Elles sont en grève depuis un an. Une grève devenue invisible et des revendications que les politiques ne semblent pas entendre.

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Pour marquer le premier anniversaire de leur mouvement, les sages-femmes ont choisi de changer de tactique. Aujourd'hui, elles partent à la rencontre des élu-es.

Isabelle Martel, sage-femme à Vitré, a l'impression de s'être fait avoir mais elle reste ferme : « pas question de lâcher maintenant, il y a trop d'enjeux pour la santé des femmes »

 

 Interview d'Isabelle Martel, sage-femme

Le 16 octobre 2013, débutait le mouvement de revendications des sages-femmes. Aujourd'hui, on ne parle plus beaucoup de vous et on ne vous voit plus dans les rues, pourtant, vous êtes toujours mobilisées. Où en sont vos revendications ?

Nous venons de suspendre le mouvement début octobre ; il était devenu invisible. C'est ce qu'on appelle une grève « à la japonaise » ; nous disons que nous sommes en grève mais nous continuons à travailler puisque nous sommes assignées à nos postes. La ministre de la Santé, Marisol Touraine, a fait des annonces au mois de mars et beaucoup de gens ont cru que nous avions obtenu quelque chose mais aucune de nos demandes n'a été prise en compte. Nous sommes toujours dans la fonction publique hospitalière et toujours pas reconnues comme premier recours dans le parcours de soin des femmes. Le statut des étudiants n'a pas changé, ni celui des enseignantes qui n'ont toujours pas accès à la recherche universitaire. Nous restons personnel paramédical c'est-à-dire que les sages-femmes qui exercent à l'hôpital n'ont pas le même statut que les médecins, les odontologistes et les pharmaciens. On ne nous met pas du tout en avant pour la santé des femmes et pour le dépistage des pathologies que se soit au niveau gynécologique ou de la grossesse. On ne nous inscrit pas du tout dans le parcours de soin dans la future loi santé. En gros, au bout d'un an, nous n'avons rien obtenu et nous avons un peu l'impression de s'être fait avoir !

Comment voyez-vous l'avenir de ce mouvement ?

Nous restons mobilisées. Nous n'avons pas l'intention de lâcher parce qu'il y a trop d'enjeux notamment pour la santé des femmes. Je ne pense pas que nous puissions baisser les bras maintenant, mais les choses vont prendre une autre forme. Nous nous sommes adressées au Défenseur des droits, au Premier Ministre, au Président de la République, sans obtenir de réponse. Nous avons l'impression que tout le monde nous dit : « on vous écoute » mais personne ne nous entend ! Maintenant, nous essayons de rencontrer individuellement tous-toutes les député-es en prévision de la future loi de santé qui va être présentée à l'Assemblée dans les mois à venir.
Nous n'avons peut-être pas été assez claires sur les fondements de notre mouvement qui finalement est très administratif. Les gens n'ont peut-être pas bien compris. Pourtant, toutes les revues professionnelles nous donnent raison. The Lancet, une revue scientifique de renommée internationale, montre que les pays développés qui utilisent les sages-femmes à bon escient dans le suivi des grossesses diminuent les facteurs de risques notamment pour les accouchements prématurés mais aussi permettent des accouchements plus « naturels », c'est-à-dire sans péridurale ou épisiotomie. Le rôle de la sage-femme est dans la prévention. Dépister les problèmes et les prendre en compte rapidement permet de limiter les conséquences et bien sûr le coût pour la société. C'est ce qui se passe par exemple en Grande-Bretagne, aux Pays-Bas ou en Suède ; ils ont balisé ce parcours de soin comme ça, c'est-à-dire que toutes les femmes sont vues par des sages-femmes et si elles dépistent une pathologie elles orientent vers le gynécologue ; sinon, les femmes restent avec les sages-femmes. Nous sommes une profession médicale, nous sommes tout à fait capables de dépister les pathologies.

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Qu'est-ce qui fait que cette reconnaissance semble si compliquée en France ? Les médecins ont-ils plus de pouvoir ? Ou ont-ils peur d'une certaine concurrence ?

C'est de la peur, oui ! Mais il faut qu'ils comprennent qu'on va travailler ensemble ! Moi, je ne peux pas travailler toute seule dans mon coin, c'est impossible ! Si un médecin m'oriente une femme enceinte pour un suivi gynécologique, forcément si je dépiste une pathologie, je vais la renvoyer vers lui ! Je ne peux pas travailler sans les médecins ! Il faut un travail en bonne collaboration, en bonne intelligence et c'est dans l'intérêt de la santé des patientes.

Quel bilan tirez-vous de cette année de mobilisation et comment voyez-vous l'avenir de votre profession ?

Personnellement, mon avenir, je ne le vois plus à l'hôpital ; j'ai décidé de m'installer en libérale pour travailler comme je le souhaite et comme j'en ai envie. Pour le reste, il faudrait une volonté du gouvernement. Actuellement, la profession de sage-femme commence à être bouchée et nous avons beaucoup de collègues au chômage. Alors que nous savons que dans les dix ans à venir, nous allons avoir une pénurie de gynécologues. L'activité des sages-femmes libérales est appelée à se développer si le gouvernement met en place une politique qui favorise les retours au domicile précoces après les accouchements. C'est bien de rentrer vite à la maison, mais il faut assurer un suivi ! En revanche, je crois que notre mouvement a permis d'informer de nombreuses femmes qui ont découvert qu'elles pouvaient avoir recours aux sages-femmes pour un suivi gynécologique ou obstétricien. Sur ce plan-là, nous avons quand même gagné quelque chose !

Propos recueillis par Geneviève ROY

Pour aller plus loin :

Quelques chiffres parlants : d'après l'enquête Périnatale de 2010, en France seulement 11,7% des femmes ont consulté principalement des sages-femmes durant leurs grossesses et seulement 5,4% d'entre elles en ont vu une en début de grossesse.

Les revendications des sages-femmes restent les mêmes au bout d'un an de mouvement :

- Reconnaissance comme praticiens de premier recours quel que soit le mode d'exercice et
positionnement dans le parcours de santé en soins primaires pour la femme enceinte ou non
- Création d'une consultation spécifique (prise en charge à 100% par l'Assurance Maladie)
réalisée par les sages-femmes et les médecins généralistes d'entrée dans la sexualité,
d'information sur la contraception, prévention des IST et des addictions destinée aux jeunes
de 16 ans
- Obtention du statut de personnel médical hospitalier avec une place à part entière dans la
gouvernance hospitalière, pour exercer leurs compétences, avec un salaire à la hauteur de
leurs responsabilités à l'hôpital, mais aussi avec ses déclinaisons indispensables dans tous les
autres modes d'exercice salariés (en PMI et dans les établissements privés)
- Formation dans des structures universitaires respectant l'autonomie de la filière
maïeutique, notamment d'un point de vue budgétaire, tout en garantissant une qualité
pédagogique, scientifique et administrative
- Obtention d'un statut pour les femmes enseignantes qui leur garantira une gestion de cette filière
autonome tout en leur permettant de conserver l'indispensable activité clinique parallèle ainsi
que la recherche en maïeutique nécessaire pour améliorer la santé des femmes et de leurs
nouveau-nés
- Obtention d'un statut d'étudiant hospitalier à l'instar des étudiants en médecine, odontologie et
pharmacie pour une meilleure protection sociale et une reconnaissance des étudiants
- Obtention d'une révision des décrets de périnatalité de 1998 et qui sont de fait obsolètes aux vues
de la politique de fermeture et de regroupement des maternités.

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On reste en contact

Grâce à cette rubrique, retournons à la rencontre de femmes qui à un moment de leur parcours ont déjà croisé notre webmagazine depuis sa création en juin 2013...

 

Martha et les "enfants ACZA"

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Depuis sa création, Breizh Femmes s'intéresse au travail de Martha Diomandé et de son association ACZA qui milite contre l'excision. Pour elle, s'opposer à l'excision, c'est d'abord accompagner les matrones – les exciseuses - vers d'autres pratiques qui permettent de respecter les traditions et d'assurer la formation des petites filles tout en se débarrassant de l'acte mutilant. C'est aussi proposer à ces femmes de rester des membres reconnues de leurs communautés.

Grâce à des campagnes de formation et à la construction de cases de naissance, ACZA est présente dans une quinzaine de villages en Côte d'Ivoire où commence à grandir une nouvelle génération d'enfants qui ne seront jamais excisées et de femmes épanouies dans leur mission d'accoucheuses.

« On ne force personne à venir accoucher dans nos cases – explique Martha Diomandé qui a répondu à quelques questions – mais les femmes qui viennent savent que leur enfant ne pourra pas être excisée. C'est un acte de courage pour elles de s'afficher ainsi. Leurs enfants appartiennent en quelque sorte à l'association. On les appelle les "enfants ACZA" ».

Lire l'interview de Martha Diomandé

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