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Economie santé Covid19

Magali Guirriec connaît bien le monde du travail. Ancienne RRH, elle a fondé fin 2018 sa propre structure d'accompagnement, Yenea.

Comme tout le monde, elle a dû interrompre – ou en tout cas largement réduire – son activité à la mi-mars pour cause de pandémie. Psychologue du travail, elle a cherché à réactiver ses compétences en modules d'accompagnement pour une reprise sereine du travail pour les salarié-es mais aussi leurs dirigeant-es.

Pour elle, il faudra du temps pour dépasser cette crise et ses conséquences sur la santé psychologique au travail peuvent être lourdes ; « le confinement physique – estime-t-elle – a fini par être un confinement mental » et les attentes des employé-es souvent déçues par leurs employeurs.

Elle répond à nos questions.

magali

Dans quel état d'esprit étiez-vous au début du confinement ?

Magali Guirriec - Avant même l'annonce officielle du confinement, mon activité s'était beaucoup réduite. En quelques jours seulement, j'avais enregistré plusieurs annulations de formations ou d'événements collectifs. Quand l'annonce a été faite, j'ai ressenti une sorte de soulagement ; j'ai pu mettre des mots sur ce qui se passait et confirmer que le problème ce n'était pas moi. Forcément quand vous venez de créer votre entreprise depuis un an et demi, vous êtes à 150% ; la première semaine j'ai eu un passage à vide assez compliqué. Se retrouver du jour au lendemain sans ressources et dépendante du salaire de son conjoint, ça ne fait pas plaisir ! Comme je sais quand dans des situations comme ça, j'arrive à rebondir, je ne me suis pas trop inquiétée, j'ai fait le choix de ne pas lutter contre cet état d'esprit. Et la semaine suivante, j'ai retrouvé toute mon énergie !

Comment avez-vous choisi de transformer cette énergie nouvelle ?

Magali Guirriec - Une amie DRH avec laquelle j'échangeais m'a rappelé que j'étais aussi psychologue du travail. Ce n'est pas une fonction que j'ai l'habitude de mettre en avant. Et je n'avais pas vraiment envie de profiter de la situation pour me découvrir soudain une appétence pour la santé des salarié-es alors que je n'avais pas choisi ce champ-là pour mon activité. Néanmoins, elle m'a assuré que parler avec moi lui avait fait du bien et que ma manière d'aborder les problèmes et de trouver des solutions pourrait aider des managers ou des salarié-es d'autant plus que j'étais moi-même passée par une phase difficile. C'est vrai que je suis reconnue par l'ARS - Agence Régionale de Santé - qui peut m'interpeller au besoin pour du soutien psychologique et que je suis aussi secouriste du travail depuis mes dix-sept ans ; donc, c'est une question qui tout de même m'a toujours intéressée. Je me suis alors rendu compte que j'étais peut-être passée à côté d'un sujet pour lequel j'avais des compétences et qui pourrait compléter mes autres activités. Non seulement, cette amie DRH m'a fait confiance puisqu'elle m'a confié une écoute psychologique dans son entreprise, mais elle m'a en plus donné l'idée de créer de nouveaux modules d'accompagnement un pour des salarié-es ou des demandeurs d'emploi que je dispenserai dès la rentrée à l'Exploratoire, et une autre à destination de managers ou de dirigeant-es.

En quoi consistent ces modules ?

Magali Guirriec - Pour les salarié-es et les demandeur-ses d'emploi, il s'agit d'un temps de trois heures destiné à exprimer sur ce qu'on a ressenti durant le confinement et comprendre les mécanismes psychologiques concernés. Je pense que le confinement physique au fil du temps a fini par être un confinement mental aussi. Et on ne doit pas oublier qu'il y a des personnes qui vont très bien maintenant et qui risquent de s'écrouler en septembre. Or, à ce moment-là on sera probablement moins à l'écoute.
Pour les dirigeant-es, il va s'agir d'un séminaire plus long pour comprendre ce qui s'est joué sur le plan psychologique et trouver des outils pour travailler sur le vivre dans l'incertitude ce qui va quand même être au centre de nos vies tant qu'il n'y aura pas de vaccin. Il faut apprendre à se réorganiser, repenser le travail autrement, utiliser la créativité et l'intelligence collective pour mettre en place à la fois des méthodes de management plus à l'écoute de l'autre mais aussi du management virtuel puisque certaines fonctions sont appelées à rester à distance.

Quels sont concrètement les risques au retour à l'emploi en post confinement ?

Magali Guirriec - La principale conséquence est la prise de conscience d'un décalage entre le sens qu'on donne à sa vie et le sens réel qu'apporte le travail, du décalage entre les valeurs avancées par l'entreprise et la manière dont s'est vécue cette période d'éloignement. Certaines personnes n'ont eu aucune nouvelle de leur employeur durant près de deux mois et ont ainsi mesuré que face à leur engagement vis-à-vis de leur entreprise il n'y avait aucune réciprocité. Je pense que désormais il y aura une plus grande demande de transparence de la part des salarié-es sur l'état de l'entreprise, sur leur degré d'engagement, etc.

Comment s'est vécu le télé-travail ?

Magali Guirriec - Dans un premier temps, le télé-travail était rassurant pour tout le monde puisqu'il contribuait à protéger du virus, mais il a fallu du temps pour apprendre à s'organiser, à maîtriser tous les outils numériques, à ajuster le management ; certaines personnes ont besoin d'un cadre pour travailler. Il a fallu apprendre aussi à ne pas laisser le professionnel déborder sur le personnel, apprendre à se déconnecter pour ne pas avoir la sensation d'être toujours branché sur son entreprise.
Pour une partie des salarié-es le retour en entreprise est nécessaire car ils croient en un modèle de travail collectif, de bien vivre ensemble et que c'est la relation humaine qui importe le plus pour eux dans leur activité professionnelle. Pour certain-es, cette période a été synonyme de perte de rythme, perte de sens voire perte d'identité puisqu'il y a des gens qui n'ont pour seule identité que leur identité professionnelle. D'autres, en revanche, ont découvert qu'en étant en télé-travail ils étaient moins stressés, qu'ils pouvaient prendre plus de temps pour eux ou leurs enfants en diminuant les déplacements. Je crois que cette période a remis sur le devant de la scène la sphère personnelle. Les jeunes ont fait rentrer la sphère personnelle dans la sphère professionnelle surtout par les afterwork et team building...et le confinement en accélérant l'utilisation du télétravail à amplifier ce phénomène

Comment avez-vous pu ajuster votre activité à cette période ?

Magali Guirriec - J'ai poursuivi durant le confinement mes accompagnements notamment avec des personnes en recherche d'emploi ou en création d'entreprise. C'était assez difficile pour moi puisque je travaille sur de l'humain, sur des parcours parfois complexes ; j'avais quelquefois en face de moi des gens qui n'allaient pas bien et j'avais cet écran entre nous qui m'empêchait de les aider vraiment ! J'ai animé des ateliers en visioconférence avec l'impression de n'être qu'à 50% de mes possibilités. A partir du 11 juin, je vais reprendre des ateliers physiques mais je me pose la question : porter un masque qui dissimule mes expressions ou une visière avec ma voix qui résonne ? Dans tous les cas, on est sur une modification importante du rapport à l'autre.

Cette période aura-t-elle finalement été pour vous une ouverture sur de nouvelles perspectives ?

Magali Guirriec - Elle m'a d'abord permis de me rassurer sur ma maîtrise des outils numériques dont je me sers bien sûr, mais vers lesquels je ne vais pas spontanément. Il a fallu que je m'y mette, que j'approfondisse mes connaissances de certaines applications ; j'ai pu développer de nouveaux apprentissages. Et surtout, je me suis passionnée pour la santé psychologique au travail et j'ai découvert que j'étais capable d'aborder aussi cette question avec une approche un peu ludique comme je le fais sur les autres sujets. Ça m'a permis de retourner vers mes client-es pour leur proposer un nouveau type d'aide et depuis deux semaines, l'activité commence à reprendre doucement.
Ce que j'en retire de positif c'est que mes différentes expériences professionnelles, parfois douloureuses, et notamment les trois licenciements économiques que j'ai pu vivre, m'ont renforcée. Ce sont des deuils qui donnent confiance et accentuent la capacité à rebondir. Par ailleurs, j'ai apprécié l'attitude de certaines personnes de mon entourage qui m'ont appelée régulièrement. C'est ce qui m'a fait tenir, en plus de ma promenade quotidienne ! Je n'ai jamais autant admiré les fleurs de mon jardin ni les couchers de soleil ! Pour moi, la page du confinement est désormais tournée et maintenant je veux aider les autres à la tourner aussi. Le temps va nous permettre de dépasser cette expérience, mais pas que ; il faut vraiment pouvoir s'arrêter sur tout ce qui s'est passé pour digérer tout ça !

Propos recueillis par Geneviève ROY

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