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 « Française, pas vraiment » dit-elle ; mais se dire Chilienne désormais, c'est pour elle encore plus difficile.

Alors, Gabriela Rios dit : « je me sens plutôt Rennaise ». Et finalement, peu importe.

Arrivée en France au début des années 80, comme réfugiée politique, elle pose un regard sans concession sur la France à laquelle elle doit beaucoup mais qui l'a aussi déçue et sur le Chili, « laboratoire » dit-elle du libéralisme qui s'étend partout aujourd'hui.

Elle a gardé son accent qui chante, celui des hispaniques où le « b » et le « v » se confondent. Sa vie est à Rennes où sont nés ces deux derniers enfants, où elle travaille et milite au quotidien. Depuis le jour où, avec son mari et sa fille aînée, elle a décidé de « défaire les valises ».

 

Après plus de trente ans en France, Gabriela s'étonne encore de devoir se présenter avec le nom de son mari. Sur un papier, elle tient à noter son nom à elle, en entier, celui qu'elle utilisait au Chili : Gabriela Hermosilla Rosales. « Je vais avoir 59 ans ; j'ai vécu plus longtemps ici qu'au Chili ! » s'exclame-t-elle d'une voix dynamique, le sourire aux lèvres. Dans le jardin du petit pavillon familial à deux pas du Stade de la route de Lorient, devenu récemment le Roazon Park, c'est avec beaucoup de précisions qu'elle se remémore son arrivée en France.

Au début des années 80, pour les résistants Chiliens en lutte contre la dictature de Pinochet, la France est plus que toute autre une terre d'asile. « Evidemment que la France faisait rêver ! – se souvient-elle – On a fêté l'élection de Mitterrand au Chili. Ça donnait de l'espoir. » Et aujourd'hui, elle dit avoir beaucoup de « gratitude » envers son pays d'accueil. « J'ai appris beaucoup de choses, j'ai des ami-e-s, une nouvelle langue, et puis, deux enfants qui sont nés ici et qui n'envisageraient pas de partir. C'est ma terre d'exil, quoi ! Mais j'ai eu beaucoup de mal à arriver où je suis ; il m'a fallu faire une formation, passer un concours et me battre en permanence pour montrer de quoi j'étais capable. »

« Pour moi, la France

était le pays des droits »

 

La femme qu'elle est devenue n'a rien oublié des années sombres de sa jeunesse. « Mon mari essayait de ne pas trop m'impliquer pour me protéger – se souvient-elle – En tant que femmes de résistants, on reste toujours dans l'ombre, mais on court des risques quand même. » Pendant deux ans, au Chili, elle a vécu dans la clandestinité. « On changeait régulièrement de logements mais ce n'était pas facile de trouver de la place pour trois - raconte-t-elle - On touchait une aide du MIR (le mouvement de la gauche révolutionnaire) mais l'argent venait de l'étranger de façon clandestine donc, pas très souvent. On a décidé de se séparer et je suis restée seule avec ma fille. C'était une tante qui faisait le contact avec mon mari et un jour je n'ai plus eu de nouvelles. Et puis, trois mois après, il a téléphoné : il était à Paris ! »

gabriela2Aussitôt, Gabriela s'organise pour venir le rejoindre. Elle a 28 ans, en 1983, quand elle atterrit en France avec sa fille âgée de « sept ans et neuf mois. » A l'époque, les Chiliens arrivent avec le statut de réfugiés politiques (grâce en partie à Yvonne Le Grand, une Bretonne qui travaille au consulat) et sont rapidement dispersés sur tout le territoire dans des foyers d'accueil. Gabriela et sa famille se retrouvent à Rennes au foyer Guy Houist. Une première déception pour ceux qui se croient arriver « au pays des droits de l'Homme ». « C'était très difficile ; on sentait la désolation – dit-elle trente-deux ans plus tard – on ne connaissait personne, on ne parlait pas français et on était logés dans deux toutes petites pièces avec salle de bain et cuisine communes pour tous les résidents. On était vraiment exilés, quoi ! »

Mais, leur force est de croire au retour prochain - « on avait l'intention de retourner au Chili le plus vite possible ! » - et la communauté latino-américaine déjà présente à Rennes qui très rapidement les entoure. Quelques mois suffisent à Gabriela pour trouver son premier emploi. Malgré sa méconnaissance de la langue, elle travaille dans un restaurant chaque fin de semaine. Nouveau choc pour la jeune femme nourrie de convictions humanistes. Son employeur se montre plutôt accommodant avec le code du travail. « Je travaillais de neuf heures le samedi matin jusqu'à deux ou trois heures dans la nuit pour reprendre le lendemain toute la journée et je n'étais payée que huit heures par jour ! C'était un choc. Pour moi, la France était le pays des droits et je ne pouvais pas m'imaginer un patron avec un tel comportement ! »

 

« Alors, on a défait les valises

et on a continué à vivre ici »

 

Après de multiples expériences et une formation professionnelle, Gabriela est aujourd'hui cuisinière en collectivité et travaille dans une crèche. « Je suis arrivée à faire ma place, mais c'est difficile de se faire accepter – regrette-t-elle – Pendant longtemps, j'ai senti une certaine distance. La première chose qu'on vous demande en France, c'est : qu'est-ce que vous faites dans la vie ? Et moi, je trouvais ça très dur, trop artificiel. Ce n'est pas seulement ce qu'on fait comme métier qui est important ! »

En effet, la vie de Gabriela s'enrichit aussi de bien d'autres choses. La politique, bien sûr, et les mouvements sociaux auxquels elle participe ; une association, créée pour collecter des fonds pour le Chili ; et puis, la famille qui s'agrandit avec la naissance d'un fils puis d'une fille. « Toute notre famille est restée au Chili – dit-elle – En 1990, quand il y a eu le changement là-bas, on a cru qu'on allait pouvoir repartir. On avait toujours les valises prêtes et on a commencé à faire les démarches. Mais on s'est rendu compte que mon mari était toujours condamné et qu'il irait directement en prison. La loi de prescription ne s'appliquait pas aux exilés. Alors, on a défait les valises et on a continué à vivre ici... Et puis, avec les enfants qui sont nés en France, c'était plus difficile ! »

gabriela3Aujourd'hui, la famille Rios voyage sans souci entre France et Chili. La fille aînée, devenue professeur d'espagnol, a même vécu dans son pays d'origine et y a enseigné le français. « Je suis fière de son parcours ; c'est une fille qui a beaucoup de courage ! » résume sobrement Gabriela, évoquant une enfance difficile ponctuée par la clandestinité, puis l'exil et les diverses priorités de ses parents durant les premières années en France, enfin, les deux autres enfants, élevés dans des conditions totalement différentes. « Ils n'ont pas vécu la même réalité – analyse leur mère – Elle, quand elle avait un yaourt par semaine, c'était la fête, tandis que son frère et sa sœur en avaient tous les jours, et même des crèmes au chocolat ! »

 

« En France, on a déjà perdu beaucoup ;

et ça me fait peur ! »

 

« J'essaie de ne pas trop savoir ce qui se passe au Chili » dit aujourd'hui Gabriela pour aussitôt reconnaître : « s'engager est une nécessité parce qu'on ne peut pas vivre les yeux fermés. Quelquefois, j'ai envie de dire : laisse tomber et fais ta vie ! Mais je ne peux pas. Le Chili a été le laboratoire du libéralisme. Aujourd'hui, il y a un boum économique, mais à quel prix ? Il y a des riches et des pauvres mais la classe moyenne a complètement disparu. Ce qu'on est en train de vivre ici ! Ça fait très mal, parce que nous, on a déjà vécu ça. On a essayé de changer les choses et on a échoué. En France, on a déjà perdu beaucoup et ça me fait peur ! »

Alors, Gabriela milite et tente de convaincre autour d'elle ceux qui auraient tendance à baisser les bras. Même chose pour ses convictions en matière de droits des femmes. « Ma première impression en arrivant était la liberté des femmes ; elles pouvaient prendre des décisions, travailler, avoir accès à la contraception. Mais je constate aujourd'hui que les choses se répètent mécaniquement. J'ai eu deux filles et un garçon et je vais demander plus facilement à mes filles de faire la vaisselle ; pourquoi ? Il y a un travail de fond à faire avec soi-même. Et j'essaie de le faire au quotidien, avec mon mari, avec mon fils, mais aussi avec mes collègues ou les copains. C'est dans le quotidien qu'il faut se faire respecter. »

Gabriela est déjà grand-mère de deux petites filles et le sera bientôt d'une troisième. En riant, elle évoque ce nouveau combat : « même si leurs mères sont déjà averties, il reste toujours à faire ! »

Geneviève ROY

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Grâce à cette rubrique, retournons à la rencontre de femmes qui à un moment de leur parcours ont déjà croisé notre webmagazine depuis sa création en juin 2013...

 

Martha et les "enfants ACZA"

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Depuis sa création, Breizh Femmes s'intéresse au travail de Martha Diomandé et de son association ACZA qui milite contre l'excision. Pour elle, s'opposer à l'excision, c'est d'abord accompagner les matrones – les exciseuses - vers d'autres pratiques qui permettent de respecter les traditions et d'assurer la formation des petites filles tout en se débarrassant de l'acte mutilant. C'est aussi proposer à ces femmes de rester des membres reconnues de leurs communautés.

Grâce à des campagnes de formation et à la construction de cases de naissance, ACZA est présente dans une quinzaine de villages en Côte d'Ivoire où commence à grandir une nouvelle génération d'enfants qui ne seront jamais excisées et de femmes épanouies dans leur mission d'accoucheuses.

« On ne force personne à venir accoucher dans nos cases – explique Martha Diomandé qui a répondu à quelques questions – mais les femmes qui viennent savent que leur enfant ne pourra pas être excisée. C'est un acte de courage pour elles de s'afficher ainsi. Leurs enfants appartiennent en quelque sorte à l'association. On les appelle les "enfants ACZA" ».

Lire l'interview de Martha Diomandé

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