Sana Farhat, journaliste Tunisienne, est correspondante en France pour l'agence Tunis Afrique Presse. Pour les dix ans de Médiapart, elle participait à la maison de quartier de Villejean à Rennes à une table ronde avec Edwy Plenel et Maxime Azadi, journaliste Kurde.

L'occasion de nous entretenir avec cette « femme libre » qui estime que les femmes doivent se faire « plus confiance, pour militer et accéder aux postes à décisions ».

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Quand elle était plus jeune, Sana Farhat s'est donné le choix entre trois métiers : journaliste, avocate ou enseignante. « C'est – dit-elle - la volonté d'être libre qui m'a fait choisir le métier de journaliste ». Mais cette aspiration à la liberté s'est avérée plus compliquée à atteindre que prévu, dès ses premiers pas dans la profession.

Au sortir de ses études en journalisme en 2003, Sana Farhat prend conscience des limites de la profession dans la société tunisienne : sous le régime de Ben Ali, elle explique la rareté des médias existant, l'absence d'offres d'emploi, le matériel très limité, mais surtout l'impossibilité de s'exprimer librement.

La liberté d'expression menacée

Dans ce contexte sociétal pavé de tabous, Sana Farhat a la possibilité d'écrire avec une certaine marge de liberté pour le quotidien francophone Le Temps, considéré comme indépendant. « Les enfants de la rue, la mortalité maternelle, l'insécurité... à l'époque, tous les sujets dérangeaient en Tunisie. Il ne fallait même pas critiquer la pollution ou les problèmes environnementaux, parce qu'il fallait écrire que tout allait bien, que tout était beau... Avec Le Temps, nous étions dans une certaine résistance, dans la mesure du possible » raconte la journaliste.

Depuis la révolution dite « de Jasmin » qui a conduit le président Ben Ali à quitter le gouvernement le 14 janvier 2011, les médias sont plus diversifiés, mais c'est un autre facteur qui nuit à la liberté d'expression : l'aspect économique et commercial.

Sana2Les prestataires de publicité ne permettent pas que l'on écrive sur tous les sujets, et, en faisant pression sur les choix éditoriaux, ils musellent la parole. La population n'a pas toujours connaissance de la raison de cette auto-censure et perd confiance en la presse, estimant selon Sana Fahrat que « tout est la responsabilité des journalistes qui sont vendus, corrompus ».

La voix des femmes

En Tunisie, on note une féminisation attestée du métier de journaliste, à l'image de beaucoup de secteurs professionnels. Mais s'il y a plus de femmes dans les rédactions, les postes à responsabilités restent détenus par des hommes. Une des rares femmes à s'être érigée au poste de PDG dans la presse a été la directrice de Tunis Afrique Presse, Hamida El-Bour, en 2015. « L'explication ? Elle est convaincue que la femme doit batailler pour avoir un poste de décision ».

Les femmes ne devraient pas redouter l'engagement, et travailler leur leadership, défend Sana Farhat : « Une de nos collègues au Temps a eu l'opportunité d'être à la direction, elle ne l'a pas prise, car elle avait peur d'occuper le poste. Il faut que les femmes aient plus confiance, pour militer et accéder aux postes à décisions. J'estime que ce n'est pas normal de la part de la femme elle-même de laisser le poste à un homme aussi compétent. »

Pour elle, s'il faut une aide extérieure pour permettre l'acquisition de compétences, les femmes ont quand même leur part de responsabilité face à l'inégalité professionnelle : « les hommes ont tendance à montrer qu'ils maîtrisent et connaissent tout, et à apprendre sur le tas. Les femmes veulent tellement atteindre la perfection, que cela constitue un obstacle. Il faut renoncer à la perfection, et savoir s'imposer. »

La femme Tunisienne, objet de violences

Malgré les avancées sociétales et les combats menés, Sana Farhat déplore que la femme Tunisienne fasse toujours l'objet de violences.

« Cette violence cible autant la femme qui a un statut social élevé, comme les parlementaires ou la femme actrice, que la femme plus modeste - dit-elle - C'est le cas aussi en France, mais en Tunisie, malheureusement, cette question n'est pas suffisamment prise au sérieux par les médias. À l'inverse, la presse peut même véhiculer des messages de violence contre les femmes, sciemment ou non. Cela est toujours en lien avec la liberté d'expression : certains médias ont tendance à négliger les questions de la dignité humaine ».

Un discours qui fait particulièrement écho à l'actualité, en ces jours de marche contre les violences faites aux femmes...

Lise Froger

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