Nelly

C'est notre première « vraie » rencontre après de (trop) nombreux rendez-vous téléphoniques. La dernière remonte au 24 février ; et puis, le virus est passé par là.

Pour elle, aussi, c'est une respiration attendue. « Ça fait tellement de bien ; je me sens comme une bulle de champagne qui pétille » s'enthousiasme Nelly Rabu.

Et pétillante, on peut dire qu'elle l'est dans sa blouse d'aide-soignante comme avec son nez de clown, quand elle s'appelle Nelly ou qu'on la nomme Soupette, son pseudonyme. Et quand elle tend sa carte de visite, on a tout de suite envie d'en savoir plus sur les étonnants métiers qu'elle annonce : clown thérapeute et rigologue.

 

Ce n'est pas une blague de comptoir, Nelly Rabu a vraiment fait l'école du rire. Ou plus précisément elle a suivi une formation à l'école internationale du rire, située à Frontignan dans le sud de la France. On y enseigne une discipline encore confidentielle, la rigologie. Pas question pour autant une fois diplômé-e de rivaliser avec les humoristes de la télévision. Pour Nelly comme pour les autres élèves c'est bien de soin et de bien-être qu'il s'agit.

Le rire est entré dans la vie de Nelly par la petite porte ; « c'est tout un cheminement » dit-elle. Ce qu'elle voulait d'abord c'était jouer la comédie. Mais à l'issue de ses trois années de lycée à Rennes, option théâtre-cinéma, elle cherche sa voie. La fac ne semble pas faite pour elle, alors en attendant, elle trouve des petits boulots.

 

« On me demandait d'être sérieuse

alors que j'avais l'impression que les gens préféraient me voir chanter ou rire,

faire le zouave pour amuser la galerie ! »

 

« Mauvaise vendeuse parce que trop sincère » la voilà stagiaire en centre gériatrique. A 20 ans, elle découvre un monde dur où le personnel n'a que « cinq à dix minutes pour faire une toilette » mais aussi un univers où sa « fraîcheur et [sa] jeunesse font du bien » aux personnes âgées très dépendantes.

« On se construit aussi sur des situations qui au départ semblent difficiles – analyse Nelly aujourd'hui – On me disait : tu n'es pas là pour rire mais pour soigner ; on me demandait de me conditionner à être sérieuse alors que j'avais l'impression que les gens préféraient me voir chanter ou rire, faire le zouave pour amuser la galerie ! » Un peu rebelle, la jeune femme prend alors sa décision : ce métier, elle va le faire à sa manière. Elle se dit : « je ne vais pas être une aide-soignante classique, je vais aller au-delà ». Et très vite, elle choisit le travail de nuit qui lui permet de prendre le temps de s'asseoir pour écouter les gens. « Si on a deux oreilles et une seule bouche, c'est sûrement parce qu'on doit écouter deux fois plus qu'on parle » s'amuse-t-elle.

Soupette1Un jour, Nelly découvre une association qui forme des clowns thérapeutes pour les maisons de retraite ou le milieu hospitalier. Elle n'hésite pas à quitter son emploi et suit pendant six mois une formation qui fait d'elle Soupette, « pas un clown très marqué – décrit-elle – plutôt une petite fée au maquillage très fin, très pailleté avec un tutu ». Son double est né ; aujourd'hui, même ses parents l'appellent parfois Soupette, pseudonyme qu'elle a fait tatouer sur son poignet. « Quand j'ai un coup de blues, que je ne me sens plus alignée – dit-elle – je regarde mon tatouage et je me dis : allez va la chercher ta Soupette ! »

 

« J'aime le rapport au corps

même si j'y ajoute mes petits outils de clown ou de rigologue.

On ne peut pas me conditionner à une seule chose,

j'ai besoin d'explorer, d'expérimenter. »

 

Le parcours de Nelly-Soupette a pris différents tournants. Après sa formation de clown, elle part en Inde en voyage humanitaire, pour « prendre confiance », puis se retrouve à son retour « un peu perdue ». C'est alors qu'elle croise la route de l'association ALAPH qui accompagne les personnes en situation de handicap psychologique et qui s'apprête à ouvrir une nouvelle structure pour ces mêmes personnes vieillissantes. Elle postule et sort de l'entretien d'embauche boostée par la réaction de sa future directrice : « vous êtes clown, vous êtes aide-soignante, vous donnez des cours de théâtre ; je vous veux dans mon équipe ! » Le début d'une belle collaboration qui dure depuis douze ans. Nelly fait le constat qu'avec des personnes « atteintes de troubles du comportement, des schizophrènes, des déficients mentaux, le rire casse les barrières » ; elle met en place des ateliers théâtre puis des ateliers clown. Et quand on lui propose d'accéder à de nouvelles formations, c'est tout naturellement l'école internationale du rire qui a sa préférence. Elle devient rigologue et peut désormais proposer des séances de rigologie d'abord à ses résident-es puis de façon plus large.

Son activité n'a pas encore l'ampleur à laquelle elle souhaite parvenir, mais progressivement, Nelly-Soupette fait son chemin. Pourtant, elle n'envisage pas de raccrocher sa blouse d'aide-soignante. « J'aime mon métier – confie-t-elle – j'aime le rapport au corps même si j'y ajoute mes petits outils de clown ou de rigologue. On ne peut pas me conditionner à une seule chose, j'ai besoin d'explorer, d'expérimenter. » Ses prochaines expériences pourraient bien l'emmener du côté des massages...

 

« On est souvent trop polis, trop lisses.

C'est important d'aller chercher ce qui ne va pas

parce que ce sont les cabosses qui sont belles chez les gens ! »

 

En attendant, la jeune femme en est persuadée, avec le rire, ce « médicament gratuit qu'on a tous à l'intérieur » on peut tout soigner. En tout cas tout accompagner. Si on riait plus, la société irait mieux et on serait moins pessimiste, estime celle qui défend la place de « notre enfant intérieur ». Et qui s'amuse avec le mot guérir/gai-rire. « Soigner et guérir, c'est la même chose étymologiquement – explique-t-elle – si on ne peut pas tout guérir, on peut aider ; le rire, ça réveille et ça révèle, c'est le premier moyen de communication, ça permet d'aller vers les gens. »

Nelly2S'il s'agit de rire, pratiquer la rigologie ne se réduit pas à ça. Pour Nelly ce sont surtout des « moments forts » où l'on peut aussi pleurer, dégager toute sorte d'émotions. Un mélange de méditation et de relaxation dont le point d'orgue serait le « hahaha » du rire ; même forcé, il réveille quelque chose à l'intérieur dit Nelly, « un relâché qui conduit à une forme d'alignement de soi ». Puis elle ajoute : « ça sent le vrai, l'authentique ce qui nous manque beaucoup dans nos rapports avec les autres. On est souvent trop polis, trop lisses. C'est important d'aller chercher ce qui ne va pas parce que ce sont les cabosses qui sont belles chez les gens ! »

 

« On l'a appelé par tous les noms ce covid,

il est passé par toutes les phases et on a pu en rire.

La peur a pris tellement de place qu'aujourd'hui, tout le monde aurait besoin de ça »

 

D'ailleurs elle préconise que l'on apprenne le plus tôt possible à travailler sur ses émotions ; « on nous apprend les mathématique et le français mais on ne nous apprend pas l'empathie, la compassion ou la gratitude ». Et en ces temps de crise, tout le monde devrait pouvoir se recentrer sur l'essentiel et reprendre goût à la légèreté. « Tout a été mis en stand-by ; j'ai stoppé mes séances de rigologie pour me concentrer sur les protocoles très techniques de sécurité sanitaire. Je l'ai fait, la tête dans le guidon, mais je me suis un peu perdue ; je n'étais plus créative, je n'étais que dans le faire, pas dans l'être ! »

Alors, c'est avec une certaine délectation qu'elle vient de reprendre les séances avec ses résident-es ; « on l'a appelé par tous les noms ce covid, il est passé par toutes les phases et on a pu en rire. La peur a pris tellement de place qu'aujourd'hui, tout le monde aurait besoin de ça ».

Malgré son dynamisme et sa confiance en la vie, Nelly-Soupette non plus ne rit pas tous les jours. « Des fous rires, j'adore en avoir, c'est vivifiant et après on sent une profonde détente » dit-elle reconnaissant que parfois elle a besoin que son entourage lui rappelle qui est là. Derrière Nelly, Soupette n'est jamais loin. Si un nuage passe, elle regarde son poignet et retrouve sa force. « Soyons tous addicts au rire » défend-elle avec conviction.

Geneviève ROY

Pour aller plus loin et découvrir le travail de Nelly, elle vous donne rendez-vous le 25 septembre prochain sur le marché de Villejean où Soupette assurera une animation pour l'association IDA.

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