Elle voulait « faire autre chose de [son] métier, être plus près des gens ». Elle se sentait lasse de courir dans les couloirs avec son chariot et d'enchaîner les soins de façon un peu anonyme. Alors, après vingt ans de carrière hospitalière, Roselyne Fouesnant-Bogard est devenue en 2006 infirmière de santé scolaire.

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Après une première année loin de chez elle, elle a été nommée dans un lycée professionnel de Rennes où elle exerce depuis avec toujours autant d'enthousiasme.

« Ça me plaît toujours autant aujourd'hui – dit-elle – parce que je crois que j'aime bien les jeunes. »

Pourtant, si elle avait plus de moyens...

 Infirmière, Roselyne l'est depuis 1988. Mais pour occuper son poste actuel, elle a dû passer un concours qui fait office de spécialisation. Devenue infirmière en santé scolaire, elle a vu changer ses missions. « Il ne s'agit plus de soins à proprement parler – explique-t-elle – nos missions sont d'abord d'accueillir, d'écouter, de conseiller. Quand on soigne, c'est du soin courant, un peu comme à la maison. »

Dans ce grand espace un peu hors du temps, les bâtiments sont très anciens ou flambant neufs. Celui qui abrite l'infirmerie est isolé, tout au fond, mais les presque mille élèves de cet immense lycée professionnel en connaissent bien le chemin. Pour celles et ceux qui défilent chaque jour à l'infirmerie – parfois jusqu'à soixante-dix dans la journée – Roselyne et sa collègue qui partagent l'accueil, largement ouvert pour cause d'internat sur place, ont bien une place particulière et essentielle. « Les élèves savent où nous trouver et comme c'est tout au bout de l'établissement, ça leur prend du temps ! » s'amuse l'infirmière qui n'est pas dupe des raisons qui lui amènent certain-e-s adolescent-e-s.

Une porte toujours ouverte pour accueillir

« Les motifs de visites vont du plus grave au plus futile » dit Roselyne évoquant ces « élèves qui sortent de cours à n'importe quelle heure et pour n'importe quel motif juste parce qu'ils n'ont pas envie de rester en classe. » Il y a ceux et celles qui « passent beaucoup de temps à se balader » et ceux et celles qui peuvent vraiment souffrir dans un système scolaire peut-être peu ou mal adapté. « Ça nous pompe beaucoup d'énergie » résume l'infirmière qui reconnaît que la tâche peut parfois être « usante ». « Notre porte est toujours ouverte, c'est normal, c'est de l'accueil ! Mais certains n'ont juste pas envie d'aller en cours parce que les jeunes en lycée professionnel ne choisissent pas toujours leur orientation ; pour beaucoup, ils la subissent ! »

 

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" On ne peut qu'écouter et délivrer des messages de prévention ; ça ne sert à rien de distiller de la peur. Mais, la prévention, c'est du long terme, ce n'est pas comme un Doliprane sur de la fièvre ! "

 

Alors dans cette période « charnière entre enfance et âge adulte », Roselyne fait ce qu'elle peut pour qu'ils se sentent mieux dans leur peau, pour qu'ils retrouvent un peu le moral et c'est dans son bureau souvent qu'ils et elles pourront aborder ce qui les tracassent. « On a beaucoup de gamins – dit-elle – qui ne sont pas en forme et c'est assez spécifique à l'enseignement professionnel. » 70% des élèves sont boursiers, certain-e-s vivent en familles d'accueil ou sont des mineurs étrangers isolés qui ont connu des pays en guerre. Roselyne a pris l'habitude d'une étroite collaboration avec l'assistante sociale du bureau voisin mais aussi avec tous les personnels de la communauté éducative « de l'agent qui nettoie les salles jusqu'au proviseur ». L'infirmière insiste : « on ne partage pas le secret professionnel, mais on partage des informations : tout ce qui peut être utile au mieux-être de l'élève et à la poursuite de sa scolarité ou à l'obtention de son diplôme. »

Des petits goûters improvisés pour les internes

Après plus de sept ans d'exercice, Roselyne ne peut que constater que les problématiques auxquelles elle est confrontée ne varient guère. La violence en plus, peut-être. Les petits et les grands maux de l'adolescence se teintent désormais de harcèlement via facebook ou les téléphones portables ; les bagarres de la récré sont mieux partagées. « Ils en viennent aux mains très rapidement et pour le moindre détail et les filles se mettent des peignées entre elles autant que les garçons ! » dit -elle avant de s'interroger, philosophe : « tout le monde dit que les jeunes deviennent de plus en plus difficiles et violents ; est-ce que ça ne va pas de pair avec la société ? Qu'est-ce que l'état, qu'est-ce que la société, qu'est-ce que les adultes leur montrent comme image pour changer les choses ? Qu'est-ce qu'ils vivent dans leur milieu, dans leur environnement ? »

 

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"Le lundi matin, je suis préposée à la distribution des pilules du lendemain et des tests de grossesse. "

 

« Sur mille élèves, on ne les connaît pas tous – plaisante Roselyne – mais ceux qu'on connaît, on les connaît bien parce qu'ils viennent tout le temps. » Et parmi eux, les internes. « A cinq heures et demi quelquefois, on fait des goûters » raconte-t-elle, évoquant les petits nouveaux - « tout effarouchés parce qu'ils arrivent dans une grande ville et dans un grand lycée » - qui ont besoin de « se réfugier ». La lumière allumée tard le soir dans le bureau de l'infirmière est souvent une sorte de phare quand on découvre que l'éloignement d'un foyer familial, s'il a le mérite de donner un peu plus de liberté, manque parfois aussi de sécurité. Après le dîner, l'infirmerie devient lieu d'écoute et d'échange avant la nuit. Ou encore, à la veille des vacances de décembre, se transforme en atelier « déco de Noël » avec jus d'orange et petits biscuits.

L'envie de faire plus de prévention

« L'essentiel de notre boulot, c'est d'être là pour recevoir les jeunes » dit encore Roselyne qui énumère les différents fronts sur lesquels les deux infirmières du lycée doivent se relayer : l'intégration des élèves porteurs de handicaps ou de pathologies chroniques physiques ou psychologiques, les visites médicales obligatoires pour l'utilisation de machines dangereuses dans certaines filières professionnelles, les réunions à organiser avec les familles, les professeurs, le médecin scolaire, sans oublier la délivrance quotidienne des médicaments aux élèves en cours de traitement ou l'accompagnement de ceux et celles, assez nombreux-ses, qui consomment du cannabis. « On ne peut qu'écouter et délivrer des messages de prévention ; ça ne sert à rien de distiller de la peur – dit la jeune femme – mais, la prévention, c'est du long terme, ce n'est pas comme un Doliprane sur de la fièvre ! »

Parfaitement consciente de son manque de moyens pour monter des projets, Roselyne rêve pourtant de faire plus de prévention et de l'éducation à la santé notamment dans le domaine de l'alimentation, souvent déséquilibrée chez les jeunes. Ou encore en matière d'éducation à la sexualité. Le lycée a fait le choix de ne programmer qu'une séance tous les deux ans dans chaque classe en partenariat avec l'association Liberté Couleurs.

Insuffisant, bien sûr, pour la professionnelle de santé qui constate avec une certaine résignation : « on s'aperçoit que les jeunes filles de quinze ou seize ans ne connaissent pas leur corps, que les petits copains n'utilisent pas de préservatifs et que pour la plupart, les premières relations sexuelles se font sans contraception. » « Il faut qu'on rattrape tout ça derrière » dit encore celle qui le lundi matin, est « préposée à la distribution des pilules du lendemain et des tests de grossesse. »

Malgré tout, c'est avec enthousiasme que Roselyne prend chaque jour son service. « Quel est mon moteur ? - se demande-t-elle – Je crois juste que j'aime bien ce que je fais ! Et j'ai une qualité de travail exceptionnelle ! » Et puis, Roselyne garde intacte cette envie du début de travailler avec et pour des jeunes. « On les voit grandir, on les voit mûrir en trois ans » dit-elle avec beaucoup de bienveillance voire une certaine tendresse dans la voix. Même si elle reconnaît avoir parfois envie de « leur tailler les oreilles » on devine qu'au fond, elle les aime bien ses élèves !

Geneviève ROY

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