Plus que pour les autres sports, les femmes auront dû longtemps batailler pour accéder au droit de ramer. En cause, les recommandations médicales, bien sûr, qui là encore étaient contraires à la pratique féminine mais aussi la lourde réputation faites aux femmes qui acceptaient d'embarquer. Sans parler de la tenue vestimentaire qui nécessitait beaucoup d'audace.

Il faudra attendre les années 30/40 en France pour voir apparaître les premières rameuses et encore plus longtemps pour que toutes les sociétés de régates les acceptent. Aujourd'hui encore elles sont peu nombreuses dans un sport il est vrai minoritaire, qui souffre d'une image de « gros biceps » !

 

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Les femmes ont depuis toujours ramer à des fins utilitaires rappelle Jean-François Botrel qui évoque les pêcheuses ou autres batelières représentées en peinture notamment par Mathurin Méheut dont la toile illustre le début de son propos. Mais souligne-t-il « ramer pour le plaisir a longtemps été réservé aux hommes ». Le 16 mars dernier, à la MIR à Rennes, et quelques mois seulement avant la parution de son livre sur le sujet, il refait un rapide historique de cette longue lutte des femmes pour acquérir le droit de ramer.

La raison en est assez simple. Si l'on voit des femmes dès la fin du 19ème siècle sur les embarcations, elles n'y sont que de façon « décorative ». Et si l'on observe leurs tenues on comprend vite qu'elles auraient eu du mal à ramer avec leurs longues robes chargées de froufrous et leurs jolis chapeaux ! « Le canotage – dit le conférencier avec humour – a longtemps été associé à des activités éloignés du sport mais non du plaisir. » D'où « la réputation sulfureuse » faite aux canotières considérées comme « des femmes faciles voire des prostituées ».

aviron2Dans ces conditions, on imagine bien que peu de femmes rêvaient alors de devenir rameuses. D'autant qu'elles n'étaient pas autorisées à montrer en public leurs chevelures ni quelque partie de leur corps nu, fussent les avant-bras !

De la décoration à l'action

En 1910, à Rennes, à la demande d'ouverture aux femmes de la baignade du gué de Baud, la municipalité répond qu'une baignade ne pourra être fréquentée par elles que lorsqu'elle sera close ce qui n'est pas le cas. « Le rôle des femmes est avant tout de couronner les vainqueurs » plaisante Jean-François Botrel qui a trouvé par ailleurs dans ses recherches de nombreuses traces de pratique masculine notamment au sein de la Société des Régates Rennaises fondée en 1867.

Il faudra attendre les années 20 pour voir quelques jeunes filles, de la bourgeoisie, pratiquer le canotage de loisirs et l'entre-deux guerres pour que les rameuses commencent à jouir d'une vraie reconnaissance. Entre-temps seront passées par là quelques pionnières comme Alice Milliat. En 1926, le journal Ouest-Eclair publie comme une « curiosité » la photo d'une femme, Lucienne Leroux, qui vient de remporter un trophée d'aviron à Paris ; et on parle de « champion », le mot n'ayant semble-t-il pas encore de féminin.

Le 18 mai 1930, une première équipe féminine est engagée dans une course à Rennes ; elle est composée d'étudiantes de la faculté de Lettres. Une double émancipation ! Les choses commencent alors à changer ; un vestiaire pour dames est aménagée par la SRR et on propose même le poste de troisième vice-président-e à une demoiselle Raud, étudiante aux Beaux-Arts, responsable de la section féminine. « A la veille de la seconde guerre mondiale – résume Jean-François Botrel - les femmes sont donc bien présentes et ne craignent plus de se montrer en short ni de se mélanger aux garçons. Elles participent activement à la vie de la SRR, aux sorties et peuvent même courir contre les garçons. »

Le temps des régressions

Hélas, ce qui semblait acquis ne l'était pas tant que ça puisque les années 40/50 voient se profiler le retour d'un certain puritanisme. Jean-François Botrel parle de « régression » concernant le regard porté notamment par les parents sur les activités mixtes de la SRR. En 1946, rappelle-t-il, à la piscine municipale de Rennes, il y a des plages horaires réservées aux femmes et aux enfants, et d'autres réservées aux hommes. Quant aux sorties en canots, elles sont pour les équipages mixtes « autorisées uniquement entre Saint-Cyr et le Moulin du Comte » autrement dit, hors de vue des Rennais.

aviron3Au début des années 50, les équipes mixtes restent interdites à l'entraînement, et c'est finalement avec un argument un peu particulier que les choses pourront changer. Pour permettre aux jeunes filles de se perfectionner, il faut bien accepter qu'elles s'entraînent avec ceux qui savent : les hommes ! Mais à condition toutefois, que leurs sorties ne franchissent pas le Pont de la Mission ; toujours cette peur d'être vus !

La SRR fait alors partie de la ligue régionale BAO (Bretagne Anjou Orléanais) qui voit d'un très mauvais œil cette mixité et notamment l'accès des femmes aux responsabilités dans l'organisation de la société rennaise. Rappelons qu'il faudra attendre 1976 pour que les femmes obtiennent la possibilité de faire de l'aviron dans tous les clubs de l'Ouest. Dans les années 70, insiste Jean-François Botrel, nombreux étaient encore ceux qui « pensaient qu'en pratiquant l'aviron, les femmes et les jeunes filles s'exposaient à devenir des monstres ! »

L'aviron, c'est aussi pour les filles !

L'aviron a toujours été un sport minoritaire. Si en 1985/86, les femmes ne sont que 53 à la SRR, elles représentent tout de même 40 % de l'effectif total. « Pratiquer l'aviron, ce n'est pas courant – dit Jean-François Botrel – dans une ville comme Rennes qui a plus de 200 000 habitants, on compte au maximum 300 à 350 rameurs et rameuses. » Et aujourd'hui encore les clubs peinent à recruter des filles et doivent régulièrement faire des campagnes de communication pour les attirer, comme la dernière qui précise « l'aviron, c'est aussi pour les filles ! » Les familles craindraient-elles encore que leurs filles ne développent trop leurs biceps ?

La mixité pourtant semble désormais assumée, la parité aussi dans les instances dirigeantes ; à Rennes, elle est effective depuis 2006. En 1998, la SRR a même élu sa première présidente. « Pour les compétitions, l'entraînement se fait par catégories d'âges et non par sexe » précise Jean-François Botrel qui ajoute : « quant au délicat problème du féminin d'entraîneur, il a été réglé par l'emploi de coach ! »

Pour lui, cependant, la notion d'égalité est difficile à prendre en compte dans un sport « où l'adéquation du matériel à la morphologie est nécessaire ». Lorsque les clubs en ont les moyens, dit-il « ils acquièrent désormais du matériel adapté aux femmes mais aussi du matériel adapté aux enfants. »

Ce que Jean-François Botrel qualifie de révolutionnaire, en revanche, concerne les baptêmes des nouvelles embarcations. « Il y avait jusqu'alors des marraines – s'amuse-t-il – maintenant, il est aussi possible d'avoir des parrains ! »

Geneviève ROY

Pour aller plus loin :

Rameur à la SRR depuis 1952, Jean-François Botrel en a été président de 2008 à 2012. Son livre « Rennes sur Vilaine, du canotage à l'aviron pour tous » sortira en septembre prochain.

La Société des Régates Rennaises fête en 2017 ses 150 ans. A cette occasion un grand nombre d'animations jalonneront l'année. Quelques dates :
le 18 mai, à 18h 30 à l'Ecomusée du Pays de Rennes, conférence « Au fil de l'eau » de Jean-François Botrel
le 21 mai de 10h à 17h, au Bassin de la Plaine de Baud, régate internationale avec la participation des clubs des villes jumelées
le 23 mai à 18h au Musée des Beaux-Arts, conférence de Laurence Imbernon, « Une approche impressionniste des régates »

De septembre à décembre 2017, d'autres rendez-vous seront proposés. Retrouvez tout le programme sur le site de la SRR.

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On reste en contact

Grâce à cette rubrique, retournons à la rencontre de femmes qui à un moment de leur parcours ont déjà croisé notre webmagazine depuis sa création en juin 2013...

 

Martha et les "enfants ACZA"

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Depuis sa création, Breizh Femmes s'intéresse au travail de Martha Diomandé et de son association ACZA qui milite contre l'excision. Pour elle, s'opposer à l'excision, c'est d'abord accompagner les matrones – les exciseuses - vers d'autres pratiques qui permettent de respecter les traditions et d'assurer la formation des petites filles tout en se débarrassant de l'acte mutilant. C'est aussi proposer à ces femmes de rester des membres reconnues de leurs communautés.

Grâce à des campagnes de formation et à la construction de cases de naissance, ACZA est présente dans une quinzaine de villages en Côte d'Ivoire où commence à grandir une nouvelle génération d'enfants qui ne seront jamais excisées et de femmes épanouies dans leur mission d'accoucheuses.

« On ne force personne à venir accoucher dans nos cases – explique Martha Diomandé qui a répondu à quelques questions – mais les femmes qui viennent savent que leur enfant ne pourra pas être excisée. C'est un acte de courage pour elles de s'afficher ainsi. Leurs enfants appartiennent en quelque sorte à l'association. On les appelle les "enfants ACZA" ».

Lire l'interview de Martha Diomandé

Dans la même rubrique, retrouvez également : Céline Boizard ou l'entrepreneuriat comme "une aventure humaine passionnante" ; Anne Lecourt admise dans la cour des grandes.