Trans

Depuis quelques années, HF Bretagne se saisit des Transmusicales pour proposer une réflexion sur les sujets qui intéressent l'association : l'égalité et la place des femmes dans les arts et la culture, et en particulier les musiques actuelles.

La quatrième table ronde intitulée Les femmes haussent le son, proposée le 6 décembre, s'interrogeait principalement sur l'image des musiciennes. Une femme sur scène est-elle une artiste ou reste-t-elle d'abord une femme ?

Parmi les intervenantes, une rappeuse venue de Nantes a apporté un témoignage plus éclairant qu'un long discours.

 

Elle s'appelle Cécile, Pumpkin lorsqu'elle se produit sur scène. Rappeuse depuis longtemps, elle a également co-fondé le label Mentalow Music en 2011 et anime des ateliers d'écriture notamment en milieux scolaire et carcéral. Début 2020, elle lance à Nantes un club pour rappeuses qu'elle présente comme « un projet d'empowerment des filles dans le rap ».

Le rap, un truc de mecs ?

Rappeuse2« "Tu rappes bien pour une fille" ça je l'ai eu souvent ! Comme je suis une artiste pas très connue, quand je débarque en concert, c'est pour faire des premières parties. Le public venant surtout pour voir la tête d'affiche ne sait pas forcément ce qu'il va y avoir en première partie et ça arrive souvent qu'on vienne me voir en disant : "ah ben, dis donc, j'aurais pas cru ; ça envoie quand même !" ou "j'ai été agréablement surpris, je ne pensais pas, t'as pas une tête de rappeuse !" ou des choses comme ça ; ils pensent être gentils... et à l'inverse, on m'a aussi fait des reproches ; on m'a dit : "tu as dit putain sur scène ! Mais, c'est pas joli dans la bouche d'une fille !" Et puis, il y a aussi les réseaux sociaux ; après une interview que j'avais donnée un groupe facebook de personnes d'extrême-droite s'en est donné à cœur joie... j'ai eu droit à des menaces de mort, etc. Tout était basé uniquement sur l'image : "on dirait un mec ; c'est pas une meuf " plein de choses de ce type-là. Et même un professionnel de la musique, quelqu'un d'un label, est venu me dire un jour, parce que j'ai un texte dans lequel je dis le mot « utérus » : "c'est normal si ta carrière décolle pas, à force de parler de trucs de meufs... on n'a pas envie d'entendre ça, ça nous intéresse pas ; c'est chiant ! Fais comme n'importe quel rappeur, parle d'autre chose !" »

Comment je m'habille ce soir pour le concert ?

« Je me souviens d'avoir eu lors d'un concert avec une jeune rappeuse qui débutait une conversation sur les tenues de scène et comment est-ce qu'on entrait sur scène. Elle m'avait dit : "moi, je rentre sur scène en tee-shirt et je fais tout le concert en tee-shirt" et moi, je lui avais expliqué que j'aime bien rentrer sur scène avec une veste, que je fais un ou deux morceaux, et puis après j'enlève la veste... et elle m'avait répondu : "mais je ne peux pas faire ça, une fois j'ai fait ça et on m'a crié : "à poil !" et ça m'a complètement paralysée !" Et c'est vrai qu'elle est jeune et qu'elle commence ; moi, maintenant, je suis suffisamment à l'aise pour en jouer, ou les rembarrer, selon mon humeur. Souvent je m'en sers sur scène, on peut les afficher, ça fait marrer tout le monde, on peut s'en servir et s'en nourrir, mais c'est vrai que ça peut être terrorisant, en fait, quand on démarre... On se pose énormément de questions ; moi-même encore aujourd'hui, à trente-neuf ans, je me demande comment je vais m'habiller, comment je vais monter sur scène. Je sais qu'on me dit "à poil !" je sais qu'on me regarde bizarrement. Les hommes sont alcoolisés, il y a des regards et parfois il y a des gestes ; qu'est-ce qu'on fait avec ça ? On se pose des questions. J'ai essayé plein de choses. J'aimerais être dans une forme de maîtrise du regard de la personne pour la diriger au bon endroit. J'aimerais que le public soit focus sur ce qui pour moi est l'essentiel, c'est-à-dire la performance artistique : ce qui est dit, ce qui est proposé, même avec le corps, avec l'énergie, la danse, etc. et parfois je vois bien - on le voit dans les mots qui sont dits ou dans les gestes - que le regard est ailleurs, sur autre chose. C'est aussi ça l'enjeu, c'est pas seulement la manière dont on parle de nous. En fait, j'ai l'impression que ça trahit carrément la manière qu'on a d'appréhender une artiste femme c'est-à-dire que quand on la voit sur scène, est-ce qu'on est apte même à réellement écouter ce qui sort de sa bouche, les textes ? Ou est-ce que notre attention est vraiment ailleurs ? Et comment est-ce que nous, en tant qu'artistes, on peut essayer d'avoir un impact là-dessus ? Dès lors qu'on se pose cette question-là, moi, je pense réellement qu'on n'est pas libres une seule seconde ! »

Et si tu faisais du slam, plutôt ?

Rappeuse1« J'ai eu plein de coachings différents ; le coaching, c'est quelque chose de très particulier selon le stade auquel il intervient. Si c'est la bonne personne ça peut être formidable mais si c'est la mauvaise personne, ça peut complètement perturber, déstructurer, remettre en question sa vision artistique, etc. C'est des rencontres, ça peut être super ou super nul ! J'ai eu cette femme un jour à un moment où j'étais encore en construction de mon identité en tant qu'artiste, où je me posais beaucoup la question de savoir comment appréhender la scène, comment bouger sur scène, comment me déplacer, etc. Moi, je fais du rap, c'est pas un gros mot, c'est vraiment du rap, hein, je ne fais du R and B ou je ne sais quoi, je ne dis pas que le reste c'est pas bien, mais je suis une femme qui rappe et ça envoie, c'est énergique et parfois il y a des mots et des manières de s'exprimer qui me sont propres et elle m'a fait ce reproche en me demandant de diluer parce que j'étais une femme et que c'était mieux si j'avais une approche beaucoup plus soft ; elle a essayé de m'amener sur un terrain qui était beaucoup plus slam. Je n'ai absolument rien contre le slam mais j'en suis venue au point vraiment de détester ce truc-là ; moi, je ne veux pas être autre chose qu'une rappeuse ! Mais à ce moment-là c'était compliqué parce que ce n'était pas très clair pour moi et elle me faisait faire des exercices où elle me disait "marche sur scène et imagine que tu es en talons aiguilles". Mais, c'était horrible ! Aujourd'hui, je l'aurais envoyée balader sans doute poliment ou sur le ton de l'humour parce que je suis beaucoup plus à l'aise, mais j'étais vraiment pas bien, quoi, et je faisais cet exercice-là et c'était horrible ! »

Propos recueillis par Geneviève ROY

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Concours de nouvelles

Bravo aux deux lauréat-es du concours de nouvelles 2019/2020 organisé par Breizh Femmes et l'association MOTS POUR MOTS. Pour cette quatrième édition deux textes ont été primés par le jury ; premier prix ex-aequo pour : 

- Calando de Christine Leroy

- Le printemps en hiver de Bernard Marsigny

Bravo et merci aussi à toutes celles et tous ceux qui ont participé à ce concours. La cinquième édition se déroulera de juin à octobre 2020. A suivre...