Sur l'écran une petite fille de 8 ans et demi, un crayon à la main, trace à grands traits sur une feuille blanche les différents espaces de sa cour de récréation. Le problème c'est que le terrain de foot prend trop de place et qu'en plus les garçons ne veulent pas laisser les filles jouer dessus !
« Moi, mon problème, ce ne sont pas les garçons, c'est la situation où les garçons font ceci et les filles cela ! » confie-t-elle hors caméra à la réalisatrice.

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A partir du court métrage « Espace » réalisé par Eléonor Gilbert (à gauche sur la photo), la sociologue et géographe Edith Maruejouls (à droite) pointe la répartition des fonds publics largement utilisés à destination des seuls garçons dans les loisirs des enfants et des jeunes.

La réflexion était proposée par la Bibliothèque des Champs Libres à Rennes. Après la projection du documentaire et avant un échange avec la salle, Edith Maruejouls a démontré que la répartition sexuée dans les loisirs des jeunes, dans la cour de récréation mais aussi plus largement dans les loisirs extra-scolaires qu'ils soient sportifs ou culturels, préfigurait une répartition genrée de l'espace public.

Extraits de son intervention

Etudiante en sociologie, Edith Maruejouls découvre la place des filles dans l'espace public :
« Je viens du rural donc je suis arrivée en ville et pour moi c'était une forme de démarche émancipatrice. Je me suis dit : ça y est, je vais enfin pouvoir pleinement développer la vie personnelle que j'attendais. Et là, je me rends compte que ce n'est pas si facile que ça ! Etre une jeune femme dans la ville c'est aussi complexe même si ça permet une réelle émancipation et une découverte de territoire, au sens propre. Donc, pendant ces années étudiantes, qui sont des années de liberté intellectuelle, je commence à construire une vision sur cette question de la place des femmes, enfin, de la relation femme/homme notamment dans l'espace public mais aussi le lien très fort entre ce qui se joue dans l'espace privé et ce qui se joue finalement dans l'espace public. »
(...)

Puis, Edith Maruejouls commence à travailler :
« Très vite, je me rends compte que lorsqu'on aborde la question de la jeunesse, on l'aborde très peu souvent sous l'angle de la relation filles/garçons. En plus, je travaille dans ce qu'on appelle les quartiers prioritaires en politique de la ville, où les problématiques prégnantes sont plutôt celles de la prévention de la délinquance et du décrochage scolaire des jeunes garçons et finalement, on organise tout un système de loisirs, sportifs mais aussi culturels et artistiques, et surtout ce qu'on appelle les loisirs généralistes – les maisons des jeunes, les maisons de quartier, les lieux d'écoute et de citoyenneté – qui de fait sont fréquentés beaucoup plus par les jeunes garçons et qui même sont définis dans les politiques publiques en direction de ces publics-là. Bien sûr, on ne le dit jamais ; on dit : « je m'adresse aux jeunes » mais de fait, on s'adresse aux jeunes garçons !
Donc, je commence dans mon travail à essayer de développer cette question-là en disant : pourquoi ne travaillons-nous pas sur l'égalité filles/garçons, aussi ? Pourquoi ne travaillons-nous pas sur les espaces mixtes ? Sur la question de la relation ? Et très vite, je suis confrontée à une forme d'invisibilité de la question. Petit à petit, je me rends compte que cette question qui est invisible dans le milieu professionnel rend invisibles aussi les jeunes filles ! »

Neuf garçons pour une fille, ce n'est pas de la mixité

Au bout de dix ans de terrain, Edith Maruejouls entame une thèse afin de construire ce qu'elle appelle un « argumentaire professionnel » :
« J'ai appliqué trois outils pour comprendre ce qui se passait dans la relation. Le premier, c'est la question de la mixité. Quand on parle de mixité c'est plus que des filles ET des garçons, c'est ce qu'on appelle un rapport de force. On considère qu'une activité, qu'un groupe, qu'un lieu est mixte si on peut comptabiliser 70% d'un sexe pour 30% de l'autre. Si quand on observe une activité de loisirs, on a neuf garçons pour une fille, par exemple, on va considérer qu'elle est non mixte, que c'est une activité non mixte masculine, parce qu'elle ne permet pas l'égalité dans la relation. Ce qu'explique très bien la petite fille dans le film quand elle dit : si elle seule va sur le terrain de foot le rapport de force n'est pas respecté et elle ne va pas pouvoir jouer à égalité ni même pénétrer dans l'espace masculin.
maruejouls2Deuxième outil : le concept de mélange. Le mélange se joue dans le partage, c'est-à-dire qu'on peut mettre ensemble et ne jamais réaliser de partage ! Et pour réaliser le partage, il faut rajouter une autre notion qui s'appelle l'égalité. Quand on met en place un équipement de loisirs ou simplement de l'espace public, si on a une surfréquentation masculine, si on se retrouve avec des équipements dédiés à la jeunesse où il y a plus de 90% de garçons, se pose la question d'égal accès. Ce qu'on voit très bien là aussi sur la cour de récréation, c'est très démonstratif : quand je suis une fille en récréation, est-ce que j'ai les mêmes choix, les mêmes possibilités de loisirs et les mêmes activités qu'un garçon ? En l'occurrence : non !
Il en va de même dans le domaine sportif ; aujourd'hui, de fait, lorsqu'on est une fille, on n'a pas la même possibilité de pratiques sportives qu'un garçon tout simplement parce que parfois, il n'existe pas d'équipes féminines.
Et enfin, le troisième outil qui est aussi très important, c'est la question de l'égale valeur. On ne réalise la relation égalitaire que si la parole de l'autre a la même valeur que la sienne propre et une valeur égale. Ça se mesure à la fois dans la médiatisation, l'espace dédié, la parole en public,etc. On l'observe dans le sport, mais aussi dans d'autres activités, et bien sûr dans la cour de récréation ; finalement la petite fille quand elle va voir la maîtresse, on lui répond : oui, mais est-ce que c'est vraiment si important que les filles puissent pratiquer du football ou une activité sportive au même titre que les garçons ? »

Travailler sur l'égalité dans le mélange

Edith Maruejouls analyse la situation de trois communes proches de Bordeaux et en tire un certain nombre de chiffres notamment le plus parlant d'entre eux : 75% des subventions publiques sont utilisées pour les garçons !
« Il existe très peu d'études menées spécifiquement sur la question des loisirs des jeunes sous l'angle filles/garçons. J'ai travaillé sur les mineurs, parce que je trouvais que c'était important aussi de regarder ce qui se passe à l'enfance et à l'adolescence et comment c'est durable après sur les pratiques adultes, puisque l'enjeu est là aussi ! C'est la capacité de relation et d'émancipation à l'âge adulte.
Ce que j'ai vu sur mes terrains et qui est durable, c'est par exemple les pratiques sportives des femmes et des hommes licencié-es à l'âge adulte. On a exactement les mêmes proportions, soit 75/25 : 75% de fréquentation masculine pour 25% de licenciées femmes. J'ai enquêté sur le terrain, j'ai fait des formations professionnelles et je suis beaucoup intervenue avec des animateurs et des animatrices, je n'ai jamais trouvé d'endroits où on m'a dit : non, non, ici c'est complètement différent, on a beaucoup de filles sur l'espace public, on a beaucoup de filles au sport, etc. »

Au début de sa thèse, Edith Maruejouls est contactée par une école dans Landes qu'elle accompagne toujours cinq ans après :
« C'était une petite école élémentaire avec une équipe d'enseignants qui commençaient à se poser la question de la relation filles/garçons. On a travaillé d'abord sur ce que j'appelle déconstruire, c'est-à-dire voir comment cette question du mélange se pose pour eux. Est-ce qu'on peut consentir collectivement dans l'équipe éducative que la relation filles/garçons est une question éducative ? Ensuite, on est passé par des phases d'observation de la cour de récréation, de la mise en rang, de la cantine... On a observé la mixité et le mélange. La question que je me posais était : pourquoi alors que l'école est mixte, pour tout ce qui se passe à l'extérieur, tout ce qui va être pratique de loisirs sportive, culturelle, etc. on ne les retrouve pas ensemble ?
Après l 'équipe a travaillé sur la façon d'intervenir, la place de l'adulte pour remettre de la mixité éducative, c'est-à-dire travailler sur l'égalité dans le mélange. Puis, ils ont changé les règles de la cour de récréation ; ils ont enlevé parfois le ballon, interdit de jouer au foot certains jours de la semaine... »

Sans mixité filles/garçons, on complique toutes les autres relations

Edith Maruejouls dit avoir voulu montrer par son travail que nous sommes toutes et tous responsables de cette situation :
maruejouls3« On est dans un système qui organise les relations femmes/hommes dont nous sommes toutes et tous complices, finalement, parce que si on n'agit pas, si on ne s'interroge pas sur ce qui permettrait le changement, on maintient une forme de relation femmes/hommes qui va perdurer, qui commence à la petite enfance et qui va petit à petit organiser des relations durables entre les femmes et les hommes, notamment l'occupation de l'espace public, mais aussi la question du lien entre le travail et l'espace domestique, les inégalités persistantes entre les femmes et les hommes de manière sociétale que ce soit sur la question du travail, de l'usage des loisirs à l'âge adulte. Que cette question-là ne fasse pas question de société rend invisible une forme de souffrance des femmes, mais aussi le problème, tout simplement, d'être à égalité femmes/hommes dans une démocratie.
Dans mes travaux, j'ai montré qu'à chaque fois qu'on faisait une activité fille et une activité garçon, on finissait toujours par privilégier l'activité des garçons que se soit financièrement, en nombre, etc. Or, l'entre-soi masculin va plutôt développer une forme de virilité exacerbée et d'ailleurs on trouve souvent dans les questions de sexisme le lien avec l'homophobie. Donc, pour moi, la non mixité n'est pas favorable d'autant plus au moment de la minorité, c'est-à-dire quand on est auprès de jeunes et d'enfants où il y a un travail éducatif à mener. »

Edith Maruejouls insiste : vouloir créer l'égalité entre les filles et les garçons, ce n'est pas leur dire : vous êtes pareils :
« Dans la question du mélange et de l'égalité, il n'y a absolument pas la problématique de la différence. Ne pas être égaux, ce n'est pas être différents, c'est être inégaux ! C'est une notion très importante ; l'égalité ce n'est absolument pas l'effacement des différences. La différence est intrinsèque à tout être humain donc, de toute façon, de fait, nous sommes différents. Par contre, nous pouvons être égaux dans la différence ! Quand on dit : les filles et les garçons ne peuvent pas pratiquer une activité sportive de loisirs ensemble et qu'on interdit les pratiques mixtes, alors on interdit toutes les autres pratiques. Il y a une essentialisation des rapports sociaux de sexe, c'est-à-dire que les filles ne peuvent pas être aussi performantes que les garçons donc le jeu sportif ensemble est inutile. Sauf qu'on peut jouer ensemble, en mixité, et être encore compétitif puisque deux équipes où il y a un mélange de performances peuvent se rencontrer et jouer ensemble.
Si on ne veut pas faire jouer ensemble les filles et les garçons, alors, on ne fait pas jouer ensemble des garçons entre eux si les uns sont plus faibles et les autres plus forts, les personnes petites et les personnes grandes, les valides et les non valides, les vieux et les jeunes, etc. ça complique aussi toutes les autres relations ! Et on met aussi de côté les autres objectifs d'une pratique sportive qui est le loisir, la relation dans le jeu mais aussi la question de la santé. On nous rebat sans arrêt les oreilles en nous disant : il faut faire du sport, il faut marcher, etc., on a pléthore de clubs sportifs... Il faut savoir que si les femmes ne sont qu'un tiers des licencié-es dans les clubs, 60% ont une activité sportive ! Ce n'est pas qu'elles ne veulent pas faire du sport, mais elles ne se retrouvent pas dans la proposition des clubs ! Elles vont payer une activité piscine sur le temps du midi alors qu'on a des clubs de natation dans toutes les communes où il y a des piscines ; elles vont payer pour faire du vélo le soir après le boulot, etc. Donc, l'argent public sert à mettre en place des lieux où l'on peut pratiquer des activités sportives mais ces lieux-là ne conviennent pas aux gens qui en ont besoin !
(...)
Ce qui fait sens c'est l'intelligence collective (...) et des outils qu'on met en place au quotidien. Quand on est animateur ou animatrice dans un centre de loisirs, qu'est-ce qu'on montre, nous, dans notre travail de cette question de l'égalité femmes/hommes ? Est-ce qu'on renverse les rôles de temps en temps ? Est-ce que c'est parfois l'animatrice qui va faire l'activité extérieure ou l'activité sportive ? Qu'est-ce qui fait sens pour les enfants ? Est-ce que c'est de suivre l'animateur ou l'animatrice ou est-ce que c'est de pratiquer l'activité proposée ?
(...)
Je crois que ce qu'il faut absolument c'est réussir à mixer ces espaces avec un véritable rapport de force qui s'installe. J'ai quand même rarement vu dans mes travaux des filles qui ne voulaient pas avoir d'activités, qui n'ont pas envie d'être dans les maisons des jeunes, qui n 'ont pas envie d'être citoyennes, qui n'ont pas envie de prendre l'espace public... Il y a une volonté d'être sur ces espaces-là des jeunes filles sauf que aujourd'hui on ne peut pas leur demander à elles seules de prendre le risque affectivement de se retrouver dans ces lieux-là et d'y être rejetées parce que ça sera forcément violent et ça ne va pas résoudre la question de la relation. Je crois, moi, très fortement à la mixité et au positionnement de l'adulte dans le mélange ! »

Des réponses d'urbanistes

Edith Maruejouls ne se contente pas de faire des constats, elle apporte aussi des pistes pour permettre aux professionnel-les de faire changer les choses :
« En urbanisme, on propose de ne pas stigmatiser les espaces c'est-à-dire d'arrêter de faire des espaces masculins et des espaces féminins. On se pose la question de faire des espaces qui sont non genrés au départ et sur lesquels on va trouver de la pratique intergénérationnelle, de la possibilité d'être ensemble femmes/hommes, des espaces où on ne va pas dire : ce qu'on doit faire là c'est ça !
(...)
La place dans la cour de récréation elle est à tout le monde ! La petite école avec laquelle, j'ai travaillé avait un lieu dans sa cour de récréation qu'on appelait « les bosses » ; c'était un lieu à la fois de mélange filles/garçons, à la fois de mélange petits et grands... un lieu pour s'asseoir, discuter entre enfants, jouer à chat... et cet espace-là est indéfinissable et finalement c'est un espace de vivre ensemble. Je pense que c'est comme ça qu'on va y arriver ! »

Propos recueillis le 12 novembre 2014 à la Bibliothèque des Champs Libres, débat animé par Christine Barbedet

Pour aller plus loin :
Espace - Film documentaire de Eléonor Gilbert - 14 mn - disponible au prêt à la Bibliothèque des Champs Libres à Rennes

"La ville comme espace genré" - entretien avec Edith Maruejouls publié sur le site de l'Observatoire du design urbain (septembre 2014)

 

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