Lorsque je commence les recherches qui me permettront d'écrire mon mémoire de Master 2, en septembre 2014, je me définis déjà comme féministe.

Féministe, je le suis depuis que je sais que le mot existe, autant par conviction que par expérience. Cette conviction résulte avant tout d'une conscience historique profondément ancrée. Je sais ce que je dois en tant que femme à celles qui m'ont précédée et qui ont arraché les droits dont je jouis aujourd'hui. Tout reste à faire, bien sûr, mais les acquis du XXe siècle sont fondamentaux.

Reconnaître la violence subie lors des combats menés, c'est se prémunir contre l'illusion du « progrès naturel » et acquérir la certitude qu'aucun cadeau ne sera jamais fait aux femmes, comme à tou-te-s les dominé-e-s d'ailleurs. Grâce aux luttes de mes prédécesseures, il me faut bien avouer que mon expérience du sexisme est assez limitée. Je pourrais certes m'étendre sur la tyrannie de la minceur ou de la beauté – et les dégâts qu'elle produit sont suffisamment graves pour qu'on n'en fasse pas un cheval de bataille secondaire – mais fort heureusement, j'ai toujours pu, jusqu'ici, décider par et pour moi-même sans que mon sexe et mon genre ne constituent des obstacles.

Lorsque je commence mes recherches en septembre 2014, je me définis déjà comme anti-raciste. Anti-raciste, je le suis car j'ai été bien éduquée, autant à l'école que par mes parents. Aussi, je le suis tout à fait par conviction et très peu par expérience. Car la vie m'a fait un immense cadeau : je suis née blanche en Occident. Intellectuellement, les discriminations dont le prétexte est la couleur de peau me révoltent et j'ai mis un temps infini à concevoir l'idée même de haine de l'autre pour son apparence ou son origine. Aujourd'hui encore, il me faut fournir un immense effort d'abstraction intellectuelle pour comprendre la mécanique raciste.

À l'adolescence, j'ai découvert avec incrédulité les exploitations esclavagistes et colonialistes et un certain type de régime qui leur a succédé : l'apartheid. Et je croyais, innocemment, que je vivais dans un pays exempt de telles abjections.

Lorsque je commence mes recherches en septembre 2014, je suis donc persuadée que les divisions qui font des ravages au sein du mouvement féministe et qui résultent d'âpres débats à propos de la religion musulmane se résument à une question de racisme. J'ai découvert que la problématique était bien plus complexe.

Les choses sont toujours plus compliquées quand elles touchent à la sincérité des personnes dont on est pourtant convaincu soi-même qu'elles ont tort et que leurs idées ont des conséquences délétères. On peut alors juger sans jamais être capable, ni même avoir le droit, de condamner.

Au cours des derniers mois, j'ai rencontré des femmes, des féministes, et lu quantité de textes écrits de leur main. J'aurais voulu leur dire qu'elles se trompaient, qu'elles étaient aveuglées par les discours nauséabonds qui se multiplient sur l'islam. Mais on ne tient pas de tels propos à des personnes qui ont, quoi qu'on en pense, toujours d'excellentes raisons de penser ce qu'elles pensent.

"Faut-il donc être absolument laïque, voire athée, pour être reconnue féministe ?"

En ce qui concerne la problématique qui m'a occupée, pour l'essentiel, entre septembre 2014 et juin 2015, à savoir le port du foulard et du voile par les femmes musulmanes, j'ai dû admettre que les arguments relevant de la laïcité et du féminisme sont loin d'être irrationnels et qu'ils ne relèvent pas uniquement de la phobie (xéno- ou islamo-).

Les féministes n'ont pas la mémoire courte, bien au contraire. Aussi, elles se souviennent parfaitement de la force qu'avait encore, il y a quelques décennies en France, le patriarcat. Là où elles se trompent, c'est lorsqu'elles croient que le principal moteur de régression, ou la principale force d'inertie, est incarné par la religion, et à plus forte raison par l'islam.

Que la religion soit souvent un instrument de la domination masculine est un fait – c'est d'ailleurs un fait social. L'État l'a également longtemps été, et l'est parfois encore. Faut-il pour autant se revendiquer de l'anarchie pour être une « bonne féministe » ?

Faut-il donc être absolument laïque, voire athée, pour être reconnue féministe ? C'est ce que les réticences vis-à-vis de l'association Al Houda, exprimées par une grande partie du mouvement féministe rennais jusque récemment, peuvent laisser penser.

J'ai rencontré les membres de l'association des femmes musulmanes de Rennes. Elles se souviennent encore avec tristesse avoir dû se justifier devant leurs homologues féministes. On leur demandait de produire un certificat de féminisme, de prouver doublement leur engagement, de se dévoiler symboliquement en somme. Car le fait que certaines d'entre elles aient les cheveux recouverts d'un foulard, d'un bandana, d'un chapeau ou d'un bonnet, suscitait la suspicion.

Je pourrais m'étendre longuement sur les racines profondes de ce rejet. La stigmatisation des femmes voilées, parce qu'elle s'appuie sur les principes de laïcité, de féminisme, parfois sur une certaine conception de la République, est ce que Saïd Bouamama appelle le « racisme respectable » (1). Les invectives, les logiques d'exclusion et les lois d'exception seraient en effet qualifiées de racistes si elles ne se paraient pas de leurs oripeaux moraux.

Je pourrais tenter de démontrer que le racisme anti-Arabe, anti-maghrébin et l'islamophobie sont un héritage de l'époque et de l'imaginaire colonial et que l'« intégration » est à la colonisation intérieure ce que l'« assimilation » était à l'Empire colonial.

Je pourrais employer de grands mots comme « intersectionnalité » et « double » ou « triple discriminations » et prouver que les femmes musulmanes sont victimes à la fois parce qu'elles sont musulmanes et à la fois parce qu'elles sont femmes, et souvent parce qu'elles sont pauvres.

Et tout ceci serait vrai.

De même que je suis persuadée qu'il se joue au sein du collectif qu'on appelle « les femmes » des luttes symboliques qui tiennent à la domination de certaines sur les autres. Ce n'est ni plus ni moins qu'une « domination des femmes par les femmes », en somme, comme l'a si bien exprimé Marjolaine, secrétaire d'Al Houda lorsque je l'ai rencontrée.

"Lorsque les femmes ne sont pas révoltées par leur condition, on ne peut pas les y forcer, car on ne contraint pas les esprits."

Mais je ne suis pas certaine de convaincre qui que ce soit avec mes propres grands discours.

Est-ce si utile de se battre principes contre principes et d'instaurer ainsi un dialogue de sourds ?

Je préfère alors me situer sur un terrain bien connu des féministes : celui de l'émancipation. Le dictionnaire Larousse définit le verbe pronominal s'émanciper comme suit : « Se libérer d'un état de dépendance, s'affranchir des contraintes sociales, des préjugés ». Le verbe transitif, lui, est expliqué ainsi : « Conférer l'émancipation à un mineur. Rendre quelque chose, un peuple, libre, l'affranchir d'une domination, d'un état de dépendance, d'une tutelle. Libérer quelque chose de toute contrainte ».

En s'inspirant de ces définitions, on pourrait résumer les luttes féministes de cette façon : c'est en s'émancipant que les femmes ont obtenu des hommes qu'ils les émancipent. Dans l'histoire du féminisme, les deux verbes sont ainsi toujours allés de pair. Peut-on concevoir d'ailleurs une domination, quelle qu'elle soit, qui ne se soit terminée, ou affaiblie, par la volonté seule des dominants ?

Or, que prétend-on faire aujourd'hui ?

On prétend émanciper les femmes musulmanes du patriarcat inhérent à leur religion sans leur laisser l'opportunité de s'émanciper. Il est vrai que certaines femmes, dont la culture d'origine est musulmane, choisissent une voie d'émancipation en tous points semblables à celle empruntée par les femmes occidentales.

D'autres, au contraire, souhaitent s'émanciper par, et en accord avec leur religion. Celles-là refusent de stigmatiser davantage l'islam ou de renier leur foi.

Parmi les musulmanes, on trouve aussi bien entendu, des femmes qui n'ont pas conscience de leur domination. Pourquoi ? Parce qu'elles ne sont pas différentes en cela du reste de la gent féminine.

Les féministes doivent accepter qu'elle ne peuvent pas émanciper malgré elles ou contre leur gré, les femmes. Si la libération n'est jamais octroyée sans heurts, elle doit néanmoins être réclamée.

Lorsque les femmes ne sont pas révoltées par leur condition, on ne peut pas les y forcer, car on ne contraint pas les esprits. Mais lorsqu'elles se révoltent effectivement contre leur domination, comme les féministes islamiques le font, on n'a pas le droit de les ignorer et de nier le caractère émancipateur de leur combat.

« Les voies de l'émancipation n'ont jamais été aussi diverses » m'a soufflé Gabriel, qui a milité autrefois à Mix-Cité. Je voudrais ajouter que je souhaite ardemment que les féministes restent fidèles à une de leurs devises : « Ne me libère pas, je m'en charge ! ».

Alice Picard

1 - Bouamama S., L'affaire du foulard islamique. La production d'un racisme respectable, Éditions du Geai Bleu, Roubaix, 2004

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