« Moi, je l'appelle Hélène » déclare Marion Ferrer tout sourire. Pour elle, « la plus grande tueuse en série de France » n'est pas vraiment un monstre ; juste « une femme qui avait des problèmes » et qui aurait eu « besoin d'être aidée ».

La jeune femme, attachée de conservation du patrimoine aux archives départementales d'Ille-et-Vilaine, s'est longuement penchée sur l'histoire d'Hélène Jégado.

Jusqu'au 10 janvier, à Rennes, une exposition retrace cette affaire policière ; on y apprend beaucoup de choses, mais finalement on en ressort avec peut-être plus de questions que de réponses.

 

heleneexpo

 

Oubliée pendant plusieurs décennies, l'affaire dite « Hélène Jégado » est aujourd'hui bien connue des Rennais-es. C'est en février 1852 que celle qui détient le triste record d'être la plus grande criminelle en série de France est exécutée ; la guillotine est installée sur l'actuelle Esplanade Charles de Gaulle, alors Place du Champs de Mars. Pour la population assemblée on exécute ce jour-là une empoisonneuse. Pourtant, aujourd'hui encore, on ignore comment cette domestique s'est procuré l'arsenic qui aurait servi à tuer une trentaine de personnes à Rennes, mais aussi dans plusieurs villes du Morbihan.

Une autre justice

« Aujourd'hui, elle ne serait pas jugée responsable de ses actes » défend Marion Ferrer, commissaire de l'exposition « Un bol d'arsenic ? » présentée aux archives départementales d'Ille-et-Vilaine. Pour elle le procès qui se tient à Rennes en 1851 est uniquement à charge : « on ne lui laisse pas le bénéfice du doute, la défense rame, n'arrive pas à s'imposer » et malgré la présence d'un brillant avocat, la cuisinière est condamnée à mort.

marionNous sommes au 19ème siècle et comme le rappelle Marion Ferrer, « c'est une autre justice ». Les expertises psychologiques n'existent pas, on fait témoigner des gens qui l'ont connue dans le Morbihan pour parler de crimes alors prescrits et sans rapport avec l'affaire jugée, on refuse de déplacer le procès alors qu'un des principaux témoins de la défense vient de mourir à Paris sur les barricades suite au coup d'Etat de Napoléon III...

Bref, on manque de preuves. Et d'aveux puisque Hélène Jégado affirme son innocence. Sauf semble-t-il à son confesseur, mais là encore Marion Ferrer émet des doutes : « il écrit une lettre avec des mots très compliqués aux journaux en la citant alors qu'on sait très bien qu'elle parle mal le français et n'utiliserait jamais ces mots-là » analyse-t-elle.

Un personnage inspirant

Qui était vraiment Hélène Jégado ? Pourquoi tous ces meurtres commis dans son entourage à partir de 1833 ? La jeune domestique a alors trente ans et ne s'est jamais fait remarquée. « C'est l'époque où elle est licenciée d'une place qu'elle occupe depuis dix-huit ans, il y a-t-il eu alors un élément dans sa vie dont on n'a jamais eu connaissance qui aurait déclenché tout ça ? » s'interroge Marion Ferrer.

En tout cas pour la jeune femme travailler sur ce tragique destin n'est pas sans laisser des traces. « Je ne la vois pas comme un monstre – dit-elle – Son avocat va plaider la folie, ce qui est inédit à l'époque ; je pense en effet qu'elle avait besoin d'un accompagnement psychologique qu'elle ne pouvait pas avoir parce qu'elle était née au 19ème siècle et qu'elle était domestique. Aujourd'hui elle ne serait pas jugée de la même manière ! » Sans doute, mais d'autres analyses (ADN en particulier) viendraient apporter un nouvel éclairage...

extraitBDCoupable ou non, Hélène Jégado reste une figure locale. Et un personnage inspirant. S'inscrivant dans le cycle BD/Histoire des Archives Départementales, l'exposition se construit à la fois sur des documents d'archives et sur des planches réalisées par deux bédéistes, Olivier Keraval et Luc Monnerais, auteurs des deux tomes de Arsenic.

Bouillons, tisanes, et... gâteaux

On peut s'étonner qu'un sujet aussi sombre rassemble autant de visiteur-ses. « Pour le mois de septembre uniquement [premières semaines de l'exposition – ndlr] on était à 2200 visites – explique Marion Ferrer – quand on en a d'habitude entre 600 et 800. C'est un sujet très porteur comme toujours quand on parle de faits divers. » Et si l'on se questionne sur le ton un peu léger de certaines communications, le titre de l'exposition en particulier, la commissaire d'exposition a des arguments. « Cette histoire s'est passée voilà presque 200 ans – dit-elle – ça permet d'avoir du recul et un certain détachement par rapport aux victimes. Et puis, le but d'une exposition n'est pas que les gens ressortent traumatisés ; les recherches en amont sont sérieuses mais pour attirer le public il faut un titre accrocheur. »

A Rennes, le folklore s'est emparé de l'affaire Jégado depuis longtemps déjà. Quand elle a retrouvée une certaine popularité au milieu du 20ème siècle, une pâtisserie, située Quai Chateaubriand où l'empoisonneuse fut arrêtée, flairant « le bon filon commercial », inventa un gâteau portant son nom. Pourtant, Marion Ferrer tient à le rappeler « dans les documents d'archives, il n'est jamais fait mention de gâteaux, mais seulement de bouillons et de tisanes. » Mais comme estime-t-elle « ça fait désormais partie de l'histoire de cette femme » les Archives proposent aussi leur propre recette de gâteau astucieusement glissée dans le livret d'expo destiné aux enfants. Colorant alimentaire vert de rigueur !

Geneviève ROY

Pour aller plus loin : exposition « Un bol d'arsenic ? » aux Archives Départementales d'Ille-et-Vilaine, rue Jacques Léonard à Rennes, jusqu'au 10 janvier

Arsenic (tome 1 et tome 2) BD de Olivier Keraval et Luc Monnerais aux éditions Sixto repris par les éditions Locus Solus en un tome sous le titre « La Jégado, tueuse à l'arsenic » accompagné d'un cahier documentaire historique

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