Un jour un de ses sept petits-enfants lui a demandé pourquoi la famille vivait en France. Depuis longtemps déjà ses ami-e-s cherchaient à connaître son histoire. Alors, pour répondre à toutes leurs questions – et aux siennes sans doute un peu – Nasrine Nabiyar a écrit un livre pour raconter « l'exil, la rupture, le départ à contre cœur » de son Afghanistan natal.

Cette ancienne professeure de français de Kaboul et son mari, diplômé en droit, démarrent une nouvelle vie à Rennes en 1990. « Quand on perd son pays ou que sa situation se dégrade, il ne faut pas perdre espoir – dit Nasrine avec beaucoup de sagesse – si on ne peut pas avoir le même emploi qu'avant il faut accepter autre chose pour pouvoir avancer. »

Pour elle qui ne souhaitait pas « rester inactive » le nouveau départ a aussi été la création d'une association destinée à soutenir l'éducation des filles dans la ville natale de son père, Estalèf. Quelques décennies plus tard, elle est fière d'y avoir accompagné des centaines d'élèves dont 80 sont aujourd'hui étudiantes à l'université de Kaboul.

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Quand on lui demande ce qui l'a fait tenir malgré l'exil, la réponse de Nasrine Nabiyar est directe : « la vie, tout simplement ! » Ce qu'elle pourrait ajouter c'est qu'elle était armée pour lutter. « Je ne représente pas tout l'Afghanistan – confie-t-elle – je vivais à Kaboul, la capitale, et j'y avais beaucoup de possibilités ; j'ai fait des études. Vous savez, on portait des mini jupes à l'époque et ça ne posait pas de problèmes. Mon père était un homme ouvert sur le monde, cultivé et qui voulait que ses filles avancent. » Très tôt passionnée par la civilisation française, la jeune fille devient professeure de français et commence à voyager. « Ça m'a donné une curiosité – analyse-t-elle aujourd'hui – pas mal de femmes n'ont pas eu cette chance ! »

« On nous a obligé à partir,

ce n'était pas notre souhait »

Son départ d'Afghanistan, Nasrine l'a repoussé longtemps. « Au moment où j'ai quitté mon pays, j'étais vraiment en colère – reconnaît-elle – On nous a obligé à partir, ce n'était pas notre souhait ! » Et la jeune femme en veut terriblement aux pays occidentaux responsables selon elle de la situation de son pays. Mais ses enfants sont traumatisés par les bombardements, l'un cesse de parler pendant plusieurs mois, son bébé perd connaissance durant quelques heures en plein couvre-feu.

Alors, elle se résout à partir en 1989, emmenant seulement deux de ses quatre enfants. Les deux plus grands peuvent courir pour le suivre a argumenté son mari, mais pas les deux petits de trois ans et sept mois. Grâce à sa fonction de professeure d'université, Nasrine peut obtenir un passeport pour l'étranger pendant les vacances scolaires ; elle prend l'avion pour l'Inde avec ses deux fils. Elle y attendra plusieurs mois son mari et les deux aînés.

« J'avais l'impression qu'on nous avait mis

dans une boite d'allumettes »

Pourtant pas question pour elle de rejoindre une partie de sa famille aux Etats-Unis. « Ma famille était étonnée – se souvient-elle – mais mon cœur n'allait pas vers ce pays ! » En revanche celle qui parle parfaitement le français se laisse convaincre par un ancien collègue de déposer un dossier à l'ambassade de France et dès que sa famille est reconstituée, elle s'envole pour Paris et rejoint Rennes où une communauté afghane commence à s'implanter.

Nasrine3Au début des années 90, pour les exilés, un retour à Kaboul serait certainement possible dès que le calme et la paix seraient revenus. Hélas, « à chaque changement de gouvernement, on voyait que c'était pire » dit Nasrine aujourd'hui se souvenant de ce temps où elle pleurait souvent dans son petit appartement rennais. « J'avais l'impression qu'on m'avait mis dans une boite d'allumettes » dit-elle dans un rire avant d'ajouter : « il fallait absolument que je m'occupe de quelque chose pour ne pas trop penser ».

Alors elle se lance dans un grand projet : rédiger un dictionnaire bilingue français/dari d'au mois trois mille mots. « Les Afghans ne sont pas des gens qui acceptent la soumission » dit-elle ; elle a toujours été active, elle va le rester pour parler à chaque fois qu'elle le peut de son pays et notamment de sa riche histoire qu'elle aime raconter. « L'Afghanistan a une richesse mais n'a jamais eu le temps de l'exploiter ; les forces extérieures nous ont toujours empêché d'avancer » estime-t-elle.

« Je voulais absolument participer

en tant que femme »

En 1996, Nasrine apprend que les talibans ont fermé le lycée Malalay, celui où elle a fait ses études et où elle a enseigné pendant quatorze ans. Un choc pour elle même si elle sait déjà que dans son pays les petites filles ne peuvent plus aller à l'école. C'est aussi le début d'une longue interrogation : « qu'est-ce que je peux faire ? » Deux ans plus tard, avec quelques amies, elle crée l'association Malalay dont l'objectif est de « soutenir les filles et les femmes afghanes dans l'éducation ».

En 2002, les talibans ont été chassés, Nasrine peut retourner chez elle. Après quatorze ans d'exil, elle s'engage auprès de l'association AFRANE pour participer à la reconstruction et enseigner quelques mois dans un lycée de Kaboul. C'est à cette occasion qu'elle retourne à Estalèf, le village natal de son père et de son mari, là où elle passait ses vacances en famille, à une cinquantaine de kilomètres de la capitale.

« Il n'y avait pas d'écoles – raconte-t-elle – les filles étaient sous un arbre, sous une tente ou dans des dépendances de la mosquée. L'enseignante n'avait rien et les élèves non plus ; pas de crayons, pas de cahiers, rien du tout ! » Nasrine ne repartira pas avant d'avoir tapé à toutes les portes, de l'ambassade de France au ministère de l'Education. Son association Malalay a un peu d'argent, elle décide de construire une école. En septembre, elle est là pour la pose de la première pierre. « Je voulais absolument participer en tant que femme – dit-elle – dans cette ville où les femmes ne participaient pas aux actions d'intérêt général. » Elle a précieusement gardé une photo où, seule femme au milieu d'une assemblée masculine, elle présente son Nasrine4association. Elle la regarde parfois non sans une certaine fierté.

« J'ai fait ce que je pouvais faire »

En Afghanistan, la rentrée des classes coïncide avec le nouvel an, pour le début du printemps. Le 24 mars 2003, Nasrine est à nouveau à Estalèf pour l'inauguration de l'école qui accueille 240 élèves. Deux ans plus tard, dix nouvelles classes sont ajoutées aux bâtiments et en 2007, l'école devient lycée. La première promotion de bachelières sort en 2010. « Aujourd'hui – dit fièrement Nasrine – il y a 142 filles bachelières dont 80 poursuivent leurs études à l'université de Kaboul. Et on a aussi créé une crèche pour les enfants des enseignantes. » Depuis 2015, l'association Malalay a également pris en charge une autre école de filles dans un quartier très pauvre d'Estalèf.

« J'ai fait ce que je pouvais faire » se félicite Nasrine qui a multiplié les voyages et les séjours en Afghanistan de 2002 à 2015. Période durant laquelle elle a pu apprécier les évolutions de la condition des femmes dans son pays. « La femme afghane lève la voix tout le temps – s'amuse-t-elle – il y a maintenant des femmes qui prennent la parole pour défendre leurs droits et même des femmes qui coupent la parole aux hommes à la télévision. Et ça, ça me réjouit ! »

Aujourd'hui, Nasrine se dit « un peu fatiguée » et n'accepte plus de missions en Afghanistan. Elle aime se consacrer à ses petits-enfants. « On ne peut pas leur donner tout ce que nous ont donné nos parents – regrette-t-elle – mais j'insiste pour qu'ils gardent la langue du pays. » Elle y veille personnellement quand ils passent leurs mercredis avec elle et qu'ensemble ils regardent les photos d'autrefois. Et elle compte sur ses enfants – tous bilingues – et leurs conjoint-e-s en partie Afghan-e-s pour qu'ils conservent cette double culture.

Aucune nostalgie cependant chez cette femme d'une grande sagesse qui confie « je me rappelle souvent que mon père nous disait : intégrez-vous dans la société où vous allez vivre ; si vous n'arrivez pas à vivre dans un endroit, allez ailleurs. Il avait raison ! »

Geneviève ROY

Pour aller plus loin : « L'exil, la rupture, départ à contre cœur » de Nasrine Nabiyar édité à compte d'auteur – Association Malalay Afghanistan – Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

 

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