L'homme appuya sur le bouton de la sonnette du pavillon. Une jeune femme apparut sur le seuil, lui
indiqua que le portillon était ouvert et l'invita à entrer.
- Enchanté, je suis Jean Dubois. Comme convenu je viens pour l'annonce que vous avez passée
concernant cette édition ancienne de La Divine Comédie...
- Bonjour. Je m'appelle Mélanie Pomène.
Elle le précéda dans une vaste pièce occupée par une grande table et ses chaises, un buffet sur la gauche, une desserte en vis-à-vis, et une grande fenêtre au fond. Bien que Jean Dubois identifiât immédiatement la pièce à une salle à manger plutôt qu'à une bibliothèque, il en scruta avidement les différents recoins, espérant y apercevoir l'objet de sa convoitise et de son déplacement. La jeune femme se retourna et le fixa.
- Je m'appelle Mélanie Pomène.
Décontenancé, son interlocuteur crut à un malentendu.
- Oui..., enchanté, je suis Jean Dubois et... je viens pour l'annonce...
La jeune femme l'interrompit avec un léger sourire.
- Oui, je sais.
Elle le dévisagea rapidement des pieds à la tête, eut un soupir à peine perceptible et enchaîna :
- Je conserve mes livres précieux à la cave. Suivez-moi.
Jean Dubois s'étonna intérieurement de ce choix, l'humidité habituelle des caves gâtant le papier, et
s'inquiéta pour l'exemplaire qu'il était venu acquérir. L'étroit escalier débouchait sur une buanderie. La
jeune femme appuya sur l'interrupteur d'une pièce attenante et laissa passer l'homme devant elle. Alors qu'il découvrait une salle dont les quatre murs étaient couverts d'étagères et de livres, Jean Dubois entendit une lourde porte se refermer derrière lui et une clé tourner dans la serrure. Incrédule, il se retourna et laissa échapper un cri d'effroi : la jeune femme le tenait en joue avec un revolver.
- Je suis désolée, mais... j'ai oublié de vous préciser qu'en fait je n'avais que la première partie de
l'ouvrage...
Toujours à son obsession, dans une déduction instantanée Jean Dubois murmura : « L'Enfer ». Il était
tétanisé et sentait son cœur s'emballer. Il déglutit et put tout de même demander :
- Mais... ? Que ... ? Qui êtes-vous ? Que me voulez-vous ?
- Je vous l'ai déjà dit : je m'appelle Mélanie Pomène.
- Et... ? Nous nous connaissons ?...
- Allez d'abord vous asseoir sur la chaise là-bas. Attachez vos pieds avec la corde et mettez vos mains
derrière votre dos.
Le regard déterminé de son interlocutrice, l'arme pointée sur lui, le peu de choix que lui offraient sa faible constitution et son impréparation totale à toute forme de violence physique, le firent obéir. Elle lui ficela les mains, posa son revolver et s'assit sur un tabouret face à lui.
- Nom ? Profession ?
- Mais ?...
- NOM ? PROFESSION ?, hurla-t-elle en empoignant son arme et en la pointant rageusement sur lui.
- Oui, tout de suite !... Jean Dubois, éditeur... Éditeur au Perron, ne put-il s'empêcher de préciser.
- Éditeur ?... Éditeur !... Et moi je suis Mélanie Pomène, apprentie écrivaine. Et il y a six mois je vous ai envoyé un manuscrit.
Jean Dubois fut presque soulagé que ce ne fût que cela : une auteure éconduite, en mal de
reconnaissance ; des cas comme celui-ci, il en gérait une dizaine par mois ; cela faisait partie de son
travail, pas le plus agréable ni le plus gratifiant, mais au fil du temps et des manuscrits refusés, il s'était forgé une carapace et s'était composé un rôle un peu plus dur, un peu plus cassant qu'il n'était réellement - du moins c'est ce qu'il se plaisait à croire. Il reprit un tantinet confiance bien que, tout de même, aucun postulant à la publication ne fût jamais allé jusqu'à le menacer d'une arme.
- Et tu ne te souviens pas de moi ?! Pourtant tu m'as écrit une lettre. Une belle lettre dans laquelle, sur à peine une page, tu en juges deux cent quarante, les deux cent quarante pages de mon roman ! Dans laquelle tu ridiculises deux ans de travail ! Voilà..., je te cite : « style ampoulé »..., « ineptie narrative »..., « indigne d'être publié »... Et pourtant crois-moi, quand j'ai écrit le point final de ce roman, quand je l'ai eu corrigé, relu, peaufiné, bref quand j'ai fermé la dernière page de ce livre, ma vie n'était plus tout à fait la même.
Elle s'interrompit la gorge nouée, les yeux pleins de larmes et de fureur.
- Alors tu voulais la Divine comédie ? Eh bien nous allons entamer la première partie : l'Enfer et ses neuf cercles !

Elle se leva et passa derrière son prisonnier. Celui-ci s'affola et toutes sortes de pensées lui traversèrent l'esprit. Qu'est-ce qu'elle allait lui faire ? Pourrait-on l'entendre dehors s'il criait ? Quel était le titre de l'ouvrage qu'avait envoyé cette folle ? A partir de quelle heure son épouse s'inquiéterait-elle ? Qu'est-ce qu'elle avait bien pu raconter dans son roman ? Était-ce même lui qui l'avait lu ? Elle allait le torturer, c'était sûr. Mais il allait peut-être pouvoir négocier et lui promettre de la publier.

Elle reparut devant lui avec une pile de livres, de feuillets, de chemises cartonnées.
- Jean Dubois, tu vas souffrir ! Mais progressivement... D'abord je vais te lire quelques passages de
romans à l'eau de rose. Ce n'est pas forcément mal écrit, mais je pense que pour un grand éditeur comme toi, c'est de la littérature de gare, pour émoustiller la ménagère entre quarante et cinquante ans, de la sous littérature. Eh bien tu vois, moi, je n'ai pas honte de dire que j'en achète de temps en temps et que ça me plaît.
Elle commença sa lecture. Jean Dubois haussa les épaules, fit un signe de dénégation de la tête et se
renfrogna. Il essayait de penser à autre chose, mais la jeune femme lisait bien, et malgré la médiocrité dutexte, il ne put s'empêcher de l'écouter, sans toutefois parvenir à retenir des soupirs d'impatience. Pour échapper à l'ennui, il explora la pièce du regard et finit par s'abstraire du récit insipide que lui débitait sa lectrice. Sur toute la hauteur des quatre murs, les étagères étaient remplies de livres. Sur l'une d'elles il reconnut sur le dos de chaque ouvrage le logo caractéristique d'une collection de polars ; sur une autre il admira l'ordonnancement rigoureux par couleur, et donc par siècle, d'une édition des grands classiques à destination des collégiens et lycéens ; plus loin on avait conservé aux livres leurs bandeaux rouges, témoignant d'un prix littéraire ou plus simplement de la notoriété de l'auteur. La proximité de ces objets familiers le rassura.
- Alors ?... On est d'accord : il y a mieux. Mais il faut dire qu'on n'est entré que dans le premier cercle... Je vais t'en servir du style ampoulé, de l'ineptie narrative !...On va passer à des textes un peu plus costauds qui, eux, sont parus chez certains de tes concurrents, mais aussi aux éditions du Perron, et qui n'auraient pas forcément mérité d'être publiés. Et pourtant moi, comme une imbécile, je les ai achetés, et j'ai été bien déçue...

La rancœur exprimée par la jeune femme impressionna fortement l'éditeur. Mais déjà elle commençait sa lecture. Il s'agissait du déballage des états d'âme, d'abord professionnels, puis existentiels, et enfin
amoureux d'un homme à l'approche de la quarantaine. Au bout de quelques pages Jean Dubois commença à se sentir nauséeux. Comme il le pressentait et le redoutait, dans le deuxième chapitre l'auteur abordait avec force détails ses turpitudes sexuelles. Jean Dubois sentit une crampe lui nouer le ventre et la douleur le fit gémir ; mais il s'efforça de résister et de prendre son mal en patience. La lectrice posa le livre et en prit un autre. Il osa intervenir :
- Ça va, j'ai compris. Et je me souviens que votre roman était beaucoup plus...
- TAIS-TOI et écoute !

Cette fois-ci les phrases étaient longues et bancales, et les personnages se succédaient pour asséner un salmigondis de lieux communs. Bien que Jean Dubois ne fût pas ligoté au niveau de la poitrine, un étau oppressait son thorax un peu plus à chaque paragraphe, et l'air se viciait dans ses poumons. Malgré un vrombissement entêtant qui s'était superposé à la voix de la jeune femme, il chercha à raisonner pour, d'une certaine manière, se rassurer : l'humidité de la cave et la présence de tous ces livres avaient dû recouvrir les murs de ce salpêtre qui l'asphyxiait.
- Oui, je suis d'accord avec toi, Monsieur l'éditeur : ce n'est vraiment pas terrible... et pourtant tu l'as
publié l'année dernière...

Oui, Jean Dubois avait reconnu ce roman. Sous la pression de son équipe de diffusion qui voulait occuper le terrain de la rentrée littéraire, il avait abaissé son niveau d'exigence et avait repêché ce manuscrit du tas qu'il avait lu la semaine précédente. Cela avait même été une sorte de défi : les lecteurs percevraient-ils la médiocrité de cet ouvrage ? Peut-être pas. Peut-être même le livre aurait-il du succès... L'histoire de l'édition était pleine de succès improbables voire, il en était convaincu, immérités. Mais l'ouvrage en question n'avait pas fait illusion : le tirage avait été moyen, les exemplaires étaient restés quelques semaines en librairie, et rapidement les retours avaient afflué et avaient été pilonnés. Aux dernières nouvelles l'auteur écrivait un deuxième roman, que Jean Dubois n'était pas pressé de lire.
- Écoutez, si c'est ça que vous voulez, je suis prêt à relire votre...
- Tais-toi ! Ce n'est pas fini. Mais avant, peut-être veux-tu boire ou manger quelque chose ?

La jeune femme quitta la pièce. Le bourdonnement résonnait toujours dans la tête de Jean Dubois,
maintenant un peu plus aigu, mais toujours aussi obsédant. Il continuait à avoir des spasmes douloureux au ventre, mais pouvait à nouveau respirer un peu plus librement. Il ressentit une grande lassitude, à la fois vidé et tourneboulé par tout ce qu'il avait entendu. Il se redressa légèrement et chercha du regard la rangée consacrée aux écrivains du XIXe siècle. En se tordant le cou - peut-être était-ce un des supplices prémédités par son hôtesse - il put lire sur les dos des livres les noms de Chateaubriand, Hugo, Stendhal, Flaubert, Lamartine. Il se surprit à sourire et s'apaisa. Cette femme ne pouvait pas être foncièrement mauvaise.

Mélanie revint avec plusieurs bouteilles, déboucha les plus belles et but au goulot.
- Il s'avère que je suis professeur de français au lycée. Alors je vais te lire les copies de certains de mes élèves de première.
- Non, pitié, pas ça. Je n'en peux plus...
- Si !... Il s'agit de l'exercice de commentaire de texte ; j'avais choisi l'Étranger, la scène de l'assassinat.
Pour moi c'est un des plus beaux passages de la littérature française ; je me demande d'ailleurs pourquoi je le jette ainsi régulièrement en pâture à mes élèves. On va commencer en douceur : à cette copie, j'ai mis 10 sur 20...

La jeune femme lisait en signalant systématiquement les fautes d'orthographe, en soulignant
implacablement les maladresses et les contresens, et à chaque remarque Jean Dubois sursautait et se
tortillait comme si une pointe acérée l'avait piqué sous la plante des pieds.
- Eh oui, je sais..., ça vaut nettement moins, mais je me dois d'encourager mes élèves... Comme toi tu te devrais d'encourager les auteurs... Allez, on va s'enfoncer un peu plus dans les cercles de l'enfer...

Mélanie puisa en ricanant une autre copie dans son lot de cacographies, et le supplice de Jean Dubois
reprit. Elle lisait d'une voix neutre et épelait mécaniquement toutes les fautes d'orthographe comme si
elles faisaient partie intégrante du texte. Il avait une affreuse envie de vomir et c'était désormais un
sifflement strident continu qui taraudait son cerveau. La tortionnaire s'était approchée de sa victime et
continuait sa lecture un peu plus fort. Elle soulignait maintenant aussi les fautes d'accord en insistant sur les pataquès qui en résultaient et qui grinçaient horriblement aux oreilles de Jean Dubois. Il secouait la tête en tous sens et ses mouvements désordonnés, bien qu'entravés, l'avaient mis en nage ; il était épuisé, à bout de force. Mélanie changea de copie et enchaîna. Chaque barbarisme venait fouiller au fer rouge les tympans écorchés à vif de Jean Dubois, chaque mot en langage SMS, qu'elle scandait maintenant avec rage à quelques centimètres de ses pavillons, le faisait tressaillir comme sous des coups de gégène. Dans un ultime sursaut de résistance, comme pour contrer ces incantations démoniaques et exorciser ces feuillets sataniques, il se mit à réciter des vers de Verlaine : « Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant d'une femme inconnue, et que j'aime, et qui m'aime... ». Elle répliqua en haussant encore la voix. Leurs deux déclamations s'entrechoquaient, s'affrontaient dans une spirale de fureur. L'esprit vacillant, au bord de l'implosion, Jean Dubois invoqua Baudelaire en criant : « Grands bois vous m'effrayez comme des cathédrales ; vous hurlez comme l'orgue ; et dans nos cœurs maudits,... » ; mais sa tortionnaire réagit instantanément et lut si fermement qu'elle lui décocha avec violence un « c'est comme si que Camus voudrait dire que » qui l'irradia. Un soubresaut le parcourut, il se cabra, sa tête se projeta en arrière et retomba lourdement sur sa poitrine dans un râle. Du sang coulait par ses oreilles.

Le silence s'installa timidement dans la cave. Mélanie s'affala sur son tabouret et lâcha la copie de son
élève, qui voleta et vint s'échouer aux pieds de sa victime. Ça y est, elle était vengée.
Elle porta un regard circulaire sur toutes ces œuvres qui lui avaient offert tant d'émotions et soudain,
comme une révélation, tout le travail de l'éditeur lui apparut. Une larme dégoulina sur sa joue gauche.
Elle s'empara du revolver, l'approcha de sa tempe et appuya sur la détente. Le clac métallique d'un petit ressort se fit entendre : un fanion sur lequel était écrit « PAN ! » pendouillait au bout du canon de l'arme.
Elle enfouit son visage dans ses mains et pleura. Elle resta ainsi prostrée plusieurs minutes, puis se leva et alla téléphoner à la police.

Jean Dubois était encore inconscient quand il fut transporté vers l'hôpital le plus proche. La batterie
d'examens que les médecins lui firent subir confirma que son pronostic vital n'était pas engagé, mais que des séquelles étaient à craindre. On le transféra dans une clinique spécialisée.

- Madame, il va falloir être courageuse. Suite aux sévices que votre mari a subis en continu pendant
plusieurs heures, il souffre d'une forme sévère d'alittératurie. C'est un peu comme l'agueusie, quand on perd le sens gustatif. Votre mari, lui, a perdu le sens de l'émotion littéraire.
- Mais alors ?! Pour son travail ?!...
- Il va devoir être patient, car le traitement est très progressif et il est fortement déconseillé de sauter les étapes. Je vous ai rédigé une ordonnance que j'adapterai au fur et à mesure.
Madame Dubois prit l'ordonnance, la lut et éclata en sanglots.
- Alors c'est à ce point là !?
- Oui... Il faut commencer par la lecture, trois fois par jour, de notices de fours à micro-onde. On
augmentera la dose progressivement et je pense que dans un mois on pourra passer aux conditions
générales de contrats d'assurance...

François Benet

 

Texte primé au concours de nouvelles 2018/2019 de l'association MOTS POUR MOTS