Un grand quotidien sportif français titrait voilà quelques jours à propos des finales du tournoi de tennis de Roland Garros sur la « grâce de Sharapova » et sur le « choc des Dieux » qui allait opposer Nadal et Djokovic.

On aura vite compris qu'avec ce type de clichés les stéréotypes sexués dans le sport ne sont pas prêts de disparaître. Même si celle dont on loue la « grâce » a plutôt l'habitude de ahaner sur le court tel un cerf qui brame tant pis, c'est une femme donc elle se doit d'adopter les comportements qu'on attend d'elle et principalement une certaine « féminité ».

Voilà qui résume toute l'histoire des femmes et du sport. Et si le sport peut être vu comme un indicateur de l'évolution de la société, on en conclura que le chemin est encore long jusqu'à l'égalité entre les femmes et les hommes dans les stades et sur les pistes.

equipefrancebasket

Equipe de France féminine de basket aux JO de Londres en 2013

 

 Comme tous les quatre ans, nous voilà donc tenu-es, toutes et tous, de nous passionner pour le football. Coupe du Monde, oblige ! Si les commentateurs sportifs de la télévision publique se sont fait rappeler à l'ordre par le CSA pour leurs propos machistes durant la retransmission des Jeux Olympiques de Sotchi, rien à craindre cette fois-ci ; le foot c'est seulement une affaire d'hommes ! En tout cas, dans le stade, ne parlons pas des « plaisirs » de la troisième mi-temps !

Mais ne jetons pas la pierre seulement aux journalistes. N'oublions pas les propos d'un certain judoka, ministre des sports à ses heures : « Une femme qui se bat au judo ou dans une autre discipline, ce n'est pas quelque chose de naturel, de valorisant. » Ou plus récemment ceux d'un joueur de tennis letton : « les femmes doivent penser à la famille, penser aux enfants (...) je ne voudrais pas que ma sœur devienne joueuse de tennis professionnelle. »

Alors, l'équation femme et sport ne serait pas possible ? Et nous serions, mesdames, obligées de nous cantonner au rôle de Pom-poms girls ? Pourtant, on en connaît des sportives et des compétentes : Amélie Mauresmo, Laura Flessel, Laure Manaudou... Mais sans doute oublie-t-on en louant leurs exploits qu'elles ont dû se battre pour arriver aux plus hauts sommets de leurs disciplines et qu'elles peinent à faire des émules chez les petites filles. Une question de culture et d'éducation ont répondu les invités de la table ronde « soyez sport, jouez l'égalité » à Lorient à l'occasion de la Biennale.

 

« Derrière Jeannie Longo,

je n'ai jamais vu le peloton ! »

catherinelouveau

 

Catherine Louveau est sociologue et spécialiste des questions du genre dans le sport. Pour elle si « le sport donne l'apparence de l'égalité, il est extrêmement inégalitaire dans l'accès à la pratique notamment en fonction des conditions de vie et des origines sociales mais aussi dans le choix des disciplines certaines restant encore très largement dominées par les hommes ». C'est dit-elle parce que « l'institution sport a été historiquement faite par les hommes pour les hommes » Ecole de force et de virilité, le sport a en effet tenu les filles éloignées le plus longtemps possible, parfois d'ailleurs sous couvert de question de santé ; les femmes ne risquaient-elles pas en effet des « descentes d'organes » en accédant à certaines pratiques comme le saut à ski, dernière discipline olympique à s'ouvrir aux femmes en... 2014 !

Qui dit sport dit mise en jeu du corps, et les injonctions sociales et culturelles ont la vie dure. La famille, l'école, les médias c'est tout un ensemble de modèles qui se sont unis depuis toujours pour dire aux filles que le sport n'est pas fait pour elles. Sans compter les politiques publiques qui pour Catherine Louveau ont une large part de responsabilité avec tous les interdits et autre règlement qui ont institutionnalisé les discriminations.

Certes, depuis le baron de Coubertin, les choses ont un peu changé. Et la Fédération Française de Foot notamment propose désormais chaque année une "semaine du foot féminin". Le sport n'est plus seulement ce lieu où de beaux jeunes hommes apprennent ensemble à être toujours plus forts, vaillants et courageux ! Mais Catherine Louveau reconnaît qu'elle perd un peu patience. « On me dit toujours : les filles font du vélo, regarde Jeannie Longo ! Mais moi, derrière Jeannie Longo, je n'ai jamais vu le peloton ! Par contre, j'ai vu le Tour de France féminin supprimé ! » Et de poursuivre : « depuis 1998, on me dit : regarde, c'est l'engouement des filles pour le foot ! Quand elles sont entrées à la fédération nationale en1970, elles représentaient 2,7% des licenciés, aujourd'hui, elles sont 4% . Il est où, l'engouement ? »

 

« On était des anomalies,

on était montrées du doigt »

 

Une colère que pourrait partager Nicole Abar, ancienne footballeuse internationale qui commença la compétition junior au milieu des années 70. « A l'époque – dit-elle – on était des anomalies ; on était montré du doigt comme étant dans une situation d'anormalité à la fois dans notre pratique sportive et dans notre vie personnelle, avec des suspicions d'homosexualité en permanence et l'obligation de prouver cette sacro-sainte féminité ! » Se disant émue par le témoignage de Pierrick Morin sur la section féminine du club de foot la Vitréenne, elle poursuit : « les équipe féminines dérangeaient les équipes de garçons ; on a même été obligées de faire un procès ! Jamais aucune femme n'avait osé se plaindre d'un traitement différencié allant jusqu'à la violence. »

nicoleabar« Comment changer le monde ? » s'interroge encore Nicole Abar. Pour celle qui est devenue la « madame ABCD de l'égalité » du ministère des Droits des Femmes la réponse à un petit goût d'éducation. Les hommes, pense-t-elle, dirigeants de clubs de foot ou autres « ne sont pas des méchants machos qui ont délibérément envie d'écarter les femmes ! Ils sont dans leur éducation, c'est tout. C'est tellement intériorisé que ça devient une partie de soi. » Alors, pour faire avancer les choses, l'ancienne footballeuse a choisi d'aller là où il est encore temps d'agir : à l'école. « Je suis heureuse quand je parle de sport – s'exclame l'ancienne sportive – parce que je parle de bonheur, de joie, de sourire ! Je parle de la confiance, de l'estime de soi, de puissance et d'énergie ! » Mais aussitôt c'est pour regretter le « manque de motricité, l'absence de mobilité, des petites filles dans les cours de récréation dès l'âge de trois ans. »

« Quand l'enfant naît – démontre encore Nicole Abar – son corps a toutes les capacités possibles. Pourquoi chez les filles, n'en développe-t-on qu'une partie ? Il faut arrêter de nous faire croire que dès le ventre de leur mère, les garçons savent jouer au foot ! C'est de l'apprentissage ! » En effet, dès le plus jeune âge on va apprendre aux petites filles à jouer au ballon avec les mains et aux petits garçons à frapper la balle avec les pieds. A l'école, les ABCD de l'égalité sont aussi là pour rétablir l'équilibre et permettre par exemple de profiter d'un jeu collectif, type jeu du poulailler, pour inviter les enfants à utiliser en alternance le pied gauche et le pied droit, la main gauche et la main droite. « Ainsi – résume Nicole Abar – vous rendez tous les enfants compétents et vous leur montrez que c'est plaisant. Il y en aura des plus doués et des moins doués mais on aura créé les conditions d'un vrai choix !»

Un choix qui sera sans doute plus facile encore si les enfants, garçons et filles, peuvent se référer à des modèles. Or, là encore, le traitement médiatique est inégal et les filles n'ont guère que les nageuses et les patineuses artistiques comme exemples. « La médiatisation des sportives se situe entre l'invisibilité et la sexualisation » déplore Catherine Louveau, entre les matches diffusés discrètement sur des chaînes de la TNT et des mises en scène érotisées avec costume à paillettes de rigueur.

En 2013, si 36 ,9% des licenciés des fédérations sportives en France sont des filles, elles représentent 82,5% de la fédération d'équitation et 4% des fédérations de football ou de rugby. Elles sont 45% à pratiquer une activité physique ou sportive contre 75% des garçons dans les familles au revenu mensuel inférieur à 1830€. La route est longue...

Geneviève ROY

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