C'est le principe des Veillées d'à côté de la Maison Bleue à Rennes. On échange entre voisins du quartier Saint-Martin puis on partage une soupe. Et le mois de mars, forcément, on y parle des femmes. Ou, mieux, on laisse les femmes parler.

C'est avec l'association Déclic Femmes et la Compagnie Quidam Théâtre que le 7 mars dernier, le public s'est pressé nombreux pour savourer un joli moment d'humanité.

Au programme : douze femmes, douze pays, douze histoires. Quelques chansons, un peu de musique et des mots qui résonnent encore lorsque l'on rentre chez soi.

 

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« Je voudrais être moi, pouvoir exister au-delà des questions de langues et de culture,
être un humain, voilà tout »
Priscila, 33 ans, Mexique, arrivée en France en 2010

 

Il a fallu rajouter des chaises, la bonne odeur de soupe donne faim, pourtant, on n'a pas envie de que ça s'arrête. Elles viennent du Maroc, des Philippines, de Turquie, du Sénégal, du Mexique... On entendra quelques mots dans leurs langues maternelles ; certains que l'on comprendra, d'autres pas du tout. Un peu de musique en accompagnement, elles chanteront dans des langues inconnues qui parlent d'ailleurs. Pour cette occasion, elles se sont parées de vêtements de fête aux couleurs ensoleillées. Un peu de là-bas entre ici, en Bretagne, la terre d'accueil.

« Quand on accueille une personne migrante – explique Fatima Zédira, directrice de Déclic Femmes à la fin de la lecture publique – ce n'est pas pour un jour ; c'est pour la vie ». La France, ces femmes ont choisi d'y vivre et d'en apprendre la langue. Certaines la maîtrisent déjà parfaitement, d'autres sont encore en phases d'apprentissage. Toutes partagent les activités de l'association, comme bénéficiaires ou désormais comme bénévoles. Elles ont en commun « le désir d'être dans la société française par la culture ».

 

« Même si on n'est pas riche d'argent, on est riche de cultures, c'est ça l'essentiel »
Leïla, 44 ans, Maroc, arrivée en France en 2012

 

declic2L'an dernier le mois de mars avait été pour elles l'occasion de s'inscrire dans un projet nommé « cartes postales » qui leur avait permis de parler de leur identité, de leur histoire passée et présente sous forme de dessins. Aujourd'hui, ces dessins sont repris pour illustrer le livret qu'elles sont fières de présenter en ce mois de mars 2017. Avec « Langues en exil au féminin pluriel » elles se racontent à travers leur apprentissage de la langue, un passage obligé pour se sentir appartenir au pays d'accueil. « C'est leur histoire – dit encore Fatima Zédira – et c'est elles qui ont décidé de l'écrire ! »

Le français « langue de l'espoir, langue de liberté » disent-elles face à ces langues qui portent en elles les souffrances et les peurs. « Je viens de la guerre – dit Sadaf, d'Afghanistan – et je ne peux penser toutes ces horreurs qu'en dari. » « Même si le rom est ma langue maternelle - écrit Sadja venue du Kosovo – c'est ma langue de peines ». Le français en revanche représente pour elle « la langue qui affirme le droit ». « En apprenant le français – dit-elle encore – je dis que je veux rester ici, que je ne veux plus vivre en dépendant de mes cartes de séjour. »

 

« Je rêve en chinois, parfois en anglais, mais jamais en français.
Je suis pressée de rêver en français »
Wei Jing, 35 ans, Malaisie, arrivée en France en 2015

 

Pourtant, toutes expriment la difficulté à apprendre le français qui parfois est la deuxième ou la troisième langue d'exil et le temps qu'il faut pour oser prendre la parole. « Dans le quotidien tout le monde parle trop vite » regrette Mayra, la Péruvienne, qui ajoute qu'elle aimerait parler davantage le français à la maison pour progresser plus vite, mais dit-elle, « mon mari est obligé de me reprendre, d'être patient, ça l'énerve et on retombe dans la facilité : on finit en espagnol ! »

declic3« J'ai peur de faire des fautes et que l'on se moque de moi » témoigne Mame, arrivée du Sénégal en 2013 ; et d'autres encore souffrent d'un sentiment d'infériorité. « Ce n'est pas parce que je ne comprends pas ce qu'on me dit, que je ne peux pas répondre et dire ce que je pense, que je n'ai rien dans la tête » dit Wei Jing la Malaisienne à laquelle la Mexicaine Priscila fait écho en avouant qu'au début elle avait « peur de [se] tromper de mots et d'être considérée comme quelqu'un qui a la tête vide ! »

Alors certaines ont adopté des stratégies comme Florentina qui se réjouit de son « ordinateur dictionnaire ». Cette Roumaine qui n'ose pas dire aux gens de « ralentir, de mieux prononcer » de peur de « leur faire perdre leur temps » prépare chaque matin une feuille de papier sur laquelle elle recopie des conjugaisons à réciter dans la journée pendant qu'elle fait des ménages. « Mon sac est rempli de verbes sur des bouts de papier » s'amuse-t-elle.

 

« Il n'y a pas besoin de connaître la langue de l'autre
pour faire une partie de ballon ou pour jouer à cache-cache »
Ayshe, 33 ans, Bulgarie, arrivée en France en 2004

 

« J'étais dépendante de mon mari, de celui qui parlait la langue et c'était plutôt pénible » s'agace Priscila. En effet, si leurs enfants vont à l'école, si leurs maris (parfois Français) vont travailler, les femmes migrantes se retrouvent souvent seules à la maison. Une difficulté supplémentaire pour se familiariser avec la langue locale.

« Au départ, j'avais parfois l'impression d'être une prisonnière. Je ne pouvais même pas aller chercher du pain » dit Ayshe, venue de Bulgarie. « Mes enfants parlent mieux que moi. Pendant qu'ils allaient à l'école, moi je m'occupais de la maison, je sortais très peu, je rencontrais peu de monde » dit encore Djamila l'Algérienne. « Je n'ai pas beaucoup d'opportunités pour m'exprimer en français, je ne travaille pas et finalement je n'ai pas beaucoup de lieux de rencontres » se désole Abirami du Sri Lanka qui ajoute : « comme je ne suis pas à l'aise, que je mets du temps à trouver mes mots, les personnes perdent patience et utilisent l'anglais. »

Grâce à l'association Déclic Femmes, elles apprennent le français, sortent de leur isolement et rencontrent d'autres femmes, migrantes ou non, avec lesquelles elles peuvent échanger. C'était aussi le message de cette soirée qui ne doit pas faire oublier que toutes gardent au fond d'elles-mêmes une autre langue qui parle aussi de leur histoire.

 

« Je suis un mélange de langues, mais j'ai toujours le nom et le prénom identiques »
Sadja, 31 ans, Kosovo, arrivée en France en 2007

 

« Mes souvenirs sont arabes – dit Leïla arrivée du Maroc en 2012 - l'arabe m'a construite ; cette langue est ma personnalité » « J'ai en moi deux langues, deux cultures, le turc musulman et le bulgare chrétien » dit Ayshe. A propos de sa langue maternelle, le Diola, Mame explique : « je suis née et j'ai grandi avec cette langue, dans cette langue. Je suis cette langue » et elle souhaite que ses enfants la connaissent pour « continuer à discuter avec les anciens du village ».

Enfin, c'est avec beaucoup de poésie que Wei Jing, très récemment arrivée en France, parle de sa famille : elle parle chinois, son mari parle français, ensemble ils communiquent en anglais. « Parfois je me mélange entre toutes ces langues, toutes ces grammaires, tous ces vocabulaires – dit-elle - Des mots passent régulièrement, sans prévenir, d'une langue à l'autre. On dirait que les mots aiment bien quelquefois sortir de leur langue, ça les amuse sans doute ! »

A travers leurs témoignages regroupés dans ce livret par Loïc Choneau, metteur en scène de Quidam Théâtre, ces femmes n'ont qu'une envie qu'elles ont exprimé sur scène à la Maison Bleue : être elles-mêmes. Comme le disent Hayal et Meral, Kurdes de Turquie : « chaque femme, au-delà des drapeaux est avant tout une femme. Une femme qui parle, qui affirme ses opinions et se bat pour elles. Rien de plus ! »

Geneviève ROY

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On reste en contact

Grâce à cette rubrique, retournons à la rencontre de femmes qui à un moment de leur parcours ont déjà croisé notre webmagazine depuis sa création en juin 2013...

 

Martha et les "enfants ACZA"

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Depuis sa création, Breizh Femmes s'intéresse au travail de Martha Diomandé et de son association ACZA qui milite contre l'excision. Pour elle, s'opposer à l'excision, c'est d'abord accompagner les matrones – les exciseuses - vers d'autres pratiques qui permettent de respecter les traditions et d'assurer la formation des petites filles tout en se débarrassant de l'acte mutilant. C'est aussi proposer à ces femmes de rester des membres reconnues de leurs communautés.

Grâce à des campagnes de formation et à la construction de cases de naissance, ACZA est présente dans une quinzaine de villages en Côte d'Ivoire où commence à grandir une nouvelle génération d'enfants qui ne seront jamais excisées et de femmes épanouies dans leur mission d'accoucheuses.

« On ne force personne à venir accoucher dans nos cases – explique Martha Diomandé qui a répondu à quelques questions – mais les femmes qui viennent savent que leur enfant ne pourra pas être excisée. C'est un acte de courage pour elles de s'afficher ainsi. Leurs enfants appartiennent en quelque sorte à l'association. On les appelle les "enfants ACZA" ».

Lire l'interview de Martha Diomandé

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