En matière d'information, Joseph en avait « marre de la musique de fond dominante » et voulait « changer les choses ». Mathilde, à peine sortie d'un Master en journalisme à l'IEP de Rennes avait le même sentiment ; elle souhaitait à la fois « faire connaître des médias qui font preuve de résistance » et « œuvrer pour casser la logique de défiance » du public à l'égard des médias.

Quant à Stéphane, il avait analysé l'impact des médias dans sa Côte d'Ivoire natale et s'était « irrité » de la construction d'une « réalité qui n'est pas la réalité. »

ACRIMED35

Tous trois se retrouvent aujourd'hui engagé-e-s au sein d'ACRIMED 35, observatoire des médias où l'on ne se contente pas de dénoncer mais où on agit. Dans quelques jours, l'association propose une journée à Rennes où il sera notamment question du sexisme médiatique.

 

C'est par l'accès à une « information de qualité » que Mathilde, Joseph, Stéphane et la dizaine d'autres militant-e-s d'ACRIMED 35 souhaitent exercer leur citoyenneté. Le monde des médias, ils et elles le connaissent bien. Des nouvelles pratiques sur Internet à la prise de pouvoir du monde de l'entreprise sur celui des médias façon Canal + en passant par la situation de précarité des pigistes et la répartition sexuée des rubriques dans les magazines, rien ne leur échappe !

De plus en plus de défiance vis-à-vis des médias

Membre fondateur, début 2014, de l'antenne rennaise de l'observatoire des médias, Joseph tient à préciser : « on critique beaucoup les médias dominants, et à raison, mais notre but n'est pas de dire : tous pourris ! On veut que les gens continuent à s'informer et même qu'ils s'informent plus ; mais surtout mieux ! » La mission qu'il s'est donnée c'est « de donner des billes pour décrypter le langage médiatique et se faire sa propre opinion. »

Mathilde de son côté parle de développer « une pratique active et non passive de l'information». La jeune femme constate dans la société française une « énorme irritation et beaucoup de défiance à l'égard des médias ». Son envie c'est de pouvoir non seulement « dénoncer les dérives mais aussi agir pour trouver des solutions et casser la logique de défiance ». Pour l'ancienne étudiante de l'IEP, si « la neutralité journalistique n'existe pas » elle défend l'idée d'une déontologie qui pour elle « n'a plus sa place dans un milieu journalistique de plus en plus soumis à la concurrence et au profit ».

logoacrimedQuand elle a fait sa formation, on lui a dit que ce que les lecteurs préfèrent ce sont les faits divers. Grâce à ACRIMED, elle en rencontre beaucoup qui, au contraire, sont avides d'une « information de qualité » ; mais reconnaît-elle « ça demande du temps et une certaine formation ». Méfiants à l'égard des « médias dominants » les gens choisissent de s'informer eux-mêmes sur Internet où fleurissent aussi de nombreux sites non fiables, complotistes, etc.

Un monde journalistique ancré dans une société sexiste

De son mémoire sur la situation des pigistes, Mathilde a retenu les nombreuses inégalités et la précarité des journalistes et notamment des femmes largement employées ou sous payées par les magazines féminins. Dans son intervention à l'occasion de la journée de critique des médias, elle souhaite avec quelques autres membres d'ACRIMED mettre l'accent à la fois sur le sexisme dont sont victimes les femmes dans la profession et sur le traitement différencié des femmes par les médias.

« Le sexisme dans le travail existe partout mais notamment au sein du journalisme où on peut pointer par exemple la sélection des rubriques en fonction des genres – dit-elle - On veut être efficace, alors on exploite les personnes selon ce qu'on pense être leurs principales qualités. Chez les femmes, on opère la sélection en fonction du physique, de la sensibilité, de la capacité à comprendre les choses, etc. On pense que pour certains sujets, la maternité ou le courrier des lecteurs par exemple, une femme sera plus crédible. L'information produite par les femmes n'est pas considérée ni montrée de la même façon ».

Et la jeune femme ajoute : « dans les interviews, c'est pareil ; on ne va pas traiter une femme de la même façon qu'un homme. Qu'il s'agisse de cinéma ou de politique, on va d'abord s'attarder sur sa vie privée ou sentimentale avant de parler de sa vie professionnelle. » Citant cette émission de télévision où une candidate à l'élection présidentielle se voit accueillie par une remarque sur sa nouvelle coiffure, elle conclut : « ce sont des attitudes qui déstabilisent, qui établissent une domination et mettent la personne mal à l'aise ».

Des dérives que les membres d'ACRIMED imputent à une « construction politique » mais aussi à une certaine « inconscience de la part du monde journalistique ancré dans une société elle-même sexiste ».

Une journée pour comprendre et apprendre

AcrimedJCM2016Avec sa journée annuelle de critique des médias, l'ACRIMED veut être l'artisan de « quelque chose de participatif en mettant les gens au centre et en leur permettant de parler de leurs pratiques. » Cette journée se veut interactive et largement ouverte, y compris aux professionnel-le-s des médias qui portent aussi un regard critique sur leur profession et la façon dont elle est perçue comme sur leurs conditions de travail.

Exercice prisé de l'association : le décryptage collectif des journaux télévisés. Samedi, c'est sur le traitement médiatique des récentes manifestations contre la loi Travail que sera proposé l'échange avec le public. Stéphane dénonce un « regard vraiment déplacé » de la part des principaux médias ; « on mettait l'accent sur les actes de violence, on les grossissait, on les étalait » regrette-t-il.

L'observatoire national d'ACRIMED existe depuis vingt ans. « Nos têtes de turcs sont toujours là » reconnaît Joseph dans un rire. Mais nos trois militant-e-s s'accordent sur l'idée que les choses progressent et que le discours sur la critique des médias se diffuse de plus en plus. « Au début on ne voit rien – dit encore Mathilde qui a aujourd'hui l'œil et l'oreille exercés à reconnaître le sexisme médiatique – et puis quand on prend conscience des choses, on ne voit que ça et on ne l'invente pas, c'est juste que c'est là ! » Une question d'éducation.

Geneviève ROY

Pour aller plus loin : rendez-vous samedi 14 mai de 14h à 23h au Carrefour 18 à Rennes.
Programme :
14h 30 - conférence débat sur le sexisme médiatique
16h - table ronde sur de nouveaux médias avec Judith Bernard (Hors Série), Vincent Bernardet (Fakir) et Ludovic Torbey (Osons causer)
18h - diffusion du film documentaire de Gilles Balbastre « Cas d'école » et de courtes vidéos de critiques des médias
20h - décryptage collectif des JT : les manifestations contre la loi Travail et leur traitement médiatique
21h 30 – Roda Viva, concert de musique brésilienne

En savoir plus sur : www.acrimed.org ou sur facebook

Voir aussi le blog d'ACRIMED 35

Powered by CoalaWeb

 

On reste en contact

Grâce à cette rubrique, retournons à la rencontre de femmes qui à un moment de leur parcours ont déjà croisé notre webmagazine depuis sa création en juin 2013...

 

Martha et les "enfants ACZA"

martha

 

Depuis sa création, Breizh Femmes s'intéresse au travail de Martha Diomandé et de son association ACZA qui milite contre l'excision. Pour elle, s'opposer à l'excision, c'est d'abord accompagner les matrones – les exciseuses - vers d'autres pratiques qui permettent de respecter les traditions et d'assurer la formation des petites filles tout en se débarrassant de l'acte mutilant. C'est aussi proposer à ces femmes de rester des membres reconnues de leurs communautés.

Grâce à des campagnes de formation et à la construction de cases de naissance, ACZA est présente dans une quinzaine de villages en Côte d'Ivoire où commence à grandir une nouvelle génération d'enfants qui ne seront jamais excisées et de femmes épanouies dans leur mission d'accoucheuses.

« On ne force personne à venir accoucher dans nos cases – explique Martha Diomandé qui a répondu à quelques questions – mais les femmes qui viennent savent que leur enfant ne pourra pas être excisée. C'est un acte de courage pour elles de s'afficher ainsi. Leurs enfants appartiennent en quelque sorte à l'association. On les appelle les "enfants ACZA" ».

Lire l'interview de Martha Diomandé

Dans la même rubrique, retrouvez également : Céline Boizard ou l'entrepreneuriat comme "une aventure humaine passionnante" ; Anne Lecourt admise dans la cour des grandes.