Aujourd'hui, à l'école d'art de Bretagne, à Rennes, les filles sont majoritaires. C'est aussi le cas dans toutes les autres écoles. Pourtant, il a fallu du temps et la ténacité de quelques femmes pour qu'elles puissent accéder à ces lieux d'enseignement de l'Art longtemps réservés aux hommes.

Une lutte que Catherine Gonnard a retracé à l'invitation de l'association Femmes Entre Elles fin mars dans le cadre des journées des droits des femmes de Rennes Métropole et qu'elle qualifie « d'un des premiers combats féministes ».

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Durant toute la fin du 19ème siècle et le début du 20ème, les femmes luttent pour accéder à l'enseignement supérieur ; parallèlement, elles se battent aussi pour entrer dans les écoles d'Art et en particulier aux Beaux Arts. « On ne peut pas séparer – insiste Catherine Gonnard – les problèmes de l'enseignement des femmes artistes de ceux de l'enseignement tout court ; c'est complètement lié. » Les deux combats parallèles dureront de 1861, année où une femme passe son baccalauréat pour la première fois, et 1924, année où les programmes du secondaire pour les filles et les garçons sont harmonisés.

En effet, dès les années 1860, Paris attire les artistes du monde entier mais ne permet pas aux femmes de s'y former. C'est le constat amer que fait notamment l'Américaine Elizabeth Gardner quand elle arrive en France en 1864 : aucune académie n'accepte de la recevoir. Elle choisira alors, comme d'autres dont Rosa Bonheur, de s'habiller en homme pour s'introduire dans les cours de peinture.

Respecter les convenances

Les femmes peintres du 19ème siècle sont souvent issues de longues lignées d'artistes explique Catherine Gonnard. Normal, puisque finalement le seul endroit où elles peuvent étudier reste l'atelier de leur père, frère ou oncle. Non seulement l'école des Beaux Arts ne leur est pas ouverte, mais pour fréquenter les cours privés, il leur faudrait passer outre les convenances de la bonne société d'alors. « Comment une femme de la bourgeoisie pourrait-elle sortir, aller dans la rue, se rendre seule au Louvre ? » interroge la conférencière qui précise : « ce n'est possible que si quelqu'un les accompagne. » Et si les sœurs Morisot, Berthe et Edma, participent à des séances de copies au Louvre, c'est parce que leur mère accepte d'y aller avec elles.

Gonnard2De même, si elles peuvent créer, seules, pas question de participer aux débats théoriques et aux discussions enflammées des autres artistes, puisque ces échanges ont généralement lieu le soir dans les cafés parisiens, lieux indignes des jeunes filles de bonnes familles. Elles ne peuvent le faire que lorsque leurs parents acceptent, nous apprend Catherine Gonnard, de recevoir des artistes hommes dans leurs salons. Une façon encore de montrer l'importance du milieu familial qui fera la différence dans l'investissement des femmes en matière d'Art.

Si Rosa Bonheur peut devenir directrice de l'école nationale de dessin, alors ouverte aux filles, dès 1849, c'est parce qu'elle y succède à son père. Cette école, créée dès le début des années 1800, répond à une demande précise. Avec le développement de l'industrie et notamment des arts décoratifs, on a en effet besoin de petites mains pour des travaux de dessin pour lesquels les femmes sont largement employées. Cela devient même un véritable métier pour certaines femmes copistes qui travaillent à la décoration des églises ou des mairies.

Dessiner des nus... en caleçon

Pendant ce temps-là, l'école des Beaux Arts reste inaccessibles aux femmes. Car si le règlement lui-même n'interdit pas leur entrée, elles ne peuvent de toute façon pas se présenter aux examens. Comme elles sont de plus en plus nombreuses à vouloir faire de l'Art leur métier et réclament un niveau d'étude équivalent à celui des garçons, des académies privées vont peu à peu leur ouvrir leurs portes. La plus importante, l'académie Julian, propose d'abord des ateliers mixtes (en 1868) puis pour « rassurer les parents » crée bientôt des ateliers réservés aux filles.

C'est une chance pour les artistes de pouvoir enfin entrer en compétition, ce qui leur semble essentiel pour s'améliorer, et d'avoir accès au travail du nu. Même si les modèles masculins gardent leur caleçon, elles peuvent enfin songer à faire carrière. Car comme l'écrit la peintre Marie Bashkirtseff, « écarter les femmes du nu, n'est-ce pas les pousser au mariage, au conformisme des mœurs, à l'art décoratif ? »

Cependant, nos jeunes artistes ont bien d'autres droits à conquérir. Les cours des professeurs qui enseignent aux heures qui leur sont réservées sont moins longs que ceux des garçons. Par ailleurs, une étudiante en Art ne pouvant être rien d'autre qu'une riche dilettante dont la famille à les moyens de payer, les frais de scolarisation des filles s'élèvent à 100 francs par mois quand ceux des garçons sont à 50 francs ; la location d'un chevalet et de son tabouret revient à dix francs pour les filles et à six francs pour les garçons. Pour comparaison, Catherine Gonnard rapporte que le salaire mensuel d'une employée de maison est alors de 25 à 40 francs et le salaire annuel d'une vendeuse de 1800 francs. Et que l'entrée aux Beaux Arts, elle, est gratuite !

Entrer aux Beaux Arts et briguer le Prix de Rome

Gonnard3Malgré tous ces obstacles, en 1885, l'académie Julian compte près de 400 femmes ; sur ses neuf ateliers, quatre leur sont entièrement réservés. Et dans le même temps, d'autres académies les accueillent, parfois même ce sont des femmes qui en ouvrent pour permettre à leurs compagnes de recevoir l'enseignement auquel elles ont droit. Ainsi, la sculptrice Hélène Bertaux ouvrira en 1873 un atelier d'étude et de modelage pour les femmes. C'est elle aussi qui va créer en 1881 l'Union des Femmes Peintres et Sculpteurs, une association qui existera jusqu'en 1984 !

En 1889, la même Hélène Bertaux s'adresse à l'école des Beaux Arts de Paris pour demander « une classe spéciale séparée des hommes où la femme sans blesser les convenances pourra recevoir le même enseignement que l'homme » et surtout « être admise à tous les concours d'esquisse ayant pour conséquence l'obtention du Prix de Rome ».

Il faudra tout de même attendre 1909 pour qu'une femme puisse figurer au palmarès du Prix de Rome. Entre temps, en 1896, les Beaux Arts auront commencé à leur entrouvrir les portes. Seulement quarante femmes au cours de dessin d'abord mais 160 aux cours oraux et trois (membres de l'UFPS) à l'école de peinture. Faute du budget que doivent voter les députés et qui se fera longtemps attendre ce n'est qu'en 1900 qu'ouvrira le premier cours de peinture à destination des femmes et en 1904 le premier atelier pour les sculptrices.

Quant aux hommes, et bien ce n'est pas avec enthousiasme qu'ils ont vu arriver les femmes dans leur école. Et c'est même avec une « haie de déshonneur » qu'ils ont accueilli les premières, considérant que si des femmes accédaient aux Beaux Arts, leur travail à eux en serait dévalorisé.

Geneviève ROY

Pour aller plus loin :
Lire les ouvrages de Catherine Gonnard, et en particulier celui qu'elle cosigne avec Elisabeth Lebovici : Femmes artistes, artistes femmes, Paris de 1880 à nos jours – éd. Hazan (2007)

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