Tous les responsables des services municipaux qui pensent la ville, les directeurs d'équipement, les chefs des travaux de voirie ou d'espaces verts, sont des hommes.

Pour Yves Raibaud, géographe du genre, chargé de l'égalité femmes/hommes à l'université de Bordeaux 3, c'est une évidence : « ce sont les hommes qui s'occupent de la ville parce que c'est leur job. »

yvesraibaud

En conférence à Rennes, début octobre, il a rappelé que les investissements publics se faisaient aujourd'hui essentiellement en faveur des hommes, mais a aussi souhaité démontrer pourquoi la ville de demain ne répondra pas davantage aux attentes des femmes.

C'est en travaillant sur les équipements de sport et de loisirs que Yves Raibaud est devenu géographe du genre. Suite à un constat simple : la centralisation des loisirs masculins – terrains de sport, skate-park, etc. - dans l'espace public marque dès le plus jeune âge une organisation sociale qui hiérarchise les femmes et les hommes.

« Les loisirs des garçons bénéficient de plus d'équipements donc de plus de moyens » souligne l'universitaire bordelais qui rappelle que 75% des budgets publics servent à financer des équipements très largement occupés par des garçons notamment à partir de l'adolescence mais aussi des stades dont la grande majorité des spectateurs seront aussi des hommes. « Construire un grand stade de 60 000 places c'est important pour une ville – explique-t-il – mais on ne dit jamais que dans ces stades il y a 58 000 hommes et 2000 femmes ! »

La sur-construction de l'identité masculine

« On donne toute sorte de raisons pour expliquer que se sont les filles elles-mêmes qui font le choix d'arrêter le sport » analyse-t-il mais « dans les endroits où il y a des politiques municipales d'accès aux loisirs privilégiés par les filles, il y a un véritable enthousiasme de leur part. » Les animateurs eux-mêmes le reconnaissent : on leur demande de cibler les garçons dans leurs propositions sous prétexte que ce sont eux qui posent problème à l'adolescence.

« On se soucie depuis un quart de siècle – dit encore Yves Raibaud – de canaliser la violence des jeunes dans des activités positives ce qui revient à sur-subventionner les garçons et ainsi à participer à la sur-construction d'une identité masculine hégémonique dans la ville. »

Les constats sont les mêmes qu'il s'agisse de sport ou d'autres loisirs comme notamment ceux qui touchent à la scène. « On parle des musiques actuelles comme d'un renouvellement de la créativité des jeunes de banlieue mais en fait ce sont massivement des cultures masculines » poursuit Yves Raibaud qui ajoute « les productions sociales dites féminines sont dévalorisées. Le twirling bâton ou les majorettes sont jugés ridicules et ringards alors que le hip-hop ou le graff sont considérés comme socialement importants. »

Des villes sans voitures, pour qui ?

Les travaux menés par Yves Raibaud et ses collègues de l'université de Bordeaux montrent tous une ville construite par et pour les hommes dont les femmes sont physiquement absentes. « Qui aménage la ville ? Qui se retrouve pour en discuter ? » interroge Yves Raibaud qui note par ailleurs que les auteurs d'ouvrages sur le sujet sont à 90% des hommes.

Une situation qui n'est selon lui pas prête d'évoluer vu le peu de considération des élu-es. « On accepte l'idée qu'il faut des trottoirs à poussettes et des parcs pour que les femmes puissent promener les enfants, mais considérer que les filles puissent jouir de la ville comme les garçons, notamment lors de sorties nocturnes, reste quelque chose d'assez révolutionnaire pour les élu-es » s'emporte-t-il.

A quelques jours de la Cop21 et alors qu'il est de bon ton de chercher des solutions pour préserver la planète, il semble que la ville durable de demain soit une fois encore envisagée par et pour les hommes. « Supprimer la voiture en ville, c'est bien, mais qui va être pénalisé ? » demande Yves Raibaud. Pour lui la réponse s'impose : les femmes. Parce que c'est sur elles que repose la majorité des tâches domestiques et notamment les accompagnements d'enfants ou les courses. Et que par ailleurs, ça ne résout pas le problème de l'insécurité puisque dans les enquêtes menées à Bordeaux, beaucoup de femmes disent préférer se déplacer en voiture le soir venu par peur d'être accostées dans la rue ou les parkings publics. Le sentiment d'insécurité étant en effet un autre élément important à prendre en compte quand on observe le manque d'investissement des femmes dans la ville. "Plus j'avance dans mes recherches, plus le problème de la violence me paraît important" dit encore Yves Raibaud.

L'intérêt général des hommes

Pour Yves Raibaud, dans une ville sans voiture, les femmes sont renvoyées à leur culpabilité. « Prendre votre voiture, ce n'est pas bien ; ce n'est pas l'intérêt général » leur dit-on. Mais comment circuler à vélo quand on a un voire deux jeunes enfants à déposer à la crèche ou chez la nourrice, des courses à transporter, des parents à visiter à l'autre bout de la ville ? Comment circuler à vélo par tous les temps quand on à l'obligation de se présenter à son poste de travail en tailleur chic et talons hauts ? Comment circuler à vélo quand on appartient à une culture où ce moyen de locomotion n'est pas destiné aux femmes et qu'on n'a jamais appris à s'en servir ?

Yves Raibaud en est convaincu, la ville qu'on prépare pour demain ne sera pas celles des femmes non plus en tout cas pas tant que reposeront sur elles les trois quarts des tâches domestiques. C'est étonnant, note-t-il, alors que les femmes utilisent plus les transports en commun que les hommes (56% contre 44%) alors que les deux roues motorisés restent un exercice presque exclusivement masculin, quand le discours sur le climat devient anxiogène, pour atténuer le réchauffement climatique ou diminuer les embouteillages, des assemblées constituées quasiment uniquement d'hommes décrètent : il faut aller à l'école à pied ! Pour lui, cette nouvelle vision de la ville « ressemble comme deux gouttes d'eau à la ville rêvée des hommes ! »

Geneviève ROY

Pour aller plus loin :
Parution récente d'un livre d'Yves Raibaud, « La ville par et pour les hommes » dans la collection Egale à égal aux éditions Belin (sept 2015)

livreraibaud

Etude menée par Floriane Ulrich sur les empêchements des femmes à la pratique du vélo.

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On reste en contact

Grâce à cette rubrique, retournons à la rencontre de femmes qui à un moment de leur parcours ont déjà croisé notre webmagazine depuis sa création en juin 2013...

 

Martha et les "enfants ACZA"

martha

 

Depuis sa création, Breizh Femmes s'intéresse au travail de Martha Diomandé et de son association ACZA qui milite contre l'excision. Pour elle, s'opposer à l'excision, c'est d'abord accompagner les matrones – les exciseuses - vers d'autres pratiques qui permettent de respecter les traditions et d'assurer la formation des petites filles tout en se débarrassant de l'acte mutilant. C'est aussi proposer à ces femmes de rester des membres reconnues de leurs communautés.

Grâce à des campagnes de formation et à la construction de cases de naissance, ACZA est présente dans une quinzaine de villages en Côte d'Ivoire où commence à grandir une nouvelle génération d'enfants qui ne seront jamais excisées et de femmes épanouies dans leur mission d'accoucheuses.

« On ne force personne à venir accoucher dans nos cases – explique Martha Diomandé qui a répondu à quelques questions – mais les femmes qui viennent savent que leur enfant ne pourra pas être excisée. C'est un acte de courage pour elles de s'afficher ainsi. Leurs enfants appartiennent en quelque sorte à l'association. On les appelle les "enfants ACZA" ».

Lire l'interview de Martha Diomandé

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