Ce qu'elle aime, c'est « raconter des histoires ». Et celles que Gwénola Morizur raconte s'inspirent de sa vie quotidienne, des gens qu'elle rencontre ; de sa famille parfois. Quand elle a signé Bleu Pétrole par exemple, c'est au cœur d'une bataille juridique qu'elle s'est plongée, celle des habitants des communes bretonnes victimes du naufrage de l'Amoco Cadiz mais aussi, surtout, celle de son grand-père, maire de Ploudalmézeau, et de tous les témoins de ses années de combat.

En 1978, lorsque le pétrolier s'échoua sur les côtes bretonnes, Gwénola Morizur n'était pas née ; presque quarante ans après, elle a fait dire à son personnage principal : « mes souvenirs se mêlent à ceux des autres, aux dires, aux interprétations pour créer une mémoire collective ». Quand une histoire singulière rencontre l'Histoire avec un grand H.

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Gwénola Morizur confesse avoir « toujours écrit » ! Comme beaucoup, c'est en poésie qu'elle fait ses premières armes mais c'est par la bande dessinée et les albums jeunesse qu'elle s'exprime aujourd'hui. « J'aime raconter des histoires – dit-elle – être sur le terrain de l'intime, du sensible.. des histoires réalistes dans lesquelles tout le monde peut se projeter. » Alors, elle s'inspire des « héros du quotidien » et elle accumule les notes sur des petits carnets qui la suivent partout.

« Tout ce que je fais dans la vie nourrit mon travail d'écriture – dit-elle encore – je m'inspire du réel, de ce que je vois et ce que j'entends. Je suis toujours en train de voler des choses, de dérober des histoires... dans mon esprit, ça prend énormément de temps ; c'est assez envahissant ! »

 

« J'ai une écriture plus visuelle que littéraire,

ça laisse de l'espace à la dessinatrice »

 

La jeune femme se définit comme « quelqu'un qui parle peu, assez timide » mais qui observe et écoute beaucoup. « Il y a des choses que j'ai notées depuis longtemps sans savoir à quoi cela me servirait, mais je sais qu'un jour je vais les placer quelque part » assure-t-elle.

Pour elle, aucune angoisse de la page blanche. « On n'est jamais vierge de tout ; on écrit avec tout ce qu'on a amassé de vie d'avant ! » Et quand Gwénola entreprend d'écrire le scénario de Bleu Pétrole c'est non seulement à partir de sa propre vie mais aussi de celle de toute sa famille, « celle de mes dimanches d'enfant à écouter les étapes du combat contre le "pétrolier pollueur" » - écrit-elle en préambule.

Gwnola2« C'est une histoire particulière – raconte-t-elle – parce que c'est ma première BD publiée mais aussi un peu mon histoire familiale. » Un travail qui lui a pris plusieurs années entrecoupé de temps de repos. Pour elle, un scénario est toujours « perfectible ». « Parfois c'est dur – dit-elle – de se dire : stop, on met un point et c'est terminé ! Il faut laisser reposer, puis reprendre encore et retravailler. Il y a des temps où je n'écris pas mais ça participe quand même à l'écriture. »

Et puis, comme il s'agit de BD, il faut aussi trouver l'autre, celle (toujours des femmes dans son cas) qui saura mettre en dessins l'histoire qu'elle porte en elle. « J'ai une écriture plus visuelle que littéraire – analyse Gwénola – j'écris des scénarios très complets où tout est raconté mais page par page plutôt que case par case. Ça laisse de l'espace à la dessinatrice. J'ai mon imaginaire, mais je fais aussi confiance à l'imaginaire de l'autre. Quand on s'est trouvé, c'est un an et demi de travail en commun ; on se fait des propositions et on avance ensemble ! »

 

« Le livre que je préfère

c'est celui que j'écris, celui qui m'habite »

 

Gwénola a mis du temps avant de se dire auteure. Après la poésie - « dire beaucoup avec très peu de mots » - elle a tenté le livre de commande. Elle s'en amuse aujourd'hui, évoquant ces « romans à l'eau de rose » écrits en session avec d'autres auteur-e-s et surtout avec « de l'humour, beaucoup de distance » et... un pseudonyme ! Un exercice qui lui a permis de se rendre compte qu'elle était « capable de tenir un récit sur la durée ».

Aujourd'hui, elle poursuit son travail de médiatrice culturelle à la Maison de la Poésie de Rennes. Mais depuis la signature d'un contrat avec une maison d'édition, elle s'est « autorisée » à ne plus travailler qu'à mi-temps. « Je me suis dit : il y a peut-être un pari à faire » reconnaît-elle avouant qu'elle aimerait « ne faire que ça » mais qu'elle doit « trouver un équilibre pour ne pas [se] mettre trop en danger financièrement ».

La jeune femme a « des projets qui dorment encore » et « qui peuvent mûrir longtemps » qu'il s'agisse de littérature jeunesse ou de bande dessinée. « J'ai de l'affection pour chacun de mes ouvrages de manière différente – dit-elle - ils racontent tous des périodes de ma vie ; celui que je préfère est sans doute celui que je suis en train d'écrire sur le moment, celui qui m'habite, quoi ! » Ses deux disciplines ont, dit-elle, des « écritures très proches et se conjuguent bien ; l'écriture au long cours, c'est plutôt la bande dessinée ; l'album jeunesse, c'est plus court ».

Quant à l'édition, si elle connaît bien les circuits, elle ne se fait pas d'illusion. Pour chaque nouvel ouvrage, c'est une nouvelle bataille qui s'annonce pour trouver la maison qui acceptera de le publier. Et lucide, elle conclut en riant : « le plus souvent, ça ne marche pas ; on a plus de refus que de contrat ! »

Geneviève ROY

Pour aller plus loin :

Bleu Pétrole avec Fanny Montgermont – BD - (éditions Grand Angle – 2016)
Nos Embellies avec Marie Duvoisin – BD - (éditions Grand Angle – 2018)
Les Yeux d'Alix – album jeunesse illustré par Fanny Brulon (éditions d'Un monde à l'autre - 2015 )

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