« On ne sort pas indemne de certaines rencontres, on en sort grandi ».

En écrivant ces mots, Charline Olivier a des visages qui lui reviennent en mémoire. Toutes ces femmes, ces enfants, ces familles qu'au cours de sa carrière d'assistante sociale, elle a accompagnés.

En écrivant ces mots, elle raconte des histoires de vies, la sienne et celle des autres. Elle dit sa « vision idyllique » du métier puis ses « désillusions » ; elle dit aussi comment elle a fini par « accepter de n'être que de passage » dans la vie de celles et ceux qu'elle devait aider. Elle dit simplement son quotidien à l'Aide Sociale à l'Enfance (ASE) dans un quartier de Rennes.

Son livre Le Travail social à l'épreuve de la rencontre, elle l'a d'abord écrit pour elle parce qu'elle écrit « quand ça déborde » mais aussi pour donner une autre image de son travail et « des gens » ; « il faut arrêter – dit-elle – d'enfermer les gens dans ce qu'ils font ; ils sont plus que ça et ils sont plein de nuances ! »

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Charline Olivier aime bouger dans son travail. « J'ai fait une croix sur la stabilité – plaisante-t-elle - Je suis allée au bout puisque j'ai bossé en protection de l'enfance, pour le tribunal, la gendarmerie et finalement je suis allée de l'autre côté du mur, en prison. » Voilà résumées les différentes facettes d'un même métier. « Un métier difficile – reconnaît Charline – mais que j'ai choisi en connaissant ses contraintes. » Même si elle s'amuse de sa « naïveté » de débutante, à l'époque où bercée par l'image de Joëlle Mazart à la télévision, elle croyait pouvoir changer le monde et « que ça allait être facile, en plus ! »

« Une écriture qui me permet

de dire mes doutes »

Son livre, Charline l'a d'abord écrit pour elle. Pour évacuer ce qui débordait dans un quotidien aux prises avec les malheurs des autres, pour « y mettre un sens ». « J'ai toujours aimé écrire – confie la jeune femme – il y a très longtemps, je voulais être journaliste pour dénoncer les injustices du monde. Quand on est assistante sociale, on écrit tout le temps, mais c'est un peu chiant ; j'adorais faire les rapports au juge mais c'était toujours très factuel. Là, j'ai découvert une écriture qui me permet de dire mes doutes. »

Charline2Car souvent son travail lui laisse plus de questions que de réponses et de nombreuses nuits d'insomnies. Avec ce livre, elle nourrit aussi l'espoir de montrer qui sont vraiment les travailleurs sociaux, celles et ceux dont les médias ne parlent que lorsque tout va mal, « qui n'ont pas fait leur boulot quand un enfant meurt » résume-t-elle avec un peu d'aigreur.

« Comment comprendre le travail de fourmi des travailleurs sociaux s'ils ne sont convoqués dans les médias que sur le bancs des accusés ? » s'interroge Charline dans son livre.

 

« On se sent démuni-e-s quand on a l'impression

que le système tourne en rond »

Elle le sait, son travail ne s'arrête pas quand elle quitte son bureau. « Le soir, chez moi, je commence à gamberger » écrit-elle disant se sentir souvent démunie face à celles et ceux qui ont besoin de son aide « parce qu'on a l'impression que le système tourne en rond ».

Alors, elle écrit aussi, surtout peut-être, pour raconter ces rencontres qui au fil des jours changent sa vie. « Des rencontres comme ça, ça vous torpille – se souvient aujourd'hui Charline – J'aimais bien ce quartier, les gens y vivaient dans la précarité matérielle mais ça ne les rendait pas dépressifs ; ils avaient un élan de vie. La plupart arrivaient du bout du monde et avaient vraiment envie de s'en sortir ! J'ai passé tellement de temps sur ce secteur, que j'ai vu grandir les gens dans tous les sens du terme. Ce que je retiens aussi, c'est vraiment la force des femmes.»

Depuis, Charline a changé d'univers. Elle travaille uniquement avec des hommes qui ont dit-elle une autre manière d'appréhender les difficultés ; « ils sont plutôt dans la destruction que dans la lutte ».

Charline3Elle fait toujours des rencontres, de « belles rencontres avec des gens formidables qui ont plein de trucs à me raconter » insiste-t-elle, en précisant : « il y a huit cents détenus, c'est-à-dire une masse de besoins, d'attentes, de souffrances et de difficultés qui se renouvellent sans cesse. »

Une manne pour celle qui dit adorer « écouter les gens ». « Les gens sont toujours beaucoup plus complexes que ce qu'ils produisent – dit-elle encore – j'ai appris ça en prison. Je pourrais avoir accès aux dossiers des détenus, mais je n'ai pas envie de les lire. Je préfère dire à chacun : qui êtes-vous ? »

 

« Les gens sont extrêmement reconnaissants,

pour moi, c'est très bon ! »

Elle qui a souvent travaillé dans l'urgence à l'ASE souriait au début quand chaque courrier de détenu portait la mention « urgent ». « La réalité du temps en détention, ce n'est pas demain, même pas après-demain, c'est parfois dans un an ; mais quand vous proposez une relation, ça devient urgent de vous parler. »

« C'est super complexe, la prison, ça mériterait bien au moins un livre ! » conclut Charline avec un sourire malin. On devine que le deuxième tome n'est pas loin. « La prison a éveillé en moi plein de nouvelles questions - dit-elle – Et puis je me suis sentie faire au quotidien quelque chose d'important. Les gens sont extrêmement reconnaissants parce qu'il ne se passe pas grand chose pour eux ici ! Et pour moi, narcissiquement, c'est très bon ! »

Charline Olivier estime que vouloir être travailleur social c'est une belle idée, mais qu'il « faut avoir un plan B ». Le plan B, pour elle, c'est peut-être l'écriture. Ou la formation. Aujourd'hui, elle a envie « de prendre un peu de champ, d'être plus loin du terrain, d'aller donner du désir » à des jeunes qui prendront la relève dans ce métier. Elle qui avoue se mettre une pression excessive dans son travail voudrait leur faire comprendre qu'ils peuvent « se protéger » en laissant « du champs à l'autre ». Car au cœur du travail social, elle le répète se trouve la rencontre ; « il faut savoir aller à la rencontre des gens, sinon fallait pas venir ! »

Geneviève ROY

Pour aller loin : lire le livre de Charline Olivier « Le travail social à l'épreuve de la rencontre » aux éditions L'harmattan

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Grâce à cette rubrique, retournons à la rencontre de femmes qui à un moment de leur parcours ont déjà croisé notre webmagazine depuis sa création en juin 2013...

 

Martha et les "enfants ACZA"

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Depuis sa création, Breizh Femmes s'intéresse au travail de Martha Diomandé et de son association ACZA qui milite contre l'excision. Pour elle, s'opposer à l'excision, c'est d'abord accompagner les matrones – les exciseuses - vers d'autres pratiques qui permettent de respecter les traditions et d'assurer la formation des petites filles tout en se débarrassant de l'acte mutilant. C'est aussi proposer à ces femmes de rester des membres reconnues de leurs communautés.

Grâce à des campagnes de formation et à la construction de cases de naissance, ACZA est présente dans une quinzaine de villages en Côte d'Ivoire où commence à grandir une nouvelle génération d'enfants qui ne seront jamais excisées et de femmes épanouies dans leur mission d'accoucheuses.

« On ne force personne à venir accoucher dans nos cases – explique Martha Diomandé qui a répondu à quelques questions – mais les femmes qui viennent savent que leur enfant ne pourra pas être excisée. C'est un acte de courage pour elles de s'afficher ainsi. Leurs enfants appartiennent en quelque sorte à l'association. On les appelle les "enfants ACZA" ».

Lire l'interview de Martha Diomandé

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