« Pour faire une fille, on prend un garçon et on lui ajoute quelque chose ». Aucun sexisme dans les propos de Sylvie Cromer, bien au contraire. La sociologue était dernièrement invitée par Questions d'Egalité et Mix-Cité Rennes pour une conférence sur la littérature jeunesse.

Son objectif : démontrer que dans les albums pour enfants, le personnage neutre n'existe pas ; chacun se doit d'être garçon ou fille, femme ou homme, même si souvent des animaux remplacent les humains dans les récits destinés aux tout-petits.

Et si le personnage masculin se suffit à lui-même, les personnages féminins se repèrent par leurs attributs : des cheveux longs et une robe rose pour la petite fille, un tablier pour la maman ! Des images stéréotypées pas si anodines que cela car elles influent sur la construction des enfants et peuvent selon la conférencière contribuer à légitimer certaines répartitions sociales des rôles. En tout cas, elles appauvrissent l'imaginaire des enfants.

sylviecromerDès le début de la conférence, Sylvie Cromer se présente en tant que féministe. Une façon pour elle d'affirmer que les savoirs féministes sont aussi des savoirs scientifiques. Et confiera-t-elle un peu plus tard : « le féminisme n'est pas une idéologie, c'est un espace de dialogue et de réflexion ».
Pour elle la question déjà ancienne de la littérature jeunesse rejoint une question fortement politique et d'actualité : comment faire advenir l'égalité réelle ? « Il ne suffit pas – dit-elle – de proclamer l'égalité, encore faut-il éduquer à cette égalité ».

Un défi pour les auteur-e-s

Depuis l'étude « Attention, albums ! » qu'elle a menée avec Adela Turin sur la production littéraire de 1994, elle est consciente que les choses ont évolué.

Néanmoins la catégorisation féminin/masculin persiste et les unes ne sont jamais sur un pied d'égalité avec les autres. « Les personnages masculins – explique la sociologue – restent majoritaires et ont étendu leur domaine d'action, les personnages féminins restent marginalisés. » Affublés d'attributs récurrents qui l'identifient par rapport au personnage masculin, « le personnage féminin est une déclinaison de... - dit encore Sylvie Cromer – il ne peut pas prétendre à représenter l'universel. »

Ce qui a changé dans la littérature jeunesse depuis les années 90, c'est la place des enfants. Le clivage entre les sexes est moins importants que pour les adultes même s'il reste des écarts visibles ; garçons et filles peuvent avoir les mêmes qualités, les mêmes actions mais les garçons seront toujours plus nombreux et présents dans les lieux publics alors que les filles – comme leurs mères – seront représentées la plupart du temps dans l'espace privé.

Et quand on voit des pères jouer avec leurs enfants, il s'agit généralement de leurs fils et beaucoup plus rarement de leurs filles !

Un vrai défi pour les créateurs et créatrices d'albums qui travaillent sur le genre mais pas toujours facile pour eux de faire publier leurs ouvrages. Sylvie Cromer précise que les éditeurs* affirment qu'un livre dont le héros est un garçon peut être lu (et donc acheté!) par tout le monde alors qu'un livre dont le héros est une héroïne ne pourra intéresser que les filles !

Avoir d'autres modèles et apprendre à en rire

martineSylvie Cromer est lucide mais pas désespérée. Si les productions littéraires pour enfants restent importantes dans la construction de l'imaginaire, elles ne sont pas seules à l'œuvre. D'ailleurs, reconnaît-elle avec humour « j'ai lu tous les Martine quand j'étais enfant. »

Un constat en forme de provocation car explicite-t-elle après la conférence, « lire Martine dans les années 60 et le lire aujourd'hui ce n'est pas la même chose, il faut le remettre en contexte. Ce qui me plaisait dans ces livres c'est que Martine voyageait, prenait l'avion avec sa mère, faisait du théâtre, etc » Et quand elle s'occupait de la maison, c'était avec des appareils électroménagers modernes pas avec un simple balai se souvient encore la sociologue qui plus sérieusement relève que Martine était l'aînée de sa famille alors qu'il est difficile aujourd'hui de trouver un album qui mette en scène une fratrie dont l'aîné n'est pas un garçon !

Ce qui compte bien évidemment, c'est tout l'environnement de l'enfant, les autres livres lus, les modèles proposés par la famille et puis tout ce qu'on va dire autour du livre et la possibilité aussi – peut-être surtout – de s'autoriser à rire des situations sexistes rencontrées pour relativiser les choses.

Un sexisme naturalisé devenu parfois inconscient

Les stéréotypes sont des « économiseurs » de pensée explique Sylvie Cromer, pour qui ils ne créent pas les inégalités, mais les légitiment et contribuent à banaliser les discriminations au nom d'une certaine différence. Si la sociologue se réjouit de la volonté politique actuelle et notamment des ABCD de l'égalité mis en place dans les écoles, elle reconnaît qu'il ne faudrait pas que les enfants aillent plus vite que leurs parents car si « l'éducation est faite par de multiples acteurs et actrices, la famille reste prépondérante surtout au plus jeune âge »

Difficile parfois d'aller à contre courant dans une société où la différence entre les sexes a été érigée en principe fondateur comme si résume Sylvie Cromer « il n'y avait rien d'autre comme fondement de notre identité ».

conference« Il faut que tous les adultes prennent en charge cette question d'égalité – dit-elle encore – qu'on arrête de mutiler les enfants et qu'on leur ouvre tous les champs des possibles. » Car en effet pour la sociologue c'est bien d'une mutilation qu'il s'agit. Même si c'est rarement de manière délibérée, car elle reconnaît qu'on est à la fois tous prisonniers d'un langage qui fait la part belle au masculin et aussi « enfermés dans des représentations collectives ».
« La question de la différence des sexes a été naturalisée – dit-elle – il faut vraiment faire un retour sur soi pour se dire : il y a cinquante ans, être une femme n'était pas la même chose qu'aujourd'hui et être un homme n'était pas non plus la même chose qu'aujourd'hui. Donc, ce n'est pas naturel d'être une femme ou d'être un homme ; c'est de la construction culturelle et sociale et ça évolue selon les espaces, selon les classes sociales, selon les époques. » Et bien sûr selon l'éducation reçue.

Geneviève ROY

Pour aller plus loin :

Concernant la place des femmes dans les manuels scolaires : lire l'étude du Centre Hubertine Auclert

 

* - Citons tout de même deux éditeurs qui militent pour l'égalité, les éditions Talents Hauts bien sûr qui en ont fait leur ligne éditoriale et les éditions Rue du Monde.

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Grâce à cette rubrique, retournons à la rencontre de femmes qui à un moment de leur parcours ont déjà croisé notre webmagazine depuis sa création en juin 2013...

 

Martha et les "enfants ACZA"

martha

 

Depuis sa création, Breizh Femmes s'intéresse au travail de Martha Diomandé et de son association ACZA qui milite contre l'excision. Pour elle, s'opposer à l'excision, c'est d'abord accompagner les matrones – les exciseuses - vers d'autres pratiques qui permettent de respecter les traditions et d'assurer la formation des petites filles tout en se débarrassant de l'acte mutilant. C'est aussi proposer à ces femmes de rester des membres reconnues de leurs communautés.

Grâce à des campagnes de formation et à la construction de cases de naissance, ACZA est présente dans une quinzaine de villages en Côte d'Ivoire où commence à grandir une nouvelle génération d'enfants qui ne seront jamais excisées et de femmes épanouies dans leur mission d'accoucheuses.

« On ne force personne à venir accoucher dans nos cases – explique Martha Diomandé qui a répondu à quelques questions – mais les femmes qui viennent savent que leur enfant ne pourra pas être excisée. C'est un acte de courage pour elles de s'afficher ainsi. Leurs enfants appartiennent en quelque sorte à l'association. On les appelle les "enfants ACZA" ».

Lire l'interview de Martha Diomandé

Dans la même rubrique, retrouvez également : Céline Boizard ou l'entrepreneuriat comme "une aventure humaine passionnante" ; Anne Lecourt admise dans la cour des grandes.