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Les critiques ont qualifié son premier roman de « livre loufoque ». Ce qui étonne beaucoup Irina Teodorescu qui n'avait pas eu le sentiment d'écrire une histoire drôle.

Mais depuis une quinzaine d'années qu'elle a choisi la France, la jeune Roumaine, née à Bucarest, a appris que les différences de culture passent aussi par l'humour.

« En Roumanie, on aime beaucoup l'absurde– raconte-t-elle – avant je n'osais pas, mais maintenant, je me fais un plaisir de raconter des blagues où je sais que personne ici ne va rigoler ! Ça prend du temps pour en arriver à ça ! »

Allure juvénile, voix douce à l'accent d'ailleurs ; portrait d'une jeune femme entre deux mondes.

 

 

 

Arrivée en France, à Paris, à l'âge de dix-neuf ans, Irina Teodorescu a d'abord pris le temps d'apprendre la langue. Dans la première agence de communication où elle travaille comme graphiste, elle déjeune avec ses collègues, « une équipe jeune et sympa » mais elle ne comprend rien aux conversations. « Je rigolais – se souvient-elle aujourd'hui – mais je ne comprenais pas du tout ce que les gens disaient. Il y avait plein de références à un film que je n'avais pas vu ; c'était le « Père Noël est une ordure ». Quand je l'ai vu, plus tard, je m'attendais à autre chose mais au moins, maintenant je sais de quoi on parle ! »

Devenue Rennaise depuis juin 2014, Irina sera une des invitées du Festival Rue des Livres les 14 et 15 mars prochain dans la capitale bretonne. Aujourd'hui, en effet, la jeune femme est aussi à l'aise en français que dans sa langue natale et quand elle entreprend de revenir à ses premières amours, c'est en français directement qu'elle écrit d'abord un recueil de nouvelles paru en 2011 puis un premier roman, « La Malédiction du bandit moustachu » sorti en août dernier. « Ça me vient comme ça » dit-elle simplement sans autre explication. Avant d'avouer mais toujours avec pudeur : « Ça met une distance, j'ai moins peur. »

maledictionbanditmoustachuLaisser passer ou disparaître

Son inspiration, elle, elle continue à la puiser dans le pays de son enfance qu'elle décrit comme une toile dans le vent. « Le peuple Roumain n'est pas très ancien et il se cherche encore un peu – dit-elle avec beaucoup de poésie – La Roumanie est entre l'Orient et l'Occident et a servi longtemps de frontière à l'Empire Ottoman... Il a fallu laisser passer sinon on disparaissait, on était englouti par l'un ou par l'autre. C'est un peu comme une toile dans le vent ; le vent passe à travers et il y a des vents contraires qui arrivent, mais il y a des trous dans la toile, alors, ça passe... »

Malgré tout, la poète reste lucide. « Je vois très bien les défauts de la Roumanie – dit-elle – et je les admets volontiers. » Le principal pour elle : le manque de confiance. « Les Roumains ne s'aiment pas ; ils se considèrent comme moins que rien. Et du coup, c'est l'image qu'ils renvoient ! » Alors, pour apprendre à s'aimer ceux qui gagnent de l'argent en France n'ont qu'une hâte, c'est de construire les maisons les plus folles dans leurs villages roumains comme preuve d'une réussite inattendue.

« C'est juste mochissime ! » s'exclame Irina, décrivant des bâtiments ornés de balcons à colonnades à des années lumière des jolies petites maisons de bois sculpté, traditionnelles de son pays. « Ils mettent à la poubelle leurs traditions - regrette-t-elle – Il n'y a pas d'éducation collective du peuple roumain pour qu'il s'aime lui-même ! »

Dépasser les clichés par la rencontre

Irina dit n'avoir jamais ressenti une quelconque discrimination en France du fait de ses origines roumaines. Elle sait, pourtant, que certain-es de ses compatriotes en souffrent. Comme cette jeune étudiante venue à sa rencontre l'année dernière et qui avait beaucoup de mal avec cette image de la Roumanie. « Elle avait fait un site et rencontrait des gens pour montrer qu'ils étaient tout à fait normaux, intégrés, qu'ils ne volaient pas les téléphones portables. » Irina croit à la rencontre humaine par-delà les clichés. « Il y a un moment – dit-elle - quand on est face à face avec quelqu'un, on ne pense plus d'où on vient ! »

Autre leçon que lui a appris son pays natal : se méfier de la politique. « Un moment donné, je me suis intéressée à la politique – raconte-t-elle – c'était au moment du référendum sur l'Europe. Moi, j'étais pour parce que je trouve que c'est hyper important cette idée de l'Europe, de gens ensemble après toutes ces guerres, toutes ces horreurs qui se sont passées... et j'ai été déçue, je n'ai pas compris pourquoi tout le monde était contre. Je pense que les gens sont trop égoïstes ! »

Nourrie de l'histoire d'un pays qui fut trop à droite, ami de l'Allemagne nazie, avant d'être très à gauche, avec un régime communiste, Irina n'aime pas les extrêmes. Un sujet, semble-t-il, sur lequel elle serait capable de s'enflammer. « Il y a des gens qui attendent un monde complètement utopique, où on partagerait tout ! Mais j'ai envie de leur dire : c'est juste impossible ! Arrêtez ; on a essayé, ça ne marche pas ; ce n'est pas une solution ! »

Faire ce qu'on peut, chacun dans son coin

Si on évoque les droits des femmes, là encore, Irina se trouve en situation de comparer. « Je pourrais me poser ces questions par rapport à la société roumaine qui est beaucoup moins avancée qu'ici – dit-elle – mais, je crois que je ne suis pas une militante ; d'ailleurs, je pense que c'est très français, ça ! Moi, je suis plutôt du genre à dire : faisons ce qu'on peut, chacun dans son coin ! » Et quand ses amies féministes l'interrogent sur la place de la femme dans son roman, elles la font simplement « rigoler ».

IrinaC'est une bonne nature, Irina ; elle rit beaucoup et sourit tout le temps. Du haut de ses « bientôt trente-six ans », elle est mère de deux adolescents de quatorze ans, élevés dans la double culture. « Ils se sentent plus Français – dit-elle – mais ils sont fiers d'avoir des origines roumaines » Si on lui demande comment elle voit son avenir en France, c'est encore avec un large sourire qu'Irina répond. « C'est drôle – dit-elle - parce que mes enfants me demandent souvent ce que je ferai quand je serai vieille. Et moi, je n'arrive pas du tout à m'imaginer plus loin que dans cinq ans. »

Elle pense pourtant qu'elle va arrêter la communication pour se consacrer à l'écriture, d'ailleurs elle vient de terminer l'écriture d'un deuxième roman. Mais, elle sait qu'il va être difficile « d'en vivre ». « Normalement, je suis à l'âge où les gens gagnent bien leur vie, où tout va bien - analyse-t-elle en finissant son café allongé – et moi, je suis toujours à ne pas savoir ce qui va se passer d'ici quelques mois ! » La liberté de l'artiste ? « Certainement – conclut-elle dans un rire – de toute façon, ça a toujours été comme ça ! »

Geneviève ROY

Pour aller plus loin :

Lire les ouvrages d'Irina Teodorescu : Treize, recueil de nouvelles – éditions Emue (2011) et La Malédiction du bandit moustachu – éditions Gaïa (2014)

Sur les Roumains de France, découvrir le site de Madalina Alexe, Le Café des Roumains avec notamment un portrait d'Irina Teodorescu.

Le Festival Rue des Livres se déroule à Rennes les 14 et 15 mars au Parc des Gayeulles sur le thème « album de famille » - Une rencontre est prévue avec Irina Teodorescu au Café Littéraire, le dimanche à 15h 30. Voir le programme complet

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On reste en contact

Grâce à cette rubrique, retournons à la rencontre de femmes qui à un moment de leur parcours ont déjà croisé notre webmagazine depuis sa création en juin 2013...

 

Martha et les "enfants ACZA"

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Depuis sa création, Breizh Femmes s'intéresse au travail de Martha Diomandé et de son association ACZA qui milite contre l'excision. Pour elle, s'opposer à l'excision, c'est d'abord accompagner les matrones – les exciseuses - vers d'autres pratiques qui permettent de respecter les traditions et d'assurer la formation des petites filles tout en se débarrassant de l'acte mutilant. C'est aussi proposer à ces femmes de rester des membres reconnues de leurs communautés.

Grâce à des campagnes de formation et à la construction de cases de naissance, ACZA est présente dans une quinzaine de villages en Côte d'Ivoire où commence à grandir une nouvelle génération d'enfants qui ne seront jamais excisées et de femmes épanouies dans leur mission d'accoucheuses.

« On ne force personne à venir accoucher dans nos cases – explique Martha Diomandé qui a répondu à quelques questions – mais les femmes qui viennent savent que leur enfant ne pourra pas être excisée. C'est un acte de courage pour elles de s'afficher ainsi. Leurs enfants appartiennent en quelque sorte à l'association. On les appelle les "enfants ACZA" ».

Lire l'interview de Martha Diomandé

Dans la même rubrique, retrouvez également : Céline Boizard ou l'entrepreneuriat comme "une aventure humaine passionnante" ; Anne Lecourt admise dans la cour des grandes.