Pourquoi les femmes sont-elles si nombreuses dans les projets d'habitat participatif ?

Anne Labit , sociologue de l'Université d'Orléans et membre de l'association Hal'âge, a enquêté en France et dans plusieurs autres pays d'Europe.

A l'invitation de l'association Parasol 35, elle est venue à Rennes, à la Maison de la Consommation et de l'Environnement, tracer le portrait de ces femmes qui ne veulent plus vivre seules.

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Vivre ensemble quand on est seul-e ; c'est l'étrange ambition de l'habitat participatif. Ni copropriété ni communauté, l'habitat participatif (ou collaboratif) appelé en Europe le co-housing permet d'être locataire ou propriétaire de son logement individuel tout en partageant des espaces communs voire des activités avec ses voisin-es. Pour le réseau Habitat Participatif Ouest c'est une manière de « concevoir collectivement des façons d'habiter qui nous conviennent plutôt qu'adapter nos vies à des espaces qui nous sont imposés ». Souvent, les habitant-es de ces lieux sont là dès l'origine du projet et participent à sa co-construction même si de plus en plus on peut s'intégrer à un projet déjà réalisé.

Apparu en France dans les années 70/80, ce concept se développe à nouveau depuis le début des années 2000 après un temps d'essoufflement. Très en vogue dans les pays du Nord, il s'installe aujourd'hui aussi en Europe de l'Est ou au Sud (Espagne, Italie). Les projets sont plus nombreux, plus grands et le plus souvent intergénérationnels. Les contextes et les traditions sont diverses mais on constate que partout la place des femmes et en particulier des femmes âgées est considérable.

En Suède, des projets ouvertement féministes

C'est en France mais aussi en Allemagne, en Suède et en Angleterre que Anne Labit, maîtresse de conférence à l'université d'Orléans, travaille depuis des années sur cette question. Elle a constaté à travers des rencontres et des séjours dans ce type d'habitat que souvent il concerne des personnes vieillissantes et s'est rapidement rendu compte que quand on travaille sur la question de la vieillesse, celle du genre n'est jamais loin. Les trois quarts des personnes engagées dans des projets intergénérationnels sont des femmes et les (rares) projets en non mixité sont des projets de femmes.

cohousing2En Allemagne, la pression est très forte sur les « vieux et les vieilles » pour qu'ils et elles s'impliquent notamment dans la garde des enfants ; un sujet sensible dans ce pays où de plus en plus de jeunes femmes renoncent à avoir des enfants sachant qu'il sera très difficile de concilier emploi et maternité. En France comme en Angleterre, les premières initiatives tendaient surtout vers l'habitat communautaire ou autogéré sans que la remise en cause des rôles soient vraiment interrogés. Anne Labit s'étonne même que des conceptions innovantes nées au début des années 70, en plein essor du féminisme, aient pu ignorer cette question.

Il faut aller en Suède, évidemment a-t-on envie d'ajouter, « LE pays du féminisme » selon l'universitaire pour trouver des habitats participatifs mixtes où la question n'a même pas besoin d'être posée. Anne Labit décrit des habitats qu'elle a visités : « un immeuble, vingt appartements ; une grande cuisine commune où des groupes mixtes font la cuisine pour tout le monde à tour de rôle (...) ; en collectivisant les tâches domestiques forcément on les répartit de façon équitable entre les hommes et les femmes ».

Un capital culturel avant le capital économique

Si l'on parle de projets intergénérationnels, on se doit de préciser très rapidement que les femmes y prennent toute leur place. « Il y a toujours beaucoup de femmes d'un certain âge – insiste Anne Labit – et souvent elles sont même les initiatrices des projets ».

Pour la chercheuse plusieurs hypothèses peuvent être faites. Si les femmes sont plus nombreuses, c'est parce qu'elles se retrouvent plus souvent que les hommes à vieillir seules (divorcées, veuves ou célibataires). Bien sûr, leur espérance de vie est plus longue mais on peut aussi constater que plus d'hommes âgés redémarrent tardivement une nouvelle vie de couple, en général avec des femmes plus jeunes.

Celles que Anne Labit a pu rencontrer ont toujours eu une vie professionnelle, souvent n'ont pas eu d'enfants et fréquemment se sont occupées de leurs propres parents âgés. Elles sont donc parfaitement conscientes des problèmes de dépendance dus à l'âge et sans doute à la recherche de meilleures conditions de vie pour elles-mêmes.

En outre, « comme tout le monde dans l'habitat participatif – ajoute-t-elle – elles possèdent plus souvent un capital culturel qu'un capital économique ». Majoritairement elles ont des revenus plus faibles, voire beaucoup plus faibles que les hommes du même âge (jusqu'à 40 % de moins). Si elles ne sont pas toutes militantes actives, elles ont toujours des valeurs et une implication dans la vie associative.

Une stratégie de « petites mémés »

De tout temps, l'habitat a été considéré comme « le domaine des femme » rappelle Anne Labit qui déplore aussi que « cumuler âge et genre conduit souvent à des discriminations ». Il y a un moment, dit-elle, où on n'est plus perçues que comme « des petites mémés ». Ce processus de discriminations qui rend les femmes âgées « invisibles dans la rue et dans la société » les poussent à adopter des « stratégies de résistance, d'organisation, de solidarité ».

D'ailleurs au moment de lister les motivations et attentes de celles qui optent pour l'habitat participatif, Anne Labit constate que la question de l'entraide a toute son importance. « Qu'elles soient féministes ou pas – dit-elle – les femmes apprennent à se rendre service ». Si leur choix n'est pas « que politique » et que parfois on entre aussi en habitat participatif par hasard à la lecture d'une petite annonce, les points positifs déclarés par les habitantes sont tout de même une certaine sécurité apportée par une bonne connaissance de ses voisin-es et l'importance du lien social.

Mais souvent, il ne s'agit pas tant de demander de l'aide que d'en apporter. « C'est plus facile de donner que de demander, disent-elles souvent. Beaucoup m'ont même dit : si je ne peux plus aider je ne resterai pas » cite Anne Labit.

Enfin, du côté des points négatifs, il ne faut pas ignorer que la mixité des âges n'est pas de tout repos et que les conflits de générations peuvent souvent mettre à mal des projets de co-housing. « La solidarité intergénérationnelle, il faut la penser, la travailler ; elle n'est pas naturelle » rappelle Anne Labit.

Geneviève ROY

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