En ma qualité d'ancien mataf, je me sentais en droit - malgré le poids des ans - de séduire toutes les sirènes et celle-là n'aurait pas usurpé sur les trois étoiles du guide Michelin, à supposer que ce dernier s'avisât de classer les belles de la côte ainsi que les restaurants.

Ancien mataf, si l'on veut. En fait, mes vingt années d'aéronavale m'assimilaient plus à l'exocet qu'au marsouin de base ce qui expliquait peut-être les difficultés rencontrées dans mes manœuvres d'abordage. Mais ce jour-là l'approche devait m'être facilitée. Beaucoup.

Trop.

Il régnait un temps de novembre sur la baie de Morgat balayée par les embruns ce qui, pour déplaisant que ce fût, n'était pas scandaleux puisque, précisément, nous étions en novembre. Le 17, j'ai de bonnes raisons pour m'en souvenir.

Une brume mêlée de crachin empoissait toutes les heures de cette journée qui n'en finissait pas de ne pas finir. Quatre marins débarqués d'un thonier balançant ses antennes à quelques encablures de là sifflaient coup sur coup des verres de Sidi Brahim et se promettaient, haut et fort, de faire la peau prochainement à un équipage d'Espingoins qui avait manqué de tact à leur égard. Le patron, les yeux dans le vague, essuyait quelques verres pour occuper ses doigts et moi je sirotais ma Suze-cassis en me demandant ce que je faisais là.

C'est bien beau la nostalgie mais quand on frise la cinquantaine l'ombre portée en devient envahissante. Certes j'avais naguère, imitant bien d'autres, frimé comme un malade dans ce caboulot minable. Le prestige de l'uniforme... Et les minettes tombaient, tombaient !

Enfin, quelques-unes, parce que l'uniforme ne suffit pas. Il y avait une trentaine d'années de cela, autrement dit un siècle.

Qu'est-ce que j'étais venu foutre ici ? Le CAFÉ DU PORT était méconnaissable, défiguré par les néons. Les patrons avaient changé, bien sûr, et mes souvenirs n'intéressaient personne. Je me promis de quitter les lieux dès le lendemain.

On ne doit jamais remettre à demain... J'avais oublié le dicton. J'ai eu tort.

Quel âge lui donner ? Trente-cinq, quarante peut-être. Seules quelques ridules convergeant aux commissures des lèvres et des yeux trahissaient un vécu démenti par la fraîcheur du teint et l'allure sportive de la femme qui me faisait face. Car elle s'était invitée avec un petit sourire complice.
Je ne vous dérange pas ?

Pas d'équivoque possible, la qualité des vêtements, la tranquille assurance du geste et du regard excluaient l'hypothèse d'une racoleuse en mal de clients. Alors ? Je m'interrogeais tout en débitant les banalités séant à ce genre de situation.

Certes non, elle ne me dérangeait pas, au contraire... avec ce temps pourri, tout apport extérieur ne pouvait qu'être apprécié...

A défaut d'originalité, ces réparties me laissaient le temps de me forger une contenance.

Sans doute parce qu'elle avait rejeté en arrière une mèche de cheveux lui mangeant le front, il me sembla que la brume s'éclaircissait sur la jetée. La météo a de ces caprices.

C'était le moment ou jamais de placer les péripéties de ma folle jeunesse. Il y avait si longtemps que je n'avais rencontré une oreille complaisante.
- Ah, vous êtes de la maison ?...

Ma moue interrogative l'incita à poursuivre.
Mon mari aussi. Enfin, il l'était. Sur l'eau lui, capitaine au long cours.

Les pièces du puzzle se mettaient peu à peu en place : la veuve encore jeune et plus du tout éplorée, cela pouvait s'avérer intéressant.

Les marins braillaient de plus en plus pour couvrir les cris des mouettes, se proposant maintenant de couler le chalutier espagnol si l'occasion se présentait. Quant au patron, il paraissait résigné à porter sur ses épaules toute la misère du monde.

Le coup de la veuve, c'était raté. Je n'avais pas bien saisi le début de l'histoire mais le développement ne me laissait guère d'espoir. Le capitaine était toujours de ce monde, sauf qu'il n'était plus capitaine, si ce n'est de son fauteuil roulant, par la faute d'une mauvaise chute. Paraplégique, il consacrait son temps à la peinture. Des marines, évidemment.

- Aimeriez-vous les voir ?

C'était, en inversant les rôles, l'histoire des estampes japonaises mais, à dire vrai, la résurrection de feu l'époux avait quelque peu modéré mon enthousiasme. Et la brume retrouvait sa densité initiale.

J'aurais pu prétexter un départ proche, un rendez-vous... que sais-je ?

J'aurais dû.

Je n'éprouve aucune prédilection pour les voitures anglaises mais je dois reconnaître que les petites Austin avec leurs sièges au ras du plancher permettent d'apprécier le galbe des jambes de la conductrice. Ma partenaire m'avait convié à l'accompagner dans son propre véhicule. L'affaire de cinq minutes car son domicile se situait à l'extrémité est de la plage et la circulation ne posait pas problème, près d'une crique baptisée Por-Haor.

Va pour Por-Haor ! C'était marée haute et le flot atteignait le rempart des galets. Il serait bientôt dix-sept heures, l'obscurité s'annonçait. Sans déplaisir, je constatai que mon pilote ne portait pas de collant ce qui dénotait un indéniable savoir-vivre. Je me surpris à regretter vaguement que le capitaine au fauteuil roulant ne fût pas qu'une photographie jaunissant dans son cadre ovale.

Deux belles demeures voisines dominaient la crique, à l'écart de toute autre habitation. L'Austin s'arrêta près de l'une d'elles, à l'abri d'une haie de tamaris.
Nous y voilà. S'il faisait beau, vous pourriez apercevoir les lumières de Douarnenez en face.

Elle semblait oublier que je connaissais les lieux depuis des lustres mais je me gardai bien de le lui faire remarquer.

Dès l'entrée, on ne pouvait ignorer que le maître de céans avait fréquenté toutes les mers du monde et, particulièrement, celles d'Extrême-Orient. Le vestibule était tapissé de photographies, d'objets exotiques divers, plutôt incongrus sous ce climat.

— Arnaud se sentait obligé de me rapporter un souvenir de chacun de ses voyages, me souffla-t-elle en me débarrassant de ma parka.
- Je comprends cela, répartis-je tout en pensant l'inverse, cette manie des bibelots-souvenirs me paraissant sans intérêt.

Du regard, je cherchais le Arnaud en question, m'attendant à le voir débouler dans son chariot d'infirme.
- C'est toi, Anne ?

La voix descendait de l'étage, forte, bien timbrée. Une voix de commandement. Je retins que mon hôtesse se prénommait Anne, cela m'éviterait d'avoir à le lui demander. Je la suivis dans l'escalier en haut duquel stationnait une sorte de plate-forme, mue électriquement sans doute, qui devait permettre le transfert du handicapé d'un niveau à l'autre
— Je t'amène un visiteur amateur d'art. Presque un collègue pour toi. Arnaud, je te présente monsieur... Monsieur comment ? Je ne sais même pas votre nom.
- Mansert. Léopold Mansert.

J'évitai de préciser que mes proches m'appelaient Léo, la familiarité ne semblant pas de mise dans cette vaste demeure bourgeoise.
- Enchanté, monsieur Mansert, enchanté...

Ben voyons ! Il paraissait aussi enchanté que mon banquier constatant le montant de mon découvert. Il est vrai que je le dérangeais alors même qu'il se débattait avec d'énormes vagues écumantes menaçant de déborder des limites de la toile. J'étais totalement incapable d'estimer si son tableau révélait un réel talent mais au moins on devinait ce qu'il avait voulu représenter, ce qui coïncidait avec ma propre esthétique, plutôt sommaire en ce domaine.

Le bonhomme m'intéressait plus que l'œuvre. Une nouvelle fois, je constatais combien une voix peut être trompeuse. Le "C'est toi Anne ?" qui nous avait accueillis laissait présupposer, par son amplitude et sa sonorité, un émetteur de forte corpulence ou de grande taille, l'inverse du petit homme aux cheveux grisonnants dont la couverture lui couvrant les jambes accentuait encore la fragilité.

L'atelier du peintre donnait, par une large baie vitrée, sur la mer, probablement sur la crique de Por-Haor dissimulée par la brume et l'obscurité établie.

L'artiste paraissant nous avoir oubliés, Anne me saisit par le bras et entreprit de me détailler la série des tableaux accrochés aux murs. L'ensemble me paraissait de bonne tenue bien qu'un tantinet répétitif. Rien de plus semblable à une houle qu'une autre houle. Çà et là, quelques objets rompaient la monotonie de l'exposition : coiffes asiatiques, éventails d'origine japonaise, masques thaïs...

L'un des bibelots attira mon attention car il réveillait en moi le souvenir d'anciennes lectures : c'était un kriss malais, un de ces poignards à lame ondulée tant redoutés par les anciens navigateurs tombant entre les mains des indigènes des Îles de la Sonde.

Mon intérêt pour l'arme incita Anne à la décrocher pour me la tendre après l'avoir soigneusement essuyée.
- Il est très beau, n'est-ce pas ? Arnaud y est sentimentalement attaché, sans que je sache pourquoi.

J'essayais d'imaginer ce qu'avait été le destin de cette lame sinueuse. Etait-elle de fabrication récente, à vocation touristique, ou avait-elle connu les affres des rixes tribales ? J'ai toujours été fasciné par les armes blanches mais le flexueux éclat de ce poignard me mettait mal à l'aise.
— Posez-le sur la table, je le raccrocherai plus tard. Tu nous rejoins, Arnaud ?

Le nez au ras de la toile - il devait être myope - son mari avait repris sa tâche sans plus s'occuper de nous. D'un vague signe de la main, il nous signifia qu'il descendrait... peut-être.
Après tout, il était chez lui.

— Suze, toujours ?

Anne s'activait au salon, un peu nerveuse soudainement. La brume pressait contre la vitre des tampons d'ouate grise et une horloge battait dans mon dos. Je songeai qu'un Simenon aurait su traduire à merveille cette atmosphère plus provinciale que nature. Tout semblait trop propre, trop net, sans un grain de poussière et fleurant bon la cire.

Il n'était que la robe rouge d'Anne pour troubler cette harmonie. Et ses jambes, dont je ne pouvais détacher mon regard. Oui, dommage que le capitaine ne soit pas qu'une photographie sépia au centre de son cadre ovale !

Anne avait préparé trois verres. Van Gogh allait donc nous rejoindre. Nerveuse, décidément, l'hôtesse avait répandu une bonne quantité d'alcool sur la table du salon.
Laissez, laissez... Je nettoierai. Je monte le verre d'Arnaud car je sais qu'il ne descendra pas tant qu'il n'aura pas achevé sa toile. Il ne faut pas lui, en vouloir, c'est la seule passion qu'il lui reste.

Ça n'expliquait pas sa fébrilité, aussi me complus-je à songer que j'étais la cause de sa maladresse. On peut toujours rêver.
Les deux jambes disparurent en haut des marches et je me retrouvai seul avec l'horloge. Bientôt six heures. Je me demandais comment cette rencontre allait se terminer, mais j'étais à cent lieues de la réalité.

Le mari n'appréciait-il pas mon arrivée inopinée ? Je tendais l'oreille pour capter l'écho d'une éventuelle querelle. En vain. Et les minutes passaient.

" Chez ces gens-là, M'sieur " on devait avoir la discorde conjugale discrète. Question d'éducation. Je commençais à trouver le temps long et regrettais de plus en plus de m'être embarqué dans cette galère quand Anne reparut.

La discussion avait dû être plus vive que je ne le supposais car le visage de la belle était presque aussi rouge que sa robe. Je n'avais plus qu'une pensée : avaler ma Suze et regagner ma chambre d'hôtel.

Anne s'empara d'un verre et vint s'asseoir à mon côté. J'ai toujours été très sensible au parfum des femmes et, cette fois encore, je n'échappais pas à cette attirance, d'autant moins que l'atmosphère d'intimité régnant dans cette demeure perdue dans la brume, cette impression d'être au bout du monde, tout cela me poussait vers cette créature si proche. N'eût été la présence devinée de l'invalide au premier étage, je crois bien que...

Je n'eus pas à supputer plus longuement. Reposant son verre, Anne s'était tournée vers moi et, saisissant ma tête à deux mains, recherchait mes lèvres. Si ce n'était pas une invite !

L'idée que le mari pouvait apparaître d'une seconde à l'autre au faîte de l'escalier me traversa l'esprit avant que je ne me laisse emporter par la frénésie de ma partenaire.

Nous étions bien loin du temps des corsets dont le lacet, se dénouant, sifflait lascivement sur les hanches de madame Bovary ! Anne s'était pratiquement mise à nu d'elle-même malmenant, dans sa hâte, ses sous-vêtements. J'aurais sans doute connu semblable destin si les miens, moins arachnéens il est vrai, ne s'étaient avérés plus résistants.

J'avais déjà par le passé essuyé quelques tornades mais un cyclone de cette intensité, jamais !

Oublié le peinturlureur à l'étage ! Je me surpris à supposer que je ne devais pas être le premier à fréquenter le canapé et que l'époux, empêché peut-être, savait se montrer complaisant.

Anne ne se dispersait pas en préliminaires, c'est le moins que l'on puisse dire. A peine notre étreinte achevée qu'elle s'écartait de moi et renfilait ce qu'il restait de sa petite culotte en lambeaux avant de disparaître dans le vestibule.

J'en étais encore à me rhabiller quand les premiers hurlements s'élevèrent, venant du jardin. Qu'est-ce que c'était que ce merdier ? Je ne savais pas pourquoi, mais un courant d'air glacé me parcourut l'échine.

Retenant mon pantalon à deux mains, je me précipitai vers la porte d'entrée. Les cris s'étaient tus. Un lampadaire s'illumina sur le perron de la maison d'à côté et, malgré la brume stagnant dans le jardin, je distinguai Anne, pratiquement nue, soutenue par les voisins qui la firent entrer et claquèrent la porte violemment.

Je ne comprenais plus rien.

C'est pourtant facile à comprendre, ironisait l'officier de gendarmerie, elle vous plaisait, la réciproque n'étant pas évidente. Le couteau dans le dos du mari infirme, la fille sur le canapé et le tour est joué. Sauf qu'elle est parvenue en fin de compte à vous échapper. Bien sûr, bien sûr...

Il hochait la tête benoîtement en écoutant mes dénégations véhémentes, ses sourires laissant entendre qu'il appréciait mon humour. On peut être gendarme...
— Vous expliquerez tout cela aux jurés d'assises, ça ne manquera pas de les intéresser.
— "Tout ca " quoi ?
Eh bien, les empreintes sur le couteau dont vous reconnaissez qu'elles sont les vôtres, les résultats de l'analyse du sperme dont vous revendiquez la paternité, si j'ose dire ( l'humour, toujours !) , les vêtements déchirés, le témoignage des voisins qui ont recueilli la victime. Sincèrement, monsieur Mansert, je ne voudrais pas vous décourager, mais je vous vois mal parti...

Pour m'être, dans ma tendre enfance, nourri de l'Odyssée, j'aurais dû savoir que les histoires de sirènes finissent toujours en queue de poisson. J'aurais dû.

Une porte grinçait dans la gendarmerie, qui éveillait des échos sinistres. Il y a des jours où l'on ferait mieux de rester couché.

Guy Vieilfault (Seine-et-Marne)

 

On reste en contact

Grâce à cette rubrique, retournons à la rencontre de femmes qui à un moment de leur parcours ont déjà croisé notre webmagazine depuis sa création en juin 2013...

 

Martha et les "enfants ACZA"

martha

 

Depuis sa création, Breizh Femmes s'intéresse au travail de Martha Diomandé et de son association ACZA qui milite contre l'excision. Pour elle, s'opposer à l'excision, c'est d'abord accompagner les matrones – les exciseuses - vers d'autres pratiques qui permettent de respecter les traditions et d'assurer la formation des petites filles tout en se débarrassant de l'acte mutilant. C'est aussi proposer à ces femmes de rester des membres reconnues de leurs communautés.

Grâce à des campagnes de formation et à la construction de cases de naissance, ACZA est présente dans une quinzaine de villages en Côte d'Ivoire où commence à grandir une nouvelle génération d'enfants qui ne seront jamais excisées et de femmes épanouies dans leur mission d'accoucheuses.

« On ne force personne à venir accoucher dans nos cases – explique Martha Diomandé qui a répondu à quelques questions – mais les femmes qui viennent savent que leur enfant ne pourra pas être excisée. C'est un acte de courage pour elles de s'afficher ainsi. Leurs enfants appartiennent en quelque sorte à l'association. On les appelle les "enfants ACZA" ».

Lire l'interview de Martha Diomandé

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