Elle possède un enthousiasme communicatif. Lorsque Sarah Zouak parle de son travail et dévoile le premier des cinq documentaires qu'elle a réalisés, c'est d'abord son sourire lumineux, sa voix enjouée et ses paroles franches et déterminées qui marquent.

Même si dans son discours on devine ses combats personnels, passés ou toujours actuels, pour s'imposer ; cette espèce de schizophrénie qu'elle évoque avec humour lorsqu'elle interpelle la société française qui lui refuserait ses « multiples identités ».

Pour combattre l'image négative des femmes musulmanes véhiculée notamment par les médias et les politiques, elle a créé l'association Lallab. Son premier projet est la production d'une série documentaire le Women Sense Tour in Muslim Countries.

Elle présentait le premier épisode à Rennes voilà quelques jours, à l'invitation de l'association Coexister.

Sarah

Elle avoue qu'elle n'avait jamais touché une caméra auparavant et que les moyens financiers pour produire son documentaire étaient si faibles que l'équipe de montage a « été payée avec les cookies du supermarché d'en face » ! L'humour semble être une de ses armes favorites.

Sarah Zouak a vingt-sept ans. Diplômée d'une grande école de commerce, elle reconnaît avoir détesté son premier stage et s'y être beaucoup ennuyée. Alors les suivants, elle choisit de les faire dans des ONG et des associations. Résultat : avec un master en marketing et un autre en relations internationales, la jeune femme se retrouve aujourd'hui à la tête d'une association qu'elle cherche à développer malgré les nombreux obstacles qui se dressent sur son chemin.

 

« J'ai passé beaucoup de temps

à avoir honte d'être musulmane »

 

« Je suis femme, française, marocaine, féministe, musulmane, fan de Beyoncé, je souris parfois toute seule dans la rue, enfin, bref, j'ai plein d'identités ! » Voilà comment Sarah se présente devant la salle comble de la MIR lors du passage à Rennes du Women Sense Tour. Une occasion pour elle de revenir sur son « vécu personnel » responsable, dit-elle, de ses engagements actuels.

Elevée dans une fratrie de trois filles, elle évoque une enfance « pleine d'amour » où elle et ses sœurs ont été encouragées à « faire de longues études, à voyager, à aller vers l'autre et à être fières de [leurs] multiples identités ». Et puis, très vite, elle « sort du cocon familial rempli d'amour et les premières difficultés arrivent ». « Je ne correspondais pas à l'image que les gens se faisaient d'une femme musulmane ; ça me rendait un peu schizophrène – dit-elle - Je croyais que toutes mes identités n'étaient pas compatibles entre elles et c'est très difficile de se construire avec ça. Tout le monde me voyait comme une exception et je n'avais aucun modèle de femmes qui me ressemblaient ! »

En effet, autour d'elle, la société française montre les femmes musulmanes comme des créatures « soumises, oppressées, sans aucun libre arbitre ». Autant d'images que Sarah trouve « blessantes, humiliantes et stigmatisantes ». « J'ai passé beaucoup de temps à me cacher, à avoir honte d'être musulmane » confie-t-elle encore.

 

« Je ne suis pas femme le lundi

et musulmane le mardi »

 

Sarah a vingt-quatre ans quand elle décide de faire son mémoire de master sur les féministes musulmanes. Histoire de se dire qu'elle n'est pas la seule ! Et là, les choses ne s'arrangent pas. Sa directrice de mémoire - « une super féministe qui a écrit des grands livres, fait des conférences et passe souvent à la télé » - lui assène : « il va falloir choisir ; soit tu es féministe, soit tu es musulmane, mais tu ne peux pas être les deux ! »

les25Pour l'étudiante, c'est le déclic. « J'ai trouvé ça terriblement violent qu'on m'explique encore une fois comment je devais m'épanouir en tant que femme. Ce n'était plus possible qu'on me dise perpétuellement de choisir entre toutes mes identités. Je ne suis pas femme le lundi et musulmane le mardi ! »

Comme elle est « hyper optimiste », Sarah choisit l'action et décide de « lutter contre les préjugés sur les femmes musulmanes mais aussi d'inciter toutes les femmes à être actrices de leur propre vie. » Avec un projet de documentaire, elle part cinq mois dans cinq pays différents : le Maroc, la Tunisie, la Turquie, l'Iran et l'Indonésie. Son objectif : rencontrer des « femmes plurielles actrices du changement qui agissent pour l'émancipation des femmes ». Elles sont jeunes ou moins jeunes, éduquées ou analphabètes, vivent en ville ou à la campagne, voilées ou pas ; ce sont celles que l'on n'entend jamais et Sarah a recueilli leurs paroles.

Les cinq documentaires sont tournés ; le premier, tourné au Maroc, fait aujourd'hui l'objet de projections publiques. Dans chaque pays visité, Sarah et ses co-réalisatrices ont rencontré cinq femmes, toutes investies dans l'action sociale. Au Maroc, il y a Aïcha qui accompagne les femmes célibataires et les enfants nés hors mariage, Khadija qui a fondé une coopérative dans son village de montagne, Maha qui permet aux enfants du Haut Atlas d'accéder à l'école, Nora et son restaurant solidaire et Asma qui explique pourquoi dans le Coran, la femme est bel et bien l'égale de l'homme. Autant de rencontres qui ne laissent pas indifférent-e.

 

« Un monde qui n'a pas peur de l'altérité

et permette aux femmes

de marcher la tête haute »

 

Mais, ce n'est pas tout. Avec Justine Devillaine, son alter ego, Sarah Zouak compte bien aller plus loin. Car si le travail a commencé à l'étranger, il se poursuit en France. « J'aurais pu commencer par la France – explique Sarah – parce que des femmes musulmanes actrices de changement, ici, il y en a plein. » Mais comme on lui disait toujours : « si tu es ouverte d'esprit c'est parce que tu vis en France », Sarah a décidé d'aller voir dans les pays musulmans « qu'on imagine être les pires » puis de revenir « continuer l'aventure en France ».

Aujourd'hui, ses documentaires sont des outils pour aller à la rencontre des gens et son association Lallab, outre un média en ligne, propose des ateliers de sensibilisation pour les écoles, les universités, les maisons de quartier, etc. partout où on voudra bien l'accueillir.

affichemarocCe qui n'est pas une mince affaire quand on choisit un tel sujet. « Quand on veut aborder la thématique des femmes musulmanes en France, toutes les portes se ferment » témoigne encore Sarah qui décrit ses difficultés à obtenir des financements et même un compte bancaire pour son association.

« Quand les gens voient "femmes musulmanes" ils s'imaginent soit qu'on va faire du prosélytisme, soit qu'on est des meufs avec des idées complètement rétrogrades » s'indigne celle qui prétend qu'il faut non pas « juste pointer du doigt telle religion mais combattre les sociétés patriarcales partout dans le monde » et regrette que nombre d'associations féministes occultent les réelles discriminations infligées aux femmes musulmanes « victimes d'une double discrimination ».

Sarah Zouak dit rêver « de vivre dans un monde qui n 'a pas peur de l'altérité et qui permette à toutes les femmes de marcher la tête haute ». Aujourd'hui en France 80% des actes anti-musulmans sont commis contre des femmes. Ce seul chiffre devrait suffire à faire comprendre pourquoi l'action de Sarah et de son association sont si importantes !

Geneviève ROY

Pour aller plus loin : le site de Lallab, la bande annonce du documentaire et la  page facebook

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On reste en contact

Grâce à cette rubrique, retournons à la rencontre de femmes qui à un moment de leur parcours ont déjà croisé notre webmagazine depuis sa création en juin 2013...

 

Martha et les "enfants ACZA"

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Depuis sa création, Breizh Femmes s'intéresse au travail de Martha Diomandé et de son association ACZA qui milite contre l'excision. Pour elle, s'opposer à l'excision, c'est d'abord accompagner les matrones – les exciseuses - vers d'autres pratiques qui permettent de respecter les traditions et d'assurer la formation des petites filles tout en se débarrassant de l'acte mutilant. C'est aussi proposer à ces femmes de rester des membres reconnues de leurs communautés.

Grâce à des campagnes de formation et à la construction de cases de naissance, ACZA est présente dans une quinzaine de villages en Côte d'Ivoire où commence à grandir une nouvelle génération d'enfants qui ne seront jamais excisées et de femmes épanouies dans leur mission d'accoucheuses.

« On ne force personne à venir accoucher dans nos cases – explique Martha Diomandé qui a répondu à quelques questions – mais les femmes qui viennent savent que leur enfant ne pourra pas être excisée. C'est un acte de courage pour elles de s'afficher ainsi. Leurs enfants appartiennent en quelque sorte à l'association. On les appelle les "enfants ACZA" ».

Lire l'interview de Martha Diomandé

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