils se battent aussi pour des tas de gens qu'ils savent en difficulté. Ils se battent pour nous, en fait !

J'ai de plus en plus l'impression d'être dans un état policier ! Je le pensais déjà avant, mais, là c'est devenu plus concret ! On a vraiment l'impression qu'on est tous surveillés ; et on nous annonce des renforts de police permanents. Je crois qu'on veut casser la mobilisation à Rennes. La colère qui s'accumule n'est pas bonne. Et la colère est venue au départ d'une mauvaise décision de l'Etat qui a voulu empêcher les manifestants de s'exprimer.

Je ne sais pas ce que ça va devenir ; moi, je suis là aussi pour dire aux jeunes « ne cassez pas ; faites attention ! » Mais... je ne peux pas trop en parler, parce que je ne vois pas où sont les casseurs ! Moi, je ne les ai pas vus ! C'est difficile de juger ; je pense qu'il y a des casseurs forcément mais ça fait partie de toute manifestation. Il y a forcément quelques individus qui sont casseurs tout comme je me souviens il y a quelques années lors d'une fête de la musique il y avait eu des dégradations dans la ville de Rennes. Mais les véritables manifestants sont là et ne cassent pas !

Mon fils est étudiant. Il manifeste depuis le début, il est très en colère. Du coup, il va se syndiquer très tôt ; c'est bien parce que ça va faire monter le taux de syndiqués. Il est très en colère mais il ne casse pas. Par contre, il se protège beaucoup. Quand je discute avec lui, les premiers mots que l'on a c'est : est-ce que tu te protèges, est-ce que tu as bien les lunettes anti lacrymos ? Moi, j'ai pris le blouson moto ce matin, au cas où je recevrais un coup. Parce qu'un jour, j'étais en fin de manifestation, on a été coursés à l'abord de la Place des Lices et j'ai eu la peur de ma vie ! Des étudiants m'ont poussée en disant : pas par là, c'est dangereux ! D'ailleurs, les étudiants sont souvent là pour soutenir ceux qui ont des problèmes !
Je me suis dit : mais, où on est ? On marchait vite et les policiers étaient avec les matraques à deux mètres derrière moi ! Ça, c'est l'état policier, aussi ! Je me suis dit : je fais quoi, là, à cinquante balais, avec un flic qui me course ? Dans une manifestation autorisée ! Là, je me suis dit : mais, je risque, là ! Je risque ! »

« Les gens sont de plus en plus sur les réseaux et il ne dépend plus que d'eux-mêmes de créer un contre pouvoir citoyen réel. »

Pascale - « Je n'ai pas d'engagements militants du tout, ni politiques ni syndicaux. Je ne suis pas allée manifester parce que j'habite à la campagne. Et je ne ferai toujours pas de politique après parce que ça ne m'intéresse pas ! Mais je trouve important quand une majorité de citoyens ne veut pas quelque chose qu'ils soient entendus !

En fait, cette pétition, je l'ai démarrée complètement par hasard. Comme tout le monde, j'ai observé ce qui se passait la semaine dernière et ça m'a un petit peu agacée. La loi Travail, on était une majorité a pas trop la vouloir et les députés visiblement étaient dans le même état d'esprit. J'ai donc trouvé assez surprenant qu'ils ne se regroupent pas pour voter une motion de censure.

Je suis allée sur change.org pour chercher une pétition pour dire que j'étais un peu agacée ; je pensais qu'il y en avait une. Il n'y en avait pas, donc, j'en ai créé une et puis, je suis partie promener mon chien !

manif3Et quand je suis revenue, la pétition avait démarré. J'ai été étonnée parce que je ne pensais pas que les réseaux sociaux pouvaient avoir un tel impact. En même temps, je ne suis pas vraiment étonnée dans la mesure où je pense que la sensation que moi j'avais était partagée par un grand nombre de gens et continue à l'être !

Moi, je ne suis pas contre la loi Travail en soi. Je fais confiance aux députés. Je vais voter aux élections législatives. Mais quand je constate qu'une majorité de députés ne veut pas d'une loi dont ils disent tous qu'elle n'est pas bonne et dont on constate qu'elle change tous les jours de contenu, je me dis que quelque part, ils doivent se mettre d'accord et qu'ils doivent respecter leurs électeurs plutôt que leurs partis !

C'est vrai que jusque là, comme tout le monde, je m'intéressais un petit peu de loin, en faisant confiance aux gens qui nous représentent ! C'est de voir le mépris avec lequel ils nous traitent qui a fait qu'un moment j'ai réagi. C'est l'emploi du 49-3 par le gouvernement et l'attitude des députés par rapport aux électeurs qui m'ont fait réagir.

Ça aurait pu s'arrêter là si effectivement il n'y avait pas eu une réaction aussi épidermique des gens, qui était en fait la même que la mienne. Je crois qu'on a tous envie maintenant que notre parole soit entendue.

Depuis, j'ai relancé une autre pétition parce que cette loi est toujours en cours ; elle n'est pas adoptée de façon définitive donc il y aura sans doute encore un nouveau 49-3 quand elle reviendra du Sénat et la difficulté c'est que la plupart des gens maintenant croient qu'elle est passée. Donc, quand on va à nouveau parler d'examiner cette loi, il sera trop tard ; en se mobilisant trois jours avant on arrivera peut-être à 5 ou 600 000 signatures mais c'est 4 millions qu'il faut ou 5 millions ! Donc, comme j'ai l'opportunité de contacter les gens qui m'ont suivie sur cette pétition, j'ai décidé dans l'immédiat de recommencer pour se regrouper avant que la prochaine motion de censure se présente.

Certaines choses sont en train d'évoluer dans la société aujourd'hui ; les gens sont de plus en plus sur les réseaux et il ne dépend plus que d'eux-mêmes de créer un contre pouvoir citoyen réel. Ou ils s'unissent qu'ils soient de droite, de gauche ou apolitiques, pour que leurs voix soient entendues ou ils continuent à déléguer et à se sentir impuissants ; et effectivement ceux qui sont au pouvoir leur imposeront ce qu'ils veulent !

Moi, je suis assez optimiste parce que même si ça ne marche pas cette fois-ci, je pense que le monde évolue. On nous dit que les Français ne veulent pas de réforme par exemple, je pense que c'est une erreur. Les Français savent qu'il faut réformer la France mais ils ont tous les jours devant eux des politiques qui devraient commencer par se réformer eux-mêmes ! S'ils commençaient par réformer leurs manières de faire de la politique, c'est-à-dire par exemple le cumul des mandats, le respect de leurs électeurs, l'obstruction systématique politicienne, s'ils arrêtaient ça, je pense que les gens seraient plus motivés à suivre leurs propositions ! »

Propos recueillis par Geneviève ROY

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