Albane

 

« En fait, je n'ai pas de loisirs, mince ! » s'exclame-t-elle dans un rire. Albane Buriel, 26 ans, prend conscience grâce à notre question que sa vie est quand même bien remplie.

Etudiante en master 2 à Rennes, la jeune femme est aussi présidente d'une association et militante d'un collectif de soutien aux personnes sans papier. Entre la rédaction de son mémoire, son travail aux Champs Libres et la recherche de soutiens financiers pour les projets de son association, pas beaucoup de temps en effet pour la détente.

Mais Albane en rit plutôt. « Tout ça me plaît énormément ; du coup, je le vis bien » dit-elle. Et comme elle met beaucoup de passion dans tout ce qu'elle fait, difficile pour elle de dissocier ce qui est de l'ordre du travail, du militantisme et du loisir. « Quand on fait beaucoup de choses – dit-elle encore – il faut faire des choix, et ça, c'est difficile pour moi ! »

Originaire de Concarneau, Albane se destinait à la communication. Mais après un BTS réussi, elle s'interroge sur ses vraies motivations. Pour cette jeune femme qui revendique le droit « au refus de certaines choses », le marketing tel qu'on l'enseigne et qu'on le pratique, ça passe mal. « Si on rentre là-dedans, il faut jouer le jeu » résume-t-elle. Et visiblement, elle n'a pas très envie de se plier aux volontés du monde de l'entreprise. Parce que, plaisante-t-elle dans un rire, « le jeu, il n'est pas que beau ! »

La voilà donc qui replonge pour quelques années d'études, à l'université cette fois-ci. Aujourd'hui en Master 2 de communication à Rennes, elle s'est orientée vers la sociolinguistique. « Pour résumer – dit-elle – c'est l'approche des langues par le biais de la sociologie » Ou encore « quels effets peut produire un accent et comment il permet souvent de situer a priori les gens socialement. »

« J'étais perdue,
j'avais besoin de me nourrir
d'autre chose pour avancer »

 

Albane apprécie d'avoir finalement étudié toutes les facettes de la communication. Elle en connaît les exigences professionnelles mais aussi l'approche théorique. Désormais, elle peut se concentrer sur ce qui l'intéresse le plus : comment enseigner le français langue étrangère à travers les arts plastiques. Une thématique que l'on comprend mieux quand on sait qu'Albane a « entrecoupé toutes [ses] études avec quatre séjours à l'étranger. »

Albane2En Inde, des femmes absentes de la société

« J'étais perdue ; j'avais besoin de me nourrir d'autre chose pour avancer ». C'est ainsi qu'Albane justifie ses voyages, trois en Inde et un à Djibouti, qui dit-elle encore lui ont permis de « grandir ».
A Kolkata d'abord, puis à Mumbai auprès de l'Alliance Française, elle découvre en Inde un pays qui lui semble familier. Partie pour trouver « quelque chose de différent », Albane se trouve très rapidement chez elle dans ce pays dont elle dénonce la misère mais surtout où elle a trouvé une véritable joie de vivre.

« Plus j'y vais et plus j'ai l'impression d'être dans un univers qui m'appartient. C'est dur, parfois. Des enfants de quatre ou six ans qui inhalent de la colle, ce sont des images qui marquent. Mais on peut faire plein de choses avec les enfants des rues... Ils ont de la joie, ils ont de l'espoir et il ne faut pas taire ça ! (...) Une fois, ils m'ont invitée à manger du poisson pêché dans un bras du Gange, c'était horrible ! Mais ils n'avaient rien et pourtant, ils m'avaient invitée ! »

Avec les enfants, ce sont aussi les femmes qu'Albane apprend à connaître en Inde. « Globalement, je les ai trouvées absentes de la société - dit-elle – Quand on ne les cherche pas, on ne les voit pas et c'est difficile d'aller à leur rencontre. A Kolkata, je m'étais fait cette réflexion : on les croise ! Mais à Mumbai, c'était un peu différent. Je travaillais dans un milieu plus aisé et il y avait des femmes émancipées, actives, qui m'ont beaucoup appris sur leur pays. »

 

Ne pas imposer une culture dominante

Albane est une jeune femme sensible qui s'enthousiasme et s'indigne tour à tour. Pour elle, ces voyages à l'étranger lui ont permis de « rencontrer le monde pour de vrai. » « J'ai vu les castes, j'ai vu les rapports de domination, j'ai vu beaucoup de choses qui m'ont dégoûtée – reconnaît-elle – mais avoir ce regard extérieur sur une société m'a appris à regarder autrement la France. Aujourd'hui, j'observe, je suis plus en retrait. »

Elle ne fait pas qu'observer ; elle agit aussi. Militante du collectif de soutien aux personnes sans papier de Rennes, la jeune femme a très vite eu l'envie de créer une association. « Avec deux autres étudiantes en com, on s'était dit : à la fin de la licence, on fait un projet pour aider une association. Finalement, on a créé la notre » raconte Albane, reconnaissant que c'est elle qui est rentrée d'Inde avec le désir de poursuivre l'aventure avec les enfants de là-bas.

« Voir des petits Mongols
mettre pour la première fois
de la peinture sur un pinceau
et l'étaler, c'est magnifique ! »

 

mongolsAu centre du projet, un slogan : « dessinons nos rêves. » Initialement, dit encore la jeune présidente « l'objet de l'association était de donner l'accès à l'art et à la culture à tous et toutes à travers la pratique artistique lors d'ateliers sur la thématique du rêve. » Quelques années plus tard, Albane remet en question cette notion de culture, refusant d'imposer à tout le monde une même « culture dominante ». « Accéder à la culture c'est quoi en fait ? -s'interroge-t-elle – je préfère parler d'accès au partage culturel. Parce que chacun a sa propre culture. »

Eblouie par les enfants des rues en Inde, Albane veut « montrer ces enfants, montrer leurs dessins qui expriment plein de choses. » Aujourd'hui, l'association les Ateliers du Rêve a collecté de nombreux dessins d'enfants en Inde, mais aussi à Djibouti et en France notamment à Rennes dans le quartier de Villejean soit à la bibliothèque soit à la Maison de Quartier mais surtout depuis l'automne 2012 auprès des enfants hébergés au CADA, le centre d'accueil des demandeurs d'asile.

dessin

Des rêves superficiels, mais jolis

« On a découvert des enfants merveilleux qui nous ont donné beaucoup et nous ont beaucoup émues aussi - raconte Albane – Voir des petits Mongols mettre pour la première fois de la peinture sur un pinceau et l'étaler, c'est magnifique ! » Au CADA, les familles restent en moyenne dix-huit mois ; le temps de créer des liens véritables. « Tout ce qui est culturel et artistique, c'est un langage universel – décrit la jeune femme – ça facilite le lien et pour moi, c'est la seule manière de dépasser certaines frontières. »

ethiopieDans les dessins collectés, dont une partie a déjà fait l'objet d'une exposition qui a circulé dans plusieurs lieux de Rennes, Albane et ses amies croient voir que les différences « ne sont pas culturelles mais sociales ». Les enfants les plus pauvres du monde entier rêvent de maisons et ceux qui le sont un peu moins rêvent de devenir footballeurs ou princesses ou encore d'avoir des bonbons. « C'est plus superficiel, mais c'est joli aussi » commente la jeune femme.

Tous ces engagements finissent par déteindre sur le projet professionnel d'Albane. Si en ce moment la priorité pour elle est la rédaction de son mémoire, elle se voit bien entrer dans la vie active sur cette même thématique éducative. « Il y a tellement de choses à faire dans les domaines de l'enfance, de l'asile, des migrations – dit-elle – que je pense qu'il faudrait pouvoir intervenir dans des situations d'urgence au niveau éducatif, mettre en place une école ou un système pour répondre aux besoins élémentaires des enfants. Et pourquoi pas en apportant la touche de l'éducation non formelle qu'utilise notamment le volet artistique ? »

Et la carrière politique ? Albane rit volontiers quand on évoque cette possibilité. « J'aimerais pas faire de concessions – répond-elle spontanément – Un engagement dans la société, oui, mais ça m'embêterait beaucoup de renier certaines choses ! Je préfère rester dans l'action ! »

Geneviève ROY

Photos :

N°3 - Denis Peaudeau

N°4 - Sébastien Roignant

 

On reste en contact

Grâce à cette rubrique, retournons à la rencontre de femmes qui à un moment de leur parcours ont déjà croisé notre webmagazine depuis sa création en juin 2013...

 

Martha et les "enfants ACZA"

martha

 

Depuis sa création, Breizh Femmes s'intéresse au travail de Martha Diomandé et de son association ACZA qui milite contre l'excision. Pour elle, s'opposer à l'excision, c'est d'abord accompagner les matrones – les exciseuses - vers d'autres pratiques qui permettent de respecter les traditions et d'assurer la formation des petites filles tout en se débarrassant de l'acte mutilant. C'est aussi proposer à ces femmes de rester des membres reconnues de leurs communautés.

Grâce à des campagnes de formation et à la construction de cases de naissance, ACZA est présente dans une quinzaine de villages en Côte d'Ivoire où commence à grandir une nouvelle génération d'enfants qui ne seront jamais excisées et de femmes épanouies dans leur mission d'accoucheuses.

« On ne force personne à venir accoucher dans nos cases – explique Martha Diomandé qui a répondu à quelques questions – mais les femmes qui viennent savent que leur enfant ne pourra pas être excisée. C'est un acte de courage pour elles de s'afficher ainsi. Leurs enfants appartiennent en quelque sorte à l'association. On les appelle les "enfants ACZA" ».

Lire l'interview de Martha Diomandé

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