Il arrive qu'on parle de « crimes de femmes » ; il s'agit souvent d'empoisonnements ou d'infanticides. Peut-on accréditer la thèse que la criminalité au féminin serait différente de celle des hommes ? En tout cas, lorsqu'elles comparaissent devant la justice – ce qui est largement moins fréquent que pour les hommes – les accusations sont spécifiques et elles bénéficient peu de l'indulgence de la justice.

C'est le sujet d'une exposition présentée l'an dernier aux archives nationales. Fanny Bugnon et Pierre Fournié, tous deux commissaires de cette exposition, étaient à Rennes voilà quelques semaines pour parler de leur travail dans le cadre de la programmation de Rennes Métropole sur les droits des femmes.

En lien avec l'exposition « J'y crois, j'y crois pas » c'est une figure particulière de ces femmes « présumées coupables », la sorcière, qui a été mise en avant.

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 « L'Histoire est surtout faite par les hommes » déclare d'emblée Fanny Bugnon, maîtresse de conférences à Rennes 2. Dans le cas de la justice, la situation est assez paradoxale. Les femmes sont très minoritaires sur le banc des accusé-e-s ; du quatorzième au vingt-et-unième siècle, une constante demeure : elles « composent une toute petite part de la population judiciaire et de la population carcérale » mais lorsque cela arrive « les regards sont d'autant plus attirés » et ajoute l'historienne : « le fait même d'être là pour certains types de délits les rend a priori coupables ! »

« Restituer la parole de la moitié de l'humanité »

L'exposition présentée l'an dernier aux archives nationales, et consultable en ligne, a été réalisée à partir des archives des procès de femmes de la fin du Moyen-Age au vingtième siècle. Cinq catégories d'accusations ont été retenues qui, rappelle encore Fanny Bugnon, ne sont pas exclusivement féminines ; « certaines sont mixtes, mais le poids des femmes a forgé le regard dans la justice mais aussi dans les représentations culturelles ». Il s'agit bien sûr de la sorcière mais aussi de l'empoisonneuse, de l'infanticide, de la pétroleuse de la Commune de Paris ou encore de ces femmes jugées pour trahison à la Libération.

« Un des enjeux de l'exposition était de restituer une parole de la moitié de l'humanité restée silencieuse pendant trop longtemps – explique Pierre Fournié, conservateur général aux archives nationales – ce sont les hommes qui jugent, les hommes qui décident ; au travers des propos, notamment restitués par des greffiers, notamment dans les procès verbaux d'interrogatoires, nous avons parfois le sentiment d'avoir à faire à des mots authentiques de femmes. »

coupables2Fanny Bugnon souligne une « sorte de schizophrénie de la société française à travers les siècles ». « Globalement les femmes sont mineures sur le plan du droit - rappelle-t-elle – mais elles sont pénalement et fiscalement majeures. » S'il n'existe pas de « procédure spécifique pour les femmes » elle peuvent être traitées différemment lors d'un procès. « La définition de l'adultère et la façon dont il va être puni est différente en fonction du sexe ; l'indulgence étant du côté du mari et la peine plus lourde du côté de l'épouse adultère » précise encore la chercheuse.

« Il y a des questions qu'on ne pose jamais aux hommes »

Du tout temps, que se soit en littérature ou dans les procédures pénales, les femmes sont considérées à la fois comme victimes et comme coupables. Etres faibles qu'on a du mal « à penser comme des individu-e-s autonomes », si les femmes sont plus nombreuses dans les affaires de sorcellerie c'est qu'elles sont « censées être plus sensibles à ce que peut proposer le diable. » On invoque alors leur « fragilité » mais aussi leur « curiosité malsaine».

Et leur culpabilité tourne souvent autour de leurs mœurs avérées ou supposées. « Il y a des questions – dit encore Pierre Fournié – qu'on ne pose pratiquement jamais aux hommes ». Elles concernent forcément la sexualité des femmes, leur rapport aux hommes, leur moralité. Ainsi on recherchera sur leurs corps les « marques du diable » laissées prétendument suite à des relations sexuelles lors d'obscurs sabbats ! « On va raser leurs corps pour rechercher une marque, une tache, une zone de sensibilité différente qui pourrait être le signe de quelque chose de non humain » explique encore Fanny Bugnon. Une humiliation qui en rappelle d'autres, notamment celle des 25 000 Françaises tondues (hors procès) à la fin de la deuxième guerre mondiale,

coupables3Ces humiliations autour du corps des femmes, et en particulier de leur chevelure, objet du désir, est une manière de porter atteinte à leur sexe. A une autre époque, celle de l'après Commune de Paris en 1871, d'autres femmes, appelées les Pétroleuses - un mot qui n'a pas de masculin - seront accusées d'avoir incendié Paris ou Lyon en cachant des bidons de pétrole sous leurs jupes. « Aucune n'a été condamnée pour incendie volontaire – rappelle Fanny Bugnon - pourtant le mythe était né et l'iconographie regorge de ces modèles de femmes ».

A elles aussi, on a posé de nombreuses questions qu'on ne pose qu'aux femmes concernant leur sexualité, leur rapport à la boisson, le lieu où elles dormaient. Parce que dit encore la chercheuse, « elles incarnaient un trouble, un désordre politique et social mais aussi sur le plan des normes de genre ». Ces femmes, « dépourvues de droits politiques » avaient osé « participer à un épisode révolutionnaire ». Les accuser plus durement que les hommes, c'était les « réassigner à leur rôle social dans l'espace domestique ».

Par l'ordonnance du 21 avril 1944, les femmes en France « sont devenues des citoyennes au même titre que les hommes » même si sur le plan civil elles resteront encore inférieures aux hommes pendant de nombreuses années. Progressivement, la magistrature s'est féminisée. Aujourd'hui, conclue non sans humour Fanny Bugnon, « là où on retrouve le plus de femmes en justice, ce n'est pas du côté des justiciables mais du côté du personnel judiciaire ».

Geneviève ROY

Pour aller plus loin :
- consulter l'exposition : visite virtuelle en ligne sur le site des Archives Nationales
- lire le livre : « Présumées Coupables » publié par les éditions L'Iconoclaste et les Archives Nationales (320 pages – 25€)

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