Elle le dit avec le sourire, mais fermement : « je suis moi, je ne représente pas l'Afrique ». Douceline Habimana est étudiante en Bretagne dans le cadre des échanges entre l'Université de Rennes et celle du Burundi, son pays natal. Ses parents l'ont vu partir avec inquiétude et elle comprend aujourd'hui pourquoi.

Arrivée avec des « stéréotypes sur les Français-es » elle reconnaît qu'elle a changé sa façon de voir mais reste choquée par un racisme sous-jacent. « La question qui tue : tu es de quelle origine ? » dénonce-t-elle estimant que sa couleur de peau ne fait pas forcément d'elle une étrangère.

Ses études terminées, Douceline retournera au Burundi, parce que dit-elle « je crois que j'aime bien mon pays ».

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 « Mon projet est de repartir » D'entrée de jeu, Douceline annonce la couleur. En France - « en Bretagne » tient-elle à préciser – depuis cinq ans, elle termine des études de communication avec un objectif : retourner travailler dans son pays d'origine, le Burundi.

« Je suis partagée aujourd'hui – nuance tout de même l'étudiante – car dans mon pays la situation politique est instable mais on est toujours mieux chez soi. » Et surtout, pour venir poursuivre ses études en France, elle a passé « un contrat » avec ses parents. « Ils étaient réticents et c'est normal parce qu'on vit dans un autre monde ! - dit-elle encore - Ils avaient peur que je change, que je devienne quelqu'un d'autre. »

« On est très famille ; il y a toujours quelqu'un à la maison »

Des réticences qu'elle ne comprenait pas à l'époque et qu'elle admet aujourd'hui. « C'est vrai – dit-elle – que la société française nous façonne d'une certaine manière et qu'on peut ressentir ensuite un décalage en rentrant chez nous. On peut vouloir innover par exemple sans prendre en compte le vécu des gens là-bas, leurs réalités. »

Douceline s'amuse de ces « différences » entre ici et là-bas avec lesquelles elle a appris à vivre : les rendez-vous pour tout, les « paperasses », les gens qui ne disent pas « bonjour à l'arrêt de bus » et puis « le calme ».

« Le matin, tu te réveilles à neuf heures, tout est calme. Chez nous, il y a du bruit ! » dit-elle dans un rire, ajoutant : « On est très famille, ça veut dire qu'il y a toujours quelqu'un à la maison, ton frère ou ta sœur, un cousin ou une cousine ; enfin, il y a de la vie, quoi ! On n'est jamais seul ! »

Vivre seule, justement, est ce qu'elle a dû apprendre à apprivoiser en premier. Ses deux ou trois premiers mois passés à Rennes lui ont laissé le souvenir d'une grande solitude. « Maintenant, en fin de journée, moi aussi je commence à apprécier le silence » sourit-elle avant de conclure : « voilà, je suis en train de changer ! »

« J'ai découvert que j'étais noire en arrivant en France »

Douceline a rapidement trouvé ses marques à Rennes et estime avoir été bien accueillie. « Par les Breton-ne-s – insiste-t-elle – parce que est-ce que ça aurait été la même chose ailleurs en France ? » Malgré tout « être étranger ce n'est pas facile » reconnaît celle qui sait qu'elle a eu de la chance d'apprendre la langue à l'école avant d'arriver.

« Je comprenais la langue – dit-elle – mais il y a la langue qu'on lit dans les livres et le français parlé avec toutes les subtilités d'une culture qu'on n'apprend pas à l'école. » Des « subtilités » qui peuvent rendre les relations compliquées. « On peut croire parfois qu'un étranger est malpoli alors qu'en fait, il ne connaît juste pas les codes de la culture. »

douceline2« Chez moi, j'étais Douceline ; j'ai découvert que j'étais noire en arrivant en France. » Avec cette formule volontairement provocante, l'étudiante Burundaise veut exprimer une sorte de curiosité dont elle s'est parfois sentie victime. « J'ai connu des gens qui avant d'avoir une relation avec moi, Douceline, avaient une relation avec une personne à la peau noire. » Il lui arrive de souffrir de ce qu'elle qualifie de « pire racisme celui qui est sournois », celui qui infantilise.

« On croit que vous ne pouvez rien faire ; ça part peut-être d'un bon sentiment, mais on t'aide comme si tu ne pouvais pas réfléchir toi-même ! » De même qu'elle se défend de représenter son pays, ou pire encore son continent. « Je suis Douceline – martèle-t-elle – je ne représente pas tous les Africains ! »

« Il y a ceux qui réussissent et ceux qui se perdent ; parfois on perd son chemin »

Ce que Douceline apprécie en France, c'est une certaine liberté qu'elle ne connaissait pas au Burundi. « Il y a certaines choses qui sont tolérées ici et qui ne le sont pas chez nous que se soit au niveau vestimentaire ou dans les choix de vie. Le Burundi est un petit pays, les villes sont plus petites qu'ici et tout le monde connaît tout le monde ; il y a une très forte pression sociale » détaille-t-elle.

Mais la jeune femme reste lucide ; ici aussi pense-t-elle beaucoup de choses sont à améliorer notamment en termes d'égalité. « J'ai été présidente de Radio Campus ; certaines personnes s'adressaient plus facilement au vice-président qu'à moi parce que c'était un homme. » Et dans un rire : « être femme et black en France, ça fait une équipe de choc ! »

Les inégalités, Douceline les mesure aussi dans son job étudiant ; huit heures par semaine - « seulement parce qu'il faut doser si on veut réussir son année » - elle est derrière sa caisse de grande surface. Le reste du temps, elle termine son Master et donne de son temps pour accompagner d'autres étudiant-e-s étrangers-ères, Burundais-es pour la plupart mais aussi originaires d'autres pays d'Afrique.

« C'est une sorte de fraternité – explique-t-elle - pour ceux qui viennent d'arriver et pour les autres aussi qui pourraient se laisser doucement entraîner vers autre chose. » Son objectif : « leur offrir un cadre ». « Il y a – dit-elle – ceux qui réussissent et ceux qui se perdent. On découvre tellement de choses en arrivant ici que parfois on perd son chemin ! On a besoin de se retrouver soi-même parmi les siens. »

« La France m'a offert une opportunité et m'a permis de faire un certain nombre de choses comme organiser un défilé de mode par exemple » dit encore Douceline qui pense que « si on travaille très dur, on peut avancer ». Ce qu'elle reçoit ici, elle compte le rendre là-bas. « Je dois absolument rentrer – dit-elle – si j'ai mon Master, je dois en faire profiter ceux qui n'ont pas pu venir étudier ici ! Je veux être celle qui tend la main à d'autres personnes parce qu'à un moment de ma vie, il y a des gens qui m'ont tendu la main. » Philosophe, Douceline le sait, elle n'est là « que de passage ».

Geneviève ROY

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Grâce à cette rubrique, retournons à la rencontre de femmes qui à un moment de leur parcours ont déjà croisé notre webmagazine depuis sa création en juin 2013...

 

L'action sociale derrière les murs

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Nous avions rencontré Charline Olivier en décembre 2016 pour la publication d'un premier livre. Elle signe aujourd'hui un deuxième ouvrage, récit de ses deux années d'expérience professionnelle au centre pénitencier de Rennes-Vezin.

Malgré un titre un peu austère - « Derrière les murs : surveiller, punir, réinsérer ? » c'est un ouvrage plein d'humanité dans lequel l'assistante sociale livre une nouvelle série de rencontres.

Des récits vivants, qu'elle retranscrit le week-end, une fois sa semaine de travail terminée, un œil sur ses enfants qui jouent à côté. « Dans mon cerveau, il y a comme un magnéto – dit-elle – il y a des entretiens où le bouton rouge s'allume et je sais que celui-là, je vais l'écrire... »

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