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A chaque nouvelle embarcation échouée en Méditerranée, la France s'émeut, classe politique en tête. Pourtant, le nouveau dispositif de gestion des empreintes des demandeurs d'asile, testé actuellement en Bretagne, ne peut que favoriser l'immigration clandestine et les trafics des passeurs avec les risques que l'on connaît.

A Rennes, une avocate, Mélanie Le Verger, se bat pour dénoncer ce qu'elle appelle des « frontières numériques » plus insidieuses encore que les autres.

Samedi 30 avril, à l'occasion de la journée nationale pour le droit d'asile organisée à l'initiative du Collectif de soutien aux personnes sans papiers d'Ille-et-Vilaine, elle est intervenu devant la quarantaine de délégations venues de la France entière.

 

« C'est un peu technique » prévient d'emblée Maître Mélanie Le Verger, avocate depuis dix ans et spécialisée dans le droit des étrangers. Ce qu'elle dénonce aujourd'hui, c'est l'utilisation par la Préfecture de Région d'un fichier numérique connu sous le nom de fichier VIS dans la gestion des demandes d'asile. Un dispositif européen testé depuis l'été dernier en Bretagne et qu'elle craint de voir étendu à tout le territoire français voire européen. Il permet, explique Mélanie Le Verger, de « multiplier les procédures de réadmission des demandeurs d'asile vers d'autres pays de l'Union Européenne » et surtout pour la France « de se dédouaner de façon massive de l'accueil des migrants. »

De fausses identités mais de vraies empreintes

LevergerOn connaissait les Accords de Dublin qui rendent obligatoire la demande d'asile dans le pays de l'UE par lequel la personne entre en Europe. Désormais le nouveau fichier numérique sur lequel sont enregistrées les empreintes digitales des demandeurs d'asile permet de les renvoyer vers des pays où ils n'ont même jamais posé le pied mais dont l'ambassade leur a octroyé un visa. La France ne délivrant quasiment aucun visa, les demandeurs d'asile désirant faire leur demande en France sont, observe l'avocate, « obligés de prendre des chemins détournés » et ce sont alors les ambassades d'autres pays qui leur permettent de quitter leur pays d'origine. Selon elle, 90% des migrants arrivant par avion sont concernés.

« Des personnes qui fuient leur pays dans la précipitation parce qu'elles sont poursuivies par les autorités de leur état ne peuvent passer la douane en toute sécurité » insiste Maître Le Verger qui rappelle qu'il s'agit de personnes « en danger, fichées, des militants politiques, associatifs ou syndicaux qui souvent viennent d'échapper à une arrestation ou se sont évadés de prison. »

Ce n'est donc que munis d'un passeport d'emprunt qu'ils peuvent se rapprocher d'une ambassade pour obtenir un visa. Or, s'ils utilisent une fausse identité, ils gardent bien sûr leurs propres empreintes digitales. Le fichier VIS qui aujourd'hui provoque la colère de ceux et celles qui accompagnent au quotidien les demandeurs d'asile sur le territoire français a pour but de « pister le parcours des personnes et de leur reprocher les modalités de leur fuite ». La question n'est plus : dans quel pays un migrant a-t-il fait sa première demande en arrivant en Europe ? Mais plutôt : comment est-il entré en Europe ?

Des choix qui font « le lit des passeurs »

Il arrive à Mélanie Le Verger de se sentir seule dans sa lutte pour la défense des demandeurs d'asile. C'est avec une tristesse mêlée de colère qu'elle constate : « on a l'impression que la Convention de Genève, créée après la Seconde Guerre Mondiale pour protéger les migrants, n'a plus de sens aujourd'hui. » Elle multiplie les alertes contre les pratiques inhumaines, les dénonce auprès du Défenseur des Droits, du HCR, des député-e-s. Pour l'instant, personne ne semble vraiment réagir à l'exception du collectif rennais.

affiche30avrilEt pendant ce temps-là, des migrants continuent à perdre la vie sur des bateaux improbables en Méditerranée. « Il y a des choses abominables qui se passent sur les chemins de l'exil et pouvoir quitter son pays directement en avion est une sécurité – estime l'avocate - Or, on est en train de faire le lit des passeurs, des trafics et des clandestins. On multiplie les hotspots, on se débarrasse de nos réfugiés sur la Turquie. On n'a juste pas envie de permettre à des gens qui fuient leurs pays pour des motifs politiques, religieux, ethniques, raciaux, etc.de venir se réfugier en France ! »

Avant son départ pour le ministère de l'Intérieur où il vient d'être muté, quelques militant-e-s présent-e-s à Rennes samedi sont allé-e-s a la rencontre du Préfet de Région. Une délégation qui affichait peu d'enthousiasme à son retour. « On n 'a pas eu de réponses et ils ne voyaient pas trop de quoi on parlait – se désolaient les porte-paroles – Ils nous ont dit qu'ils ne faisaient qu'appliquer la loi et que c'est pareil dans toutes les préfectures. »

Bref, une vingtaine de villes représentées de Lorient ou Morlaix à Lille en passant par Toulouse ou Paris et plus de quarante associations ou collectifs criant leur colère dans les rues de Rennes pour une rencontre nationale qui finalement sera passée relativement inaperçue. Pourtant, Mélanie Le Verger veut rester confiante. « Aujourd'hui c'est vraiment le début de quelque chose » se réjouit-elle.

Geneviève ROY