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Pour travailler en France, elle aurait dû refaire trois ans d'études. Elle a passé un premier examen auquel elle a été reçue, puis elle a abandonné l'idée.

Fatma Safi ne sera jamais médecin.

En Tunisie, son pays d'origine, où elle a fait sa formation elle n'a pas beaucoup exercé mais elle a réalisé plusieurs stages dont certains en maternité. Ce qu'elle y a observé motive aujourd'hui ses engagements.

Fondatrice d'une association, elle veut lutter contre les violences obstétricales.

Le chemin qu'elle a choisi : l'éducation des femmes enceintes et la formation des sages-femmes.

 

« Je ne regrette pas ma formation de médecin, ça m'a permis de découvrir ce qui se passait dans les maternités. » Fatma Safi le reconnaît : en Tunisie, les femmes de son milieu accouchent dans des cliniques privées et sont loin d'imaginer ce qui se passe pour celles qui n'en n'ont pas les moyens financiers.

Battues, insultées, culpabilisées sur leur lit d'accouchement

« Théoriquement – dit-elle encore – les femmes ont beaucoup de droits en Tunisie. Mais pratiquement, c'est plus difficile. Il y a une élite, des femmes intellectuelles qui pensent que toutes les autres sont un peu comme elles. Mais quand on vit en milieu rural ou dans certains quartiers défavorisés, les mentalités sont différentes. Les femmes ne connaissent pas leurs droits et c'est la pression sociale qui l'emporte ! »

Passée par les hôpitaux publics dans le cadre de stages durant ses études, Fatma découvre une réalité bien différente. Des femmes battues, insultées sur leurs lits d'accouchement ; des violences verbales et physiques qu'elle n'aurait « jamais imaginées » puisque « même les femmes qui subissent ça n'en parlent pas », trop culpabilisées par l'environnement médical.

Fatma a profité des cinq années qu'elle a passées aux Etats-Unis pour approfondir son intérêt pour la périnatalité et suivre une formation d'éducation prénatale. Le concept de préparation à l'accouchement mais aussi la possibilité de choisir autre chose que le tout médical, c'est ce qu'elle veut désormais faire connaître à ses sœurs tunisiennes. Installée en France depuis plus de deux ans, elle a fondé une association, l'ATEP, à laquelle elle consacre tout son temps.

Entre les deux femmes, comme un « coup de foudre »

« C'est de la violence institutionnelle – s'enflamme Fatma – Les grands centres de soin sont débordés, manquent de moyens et les soignant-e-s subissent beaucoup de pression. J'ai vu des scènes vraiment violentes et c'est encore traumatisant pour moi d'en parler. »

Consciente qu'il faudra du temps pour « toucher les médecins », toujours « plus sceptiques », c'est aux sages-femmes que l'ATEP décide de s'adresser. « Il faut commencer par la base – estime Fatma – former toutes les sages-femmes et qu'elles puissent ensuite elles-mêmes former les femmes enceintes et les informer pour qu'elles puissent faire un choix éclairé. »

Sur son chemin, Fatma croise Christiane David. Pour dispenser des formations en Tunisie, l'ATEP cherche « une personne qui partage [son] regard sur la physiologie de la grossesse et de l'accouchement, sur la bienveillance et la bientraitance nécessaire aux femmes dans ce moment si important de leur vie où elles sont assez vulnérables ». Entre les deux femmes, Fatma décrit dans un rire un « coup de foudre ! »

Fatma2« C'était son combat à elle depuis déjà longtemps et notre partenariat a commencé tout de suite sans même en parler de façon formelle – se souvient Fatma – C'était touchant de voir à quel point elle était embarquée dans l'aventure. » Quelques mois plus tard, les deux femmes s'envolent pour la Tunisie où d'autres membres de l'ATEP ont préparé et organisé deux semaines de formation. Les y attend un groupe de sages-femmes de l'hôpital public, celles qui accompagnent les femmes lors des accouchements, et d'autres qui travaillent en libéral durant les grossesses.

Un moment « favorable » pour les changements

Dans quelques semaines, une deuxième session permettra de retourner sur place et de revoir les vingt-trois professionnelles déjà formées pour faire avec elles le point sur ce qui a pu être mis en place depuis et les difficultés rencontrées.

Fatma évoque la révolution récente dans son pays et les transformations en cours. Selon elle, les conditions aujourd'hui sont « favorables pour tout ce qui est changement ». Son désir n'est pas de stigmatiser les professionnel-le-s de santé.

« C'est vrai que la violence est banalisée – dit-elle – mais dès qu'on s'en rend compte on essaie de s'en détacher. On n'a jamais dit qu'on venait combattre les violences obstétricales ; on dit qu'on veut permettre d'améliorer les conditions d'accouchement. Ce sont les sages-femme elles-mêmes qui nous ont dit spontanément "on ne veut pas être méchantes" alors que personne ne les accusait ! » L'une d'elles a même pleuré se rendant compte que dans ses pratiques elle était « loin de ce [qu'elle] voulait être ! »

L'accouchement, pour Fatma, « est un moment qui change la vie d'une femme ». Du sien, vécu aux Etats-Unis voilà cinq ans, elle a gardé un souvenir ému. « Moi aussi – dit-elle - j'étais dans l'idée que mon accouchement devait être médicalisé. Je ne savais pas que j'avais des alternatives et puis j'ai commencé à lire. »

Un retour en France teinté d'appréhension

Du coup, elle souhaite une naissance physiologique pour son enfant et se réjouit que ses choix aient été respectés. Dans une chambre aux lumières tamisées, les soignantes qui savent que sa famille est loin, sont « aux petits soins ». « Là-bas, on respecte tout ce qui est culturel, sans aucun regard de jugement » raconte encore Fatma parlant de ce CD des versets du Coran qu'elle avait souhaité en fond sonore.

« Si j'avais demandé ça en Tunisie - dit-elle en riant – ça aurait été très mal pris. » De même que la présence de son mari tout le temps à ses côtés ; « ça n'aurait pas été possible » dans des chambres sans aucune intimité avec plusieurs lits d'accouchement dans la même pièce.

Après un premier séjour de trois ans en région parisienne, puis son exil états-unien, Fatma est revenue en France depuis plus de deux ans pour se « rapprocher de [sa] famille ». Avec un « peu d'appréhension » confie-t-elle se souvenant de ses premières années difficiles. Mais la jeune femme tempère : « la Bretagne, c'est pas la France ! » Elle se réjouit d'y avoir trouvé un accueil plus chaleureux et « des gens plus ouverts ». « Je me sens bien ici » déclare-t-elle hésitant entre une population française qui aurait « changé » ou son évolution personnelle ; « je suis plus âgée et sûrement plus confiante ».

Geneviève ROY

Lire aussi l'article sur Christiane David qui confie : « ce que ces femmes vivent m'a beaucoup touchée ».

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