Goûter au pays des Bisounours. C'est un peu l'impression qu'on pouvait avoir ce jour-là en quittant la bibliothèque. Dominique Paquet, habituée des interventions philosophiques avec des adultes, des jeunes ou des enfants, devait être un peu déçue.
« J'ai déjà fait cette discussion avec des enfants qui constataient de grosses inégalités dans leurs classes ou leurs familles » assurait-elle en fin de débat. Comme pour s'excuser.
« C'est peut-être parce qu'il y a peu de garçons aujourd'hui » argumentait une autre organisatrice.
En tout cas, pour tout le monde il était clair que les enfants venus participer au goûter-philo ce jour-là n'avaient aucun problème avec l'égalité filles/garçons. Ou aucune envie d'en parler.
Alors, les inégalités auraient-elles désertées les cours d'école ? On s'en réjouirait, mais la réponse se trouve sans doute ailleurs...

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 Chaque année le mois de novembre est l'occasion de célébrer la journée internationale des droits de l'enfant (le 20 novembre sur le calendrier). En 2014, l'événement pouvait prendre plus d'ampleur encore puisqu'on fêtait les 25 ans de la CIDE, la Convention Internationale des Droits de l'Enfant de l'ONU, ratifiée par 192 pays dans le monde. Aucun chiffre ne nous dit combien l'appliquent réellement.

A Rennes, la tradition veut que nombre d'associations, d'écoles, de centres de loisirs, etc. s'unissent pour proposer une programmation toujours très riche autour de cette question avec chaque année un angle différent qui s'appuie sur un article de la Convention.

2014 était l'année de la liberté d'expression. Plusieurs bibliothèques de quartiers avaient choisi de faire intervenir Dominique Paquet, philosophe et comédienne, pour des temps de discussion avec les enfants le mercredi après-midi. Au programme : pourquoi ne faudrait-il pas tricher ? Comment ne pas avoir peur des autres ? Et deux mercredis de suite : les filles et les garçons sont-ils différents ou pareils ?

Une histoire de pomme d'Adam

« Ce qui est important c'est de briser les stéréotypes liés à la question du masculin et du féminin » nous expliquait Dominique Paquet avant l'arrivée des enfants. Et elle ajoutait justement : « dans des contextes de frilosité ou de récession, l'agressivité naît plus facilement hélas et la discrimination aussi, notamment envers les personnes qui ont des attitudes plus féminisées ou plus masculinisées que ce que l'on attend de leur sexe physiologique. »

Mais finalement, tout ça semble assez loin des préoccupations des enfants, dix filles et trois garçons, à vue d'œil entre six et dix ans, qui prennent place autour de la philosophe. A la question « qu'est-ce qu'une fille, qu'est-ce qu'un garçon ? » c'est un garçon qui dégaine le plus vite : « les filles produisent des ovules et les garçons produisent des spermatozoïdes. » Tout semble dit.

Après un cours silence, d'autres réponses fusent et s'entremêlent les clichés habituels : les filles portent des jupes et des barrettes dans les cheveux ; elles se maquillent et portent des bijoux ; les garçons sont souvent plus grands et plus gros... mais quand on joue au « pouce chinois » on ne voit pas de différences entre les deux !

dpaquet1Là, Dominique Paquet leur fait découvrir une chose dont ils n'ont jamais entendu parler : la pomme d'Adam ! Et chacun de se tâter le cou pour vérifier. Ils auront au moins appris ça !

Où ça les inégalités ?

Après un long débat d'où il ressort que les fabricants de jouets proposent des catalogues aux pages roses et bleues et que certains jeux vidéo sont dits « pour les filles » mais que finalement chacun choisit ses jeux juste parce qu'ils lui plaisent, on s'interrogera sur la réussite scolaire. « Dans ma classe, il y a beaucoup de garçons qui sont mauvais dans toutes les matières et les filles, elles sont un peu plus bonnes » dira une petite fille. « Moi, je suis plus bon en histoire et en géographie, et il y a beaucoup de filles qui sont fortes en maths et en français » précisera un garçon. Bref, c'est assez bien réparti sauf que semble-t-il se sont surtout les garçons qui font les « foufous en classe » !

Elle rame un peu, la philosophe, et tente vaille que vaille d'aborder tous les domaines. « Est-ce que vous trouvez qu'on vous parle pareil, qu'on vous note pareil en classe ? » ; « vous savez qu'il y a des pays où ce sont les garçons qui commandent aux filles ? » ; « vos papas et vos mamans vivent à égalité, il n'y en a pas un qui domine l'autre ? » Ils ont réponse à tout : « moi, j'ai un copain, sa maman, elle est policière » ; « il y a des pays comme le Brésil ou l'Argentine ou l'Allemagne où c'est des filles qui sont les chefs »

Et quand elle demande : « avant les filles et les garçons n'étaient pas égaux, est-ce que ça a changé ? » la réponse est unanime et spontanée : oui ! Et là, ils en connaissent un rayon les petits rennais : « quand il y avait la guerre, les filles, elles ne pouvaient pas partir, c'étaient que les garçons qui partaient » ; « avant, c'étaient que les garçons qui avaient le droit de voter » ; « dans les écoles avant, ce n'était pas mixte ! » ; « les filles portaient des jupes et les garçons des cravates ». On ne les arrête plus ! Les inégalités, c'est sûr, elles existaient avant, mais maintenant, tout va bien !

Les garçons sur les chaises, les filles sur les bancs

Il n'y a guère qu'à la maison que c'est un peu différent, et encore ... « Moi, c'est ma mère qui fait le repassage, mais mon papa, lui, il travaille plus tard » ; « c'est toujours ma maman qui cuisine et jamais mon papa » ; « moi, c'est partagé, c'est mon papa qui cuisine le week-end et ma mère qui cuisine pendant la semaine. »

On sortira rassuré, les inégalités sont derrière nous. A moins, tout simplement, que ce mercredi après-midi, de 15h à 16h, en attendant le goûter promis, les enfants n'étaient juste pas disposés à se prendre la tête avec des questions d'adultes.

A deux reprises, on a cru que quelque chose pouvait sortir de cette rencontre. Quand un petit garçon a dit à propos de l'égalité : « c'est assez juste mais il faudrait encore faire des progrès » et au moment où Dominique Paquet a fait remarquer que seuls deux garçons (sur les trois présents) avaient spontanément choisi des chaises, plus hautes, plus confortables, pour s'asseoir tandis que les filles se serraient sur des bancs incommodes ou s'asseyaient par terre.

Là, on aurait peut-être pu tenir quelque chose ! Hélas... Sans doute parce que l'égalité, comme la philosophie, ne se décrète pas à une heure donnée ; elle se construit pas à pas dans chaque attitude, chaque remarque, chaque lecture, etc. « La philosophie n'a pas réponse à tout » nous avait confié Dominique Paquet en début d'après-midi. La preuve en est faite !

Geneviève ROY

Pour aller plus loin : l'excellent ouvrage de Jessie Magana « Comment parler de l'égalité filles-garçons aux enfants » éditions Le Baron Perché (2014)

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