Elles se coupent la parole, mélangent leurs souvenirs et l'une finit souvent les phrases de l'autre ; l'accueil est chaleureux et les voix résonnent dans la grande pièce vide au parquet grinçant. La vie est là, dans cette improbable maison d'un autre temps.

 

 

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Karine Nicolleau et Géraldine Pinson ont branché leurs ordinateurs et leurs téléphones dans les locaux d'une école de danse, derrière les Champs Libres à Rennes.

Depuis deux ans, elles animent l'association Yadla'VIE et promènent leur envie d'humanité dans des lieux de vie difficiles. Après la maison de retraite Gaétan Hervé, elles ont posé leur « regard positif et joyeux » au Logis, un foyer d'accueil pour adultes en situation de handicap.

 

 

 

 

 "Notre fil conducteur

c'est l'humain"

studioKarine était photographe de mode ; Géraldine, chargée de communication dans la publicité. Elles vivaient et travaillaient à Paris. Un jour, elles ont changé de vie. « J'ai quitté les agences de pub parce que je n'en pouvais plus de travailler 60 heures par semaine sur des gros budgets qui ne m'intéressaient pas » reconnaît l'une quand l'autre avoue trouver son équilibre entre ses deux « passions » : la photo et l'humain. Ce n'est pas un hasard si avant de devenir photographe, Karine a obtenu un DEUG de psychologie. « Notre fil conducteur, c'est l'humain » résument-elles. Et leur axe de travail c'est montrer qu'il y a de la vie dans des endroits qui peuvent faire peur, la maison de retraite ou le foyer pour personnes handicapées hier, un service cancérologie dans les mois qui viennent.

Karine et Géraldine sont intarissables quand elles racontent les six mois passés au Logis. Entre deux souvenirs, entre deux rires, on entend le piano du cours de danse dans la salle d'à côté. « On profite de la musique – sourient-elles – quand on nous a fait visité cet endroit, on s'est regardées et on s'est dit : même un placard, on loue ! » Complicité et connivence entre deux femmes d'une quarantaine d'années, bien décidées à mettre en commun leurs compétences pour ensemble « pousser les portes de nouveaux lieux de vie ».

Des appréhensions, comme tout le monde

Quand l'histoire commence, Karine fait du bénévolat auprès de personnes âgées. Venue pour leur faire la lecture, elle se retrouve vite avec un appareil photo en main ; et les seniors, réjouis de jouer avec leur image, en redemandent. Quelques mois plus tard, les deux jeunes femmes peuvent présenter à la fois une exposition et un livre au message simple : ici aussi, on vit quand même!

yadlavie3C'est lors d'une présentation de ce travail qu'elles font la connaissance d'un éducateur et se retrouvent embarquées dans une nouvelle aventure, une nouvelle porte à pousser. Avec des appréhensions, elles le reconnaissent, « comme tout le monde, en fait ! » « On s'est laissées surprendre – analyse aujourd'hui Géraldine – ceux qui nous faisaient le plus peur à notre première visite, sont aujourd'hui nos « chouchous ». On est toujours heureux de se revoir ! »

Démarche artistique ou accompagnement social ? Il y a un peu des deux pour les jeunes femmes. « Si faire de l'art, c'est créer, alors oui, c'est de l'art – disent-elles – mais on crée avec les gens ; on a le souci du sujet. Notre secret c'est l'immersion ; il faut prendre le temps, trouver sa petite place sans déranger. » Et en tournant les pages de l'album, on le sent ce temps pris pour l'apprivoisement et la mise en confiance de part et d'autre. Les photos reportages côtoient celles, plus colorées, où on entrevoit une certaine mise en scène.

 

"Ceux qui nous faisaient le plus peur

sont devenus nos chouchous"

 

Attention, préviennent Karine et Géraldine, « ce ne sont pas des clowns ! On ne les déguise pas, on ne les met pas en scène avec des intentions précises ; on les accompagne dans une mise en scène d'eux-mêmes. On est dans la bienveillance. » Et elles n'en finissent plus de raconter les séances de maquillages ou de coiffure, le choix des vêtements et des bijoux, les photos immédiatement visibles sur l'écran de l'ordinateur, le partage des goûters et de la musique pour l'ambiance. « On arrivait un peu comme l'exceptionnel – explique Géraldine – On ne leur demandait rien, ils n'avaient aucune obligation, un peu comme une récréation. Il y a des barrières qui sont tombées, des regards qui se sont fixés dans nos yeux grâce à l'objectif. » Instants magiques et fous rires garantis !

Une empathie positive et constructive

yadlavie4Une expérience qui a permis aussi aux encadrants du Logis de regarder leurs résidents d'une autre façon. Certains étaient un peu réticents au départ et ne voyaient pas l'intérêt. Mais tous pour finir ont été fédérés par le projet et apprécient aujourd'hui la distance que cette parenthèse inattendue leur a permis de prendre avec les résidents. Comme Sylvain, éducateur spécialisé, à l'initiative du contact avec Yadla'VIE, qui écrit en conclusion du livre : « Rendre compte [de mon] travail avec des hommes et des femmes est impossible avec des mots (...) J'ouvre ce livre et tout est dit : je ne travaille pas avec des trisomiques, psychotiques, polyhandicapés ou que sais-je encore ? Je travaille avec Sylvie, Bruno, Thy-Lan, Rodolphe, Thierry et tous les autres... » « Ca résume bien ce qu'on voulait montrer » dit sobrement Karine.

Trouver les mots, c'est aussi le travail de Géraldine dans ce binôme d'artistes. « On a essayé de les interviewer, mais on s'est aperçues que c'était très compliqué – avoue-t-elle – il fallait que je me débrouille avec les limites de pudeur, de retenu. Il nous fallait rester dans la suggestion et le ressenti de notre expérience. On n'est pas là pour avoir un regard professionnel du handicap ou pour mettre des mots sur des symptômes ; leur dossier médical nous importe peu ! » Son professionnalisme et sa sensibilité feront le reste. Au détour du texte qu'elle écrit pour illustrer l'exposition photo, on retrouve tout l'humour et toute la poésie qu'elle a su découvrir dans ce petit monde du Logis.

 

"J'ai l'impression d'être devenue

une meilleure personne"

 

yadlavie2On s'en doute, Karine et Géraldine ont beaucoup donné ; elles ont aussi beaucoup reçu de cette aventure humaine. « Ca m'a fait grandir » dit tout simplement Karine qui explique : « ça m'a aidé çà communiquer ; je n'étais pas dans le tactile, rassurer par le toucher, c'est quelque chose que je ne connaissais pas. Maintenant, je suis plus attentive et plus dans le regard avec les autres. J'ai appris à utiliser une partie de ma personnalité que je laissais un peu étouffée parce que j'étais à fond dans tout. Elle est remontée à la surface et je suis plutôt fière de ça. J'ai l'impression d'être devenue une meilleure personne ! »

Géraldine de son côté fait le constat suivant : « j'ai transformé une empathie un peu excessive en quelque chose de positif et de constructif ; si je le pouvais, je crois que je reprendrais des études de psycho ! J'ai aussi d'autres envies maintenant. La féminité et le handicap, par exemple, ça m'intéresserait beaucoup ».

Yadla'VIE partage ses locaux avec une autre association qui, elle, réalise des vidéos. Au-dessus de l'entrée une sorte d'enseigne indique aux visiteurs qu'il est bien arrivé. Les deux noms s'y côtoient : Yadla'VIE – Point Barre. On ne saurait mieux dire !

Geneviève ROY

Pour juger par vous-mêmes : un blog et une page facebook, deux livres qu'on peut acheter en ligne, et des portes ouvertes le dimanche 1er juin de 11h à 18h au 20bis, Esplanade du Champs de Mars (métro Charles de Gaulle )

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