Catherine Louveau, sociologue du sport, était samedi invitée par le Musée de Bretagne pour parler des discriminations et des inégalités dont souffrent les femmes dans le monde du sport, un monde qu'elle qualifie encore aujourd'hui de lieu de « construction de la masculinité ».

Entre autres inégalités, elle pointe notamment celle du traitement médiatique.

A la télévision en particulier, qu'importent les résultats, pour être vues, les filles doivent être « belles à regarder » !

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Lorsque Florence Arthaud remporte la Route du Rhum en 1990, à sa Une, le journal Le Parisien titre : « Flo, t'es un vrai mec ! » Ces quelques mots suffisent pour entrer dans le cœur du débat : le sport est d'abord une activité masculine où celles qui osent s'y risquer perdent un peu de leur féminité.

Rapportant cette anecdote, Catherine Louveau, sociologue du sport, professeure émérite de l'Université de Paris Sud et présidente de l'Institut Emilie du Châtelet, veut d'abord souligner que même si en théorie les femmes ont la possibilité de pratiquer exactement les mêmes sports que les hommes, la réalité montre encore de nombreuses différences. Ainsi sur 100 compétiteurs, 25 seulement sont des femmes. On les retrouve en effet moins dans les clubs que dans les sports dits auto-gérés, c'est-à-dire les activités physiques de loisirs ou d'entretien, ce que la sociologue appelle « la mise en forme des corps dans les deux sens du terme ».

Etre sportive, mais rester femme !

Comme le rappelait également Christine Lallement dernièrement à Rennes, le corps médical a pendant longtemps affirmé ses fortes réticences à voir les femmes pratiquer le sport. Courir, pédaler, sauter à ski, ramer, jouer au ballon... autant d'activités qui risquaient fort de compromettre ce à quoi elles étaient destinées : être mères ! « Tout s'est construit là-dessus – souligne Catherine Louveau – la femme mère ou la femme séduisante. » Dans les deux cas, de quoi parle-t-on s'interroge la conférencière ? Du corps des femmes, évidemment ! Et dit-elle encore « pour les corps des hommes et pour les corps des femmes, les attendus ne sont pas les mêmes ».

Louveau2« C'est une question qui a 150 ans : le sport est-il compatible avec la féminité ? » Catherine Louveau s'agace de ce débat qui ne se pose « pas pour la masculinité ». Pour elle, les injonctions culturelles pèsent plus encore sur les sportives que sur les autres femmes. A tel point que les sportives elles-mêmes se sentent souvent obligées de « justifier leur appartenance de sexe » par des déclarations telles que « je suis quand même une femme » ou encore « je veux rester féminine ».

« Tout se passe comme si – analyse Catherine Louveau – de plus en plus les sportives étaient amenées à devoir se disculper de leur développement musculaire. » Et pour donner le change, elles « ajoutent des parures sur leur corps » : bijoux, vernis à ongles, perles dans les cheveux, etc. Alors que, c'est une évidence, pour être performant-e-s, il faut forcément être musclé-e-s !

Une sous-médiatisation quantitative et qualitative

Si la médiatisation des sports féminins augmente légèrement, elle reste très largement inférieure à celle des sports d'hommes qui représentent plus de 80% du total des retransmissions télévisées. Une inégalité quantitative mais aussi pour Catherine Louveau, qualitative. « Pour être médiatisées – dit-elle – les sportives se doivent d'être sexy, c'est-à-dire belles à regarder voire suscitant le désir. Il y a celles qu'on voit parce qu'on les considère comme « vendables » et puis les autres, les lanceuses de marteau, les joueuses de rugby, qu'on ne voit jamais ! »

Et au-delà des images qu'on montre, elle déplore aussi les commentaires qui les accompagnent. « Avant de parler des performances et de ce qu'elles ont fait – dit-elle - on parle de ce qu'elles paraissent ». Dans le meilleur des cas, on s'attardera sur leur beauté ou sur leur grâce, mais quand il s'agit de certains sports qui développent des physiques plus musclés, on entendra des propos inacceptables tels que « ce sont des hommasses, de vrais camions, ce qu'elles sont moches ! »

Catherine Louveau aime raconter comment Marion Bartoli, souvent attaquée sur son physique, répondit à un journaliste anglais qui avait dit d'elle qu'elle « n'était pas canon ». « Certes, je ne suis pas blonde – avait rétorqué la joueuse de tennis – Est-ce que j'ai rêvé d'être mannequin ? Non ! Est-ce que j'ai rêvé de gagner Wimbledon ? Oui ! »

L'importance de montrer des modèles

Des attitudes discriminatoires auxquels s'ajoutent les tenues que certaines fédérations parviennent parfois à leur imposer : petite robe ou jupettes sous lesquelles les caméras aiment s'attarder. « LA féminité, ça n'existe pas – défend Catherine Louveau – il y a DES féminités. Dans le sport comme dans la rue, il y a une pluralité de morphologies ». Et on voudrait insiste-t-elle « que les premières lignes de rugby aient un physique de patineuses, de gymnastes ou de danseuses ! Les sportives ne sont pas là pour faire joli, mais comme les garçons, elles sont là pour gagner, participer, jouer, être performantes ! »

Pour Catherine Louveau, montrer les sportives telles qu'elles sont, sans allusion déplacée à leur musculature, est essentiel pour donner des modèles. « Comment les petites filles pourraient-elles avoir envie de faire de l'escrime, de la lutte, de l'haltérophilie ou du rugby si elles n'en voient jamais ? » s'interroge-t-elle. Et de souligner une conséquence de cette sous-médiatisation du sport féminin : la diminution du nombre de filles dans les filières sportives telles que les STAPS qui préparent les futur-e-s enseignant-e-s d'EPS où en première année les effectifs féminins ne représentent plus que 25%.

Geneviève ROY

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Grâce à cette rubrique, retournons à la rencontre de femmes qui à un moment de leur parcours ont déjà croisé notre webmagazine depuis sa création en juin 2013...

 

Martha et les "enfants ACZA"

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Depuis sa création, Breizh Femmes s'intéresse au travail de Martha Diomandé et de son association ACZA qui milite contre l'excision. Pour elle, s'opposer à l'excision, c'est d'abord accompagner les matrones – les exciseuses - vers d'autres pratiques qui permettent de respecter les traditions et d'assurer la formation des petites filles tout en se débarrassant de l'acte mutilant. C'est aussi proposer à ces femmes de rester des membres reconnues de leurs communautés.

Grâce à des campagnes de formation et à la construction de cases de naissance, ACZA est présente dans une quinzaine de villages en Côte d'Ivoire où commence à grandir une nouvelle génération d'enfants qui ne seront jamais excisées et de femmes épanouies dans leur mission d'accoucheuses.

« On ne force personne à venir accoucher dans nos cases – explique Martha Diomandé qui a répondu à quelques questions – mais les femmes qui viennent savent que leur enfant ne pourra pas être excisée. C'est un acte de courage pour elles de s'afficher ainsi. Leurs enfants appartiennent en quelque sorte à l'association. On les appelle les "enfants ACZA" ».

Lire l'interview de Martha Diomandé

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