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Quand Nadine Vitel en parle, elle dit : « les filles ».

Grâce à elle, ce sont plus de 300 femmes, toutes agricultrices, réparties sur toute la France, qui ont pris l'habitude de partager leurs états d'âme et de se soutenir dans les moments difficiles sans même se connaître.

Un véritable réseau d'entraide que l'agricultrice costarmoricaine, membre du comité de pilotage d'Agriculture au féminin, a réussi à mettre en place en quelques clics pour répondre à la solitude du monde rural encore plus difficile à vivre quand on est une femme.

 

 

 

Elle n'en revient pas elle-même, Nadine ! Voilà seulement quelques mois qu'elle a lancé d'abord une page facebook devenue aujourd'hui un groupe fermé, groupe de paroles pour les agricultrices face à la crise, un endroit où dit-elle « la parole est donnée sans tabou, sans restriction et sans jugement ni critique ».

En réalité, elle le reconnaît facilement, la crise est un peu un prétexte. C'est vrai que les situations se sont aggravées dans le monde rural français mais la solitude des femmes, elle, n'est pas nouvelle. Nadine Vitel l'a expérimentée douloureusement voilà déjà quelques années. Elle travaillait à la Préfecture de Rennes lorsqu'elle a rencontré celui qui allait devenir son mari. Elle l'a suivi jusqu'à Jugon-les-Lacs pour travailler avec lui sur son exploitation agricole en production de lait et de porcs.

« J'ai tout laissé tomber – confie-t-elle – Quand je suis arrivée ici, je ne connaissais personne et c'est très dur de se faire des ami-e-s dans le milieu rural ! Surtout que j'étais la seule dans les parages à rester sur la ferme ; les autres femmes d'agriculteurs partaient travailleur à l'extérieur. J'ai subi l'isolement, des journées entières sans parler à personne... moi qui étais habituée à une vie sociale... » On sent dans sa voix qui se casse des souvenirs difficiles à évoquer. Pudiquement, elle parle de « la pire des choses » à laquelle il lui est arrivé de penser.

Libérer la parole des femmes

nadinevitelAujourd'hui, Nadine va mieux. Et en juin dernier, cette « adepte des réseaux sociaux » a décidé de créer une page facebook pour échanger avec d'autres femmes vivant la même situation qu'elle. En cette période de grave crise agricole, il lui semblait « opportun de libérer la parole des femmes ».

« Je n'y croyais pas trop – dit-elle encore étonnée du résultat – je me disais qu'il y aurait peut-être quatre ou cinq femmes qui viendraient discuter avec moi. » C'était sans compter le média en ligne Wikiagri qui prend connaissance de sa page et décide de la mettre en valeur. « Ils m'ont appelée – se souvient Nadine – et ils m'ont dit : « le titre est très intéressant mais il y a sûrement une histoire derrière ! » ; alors je leur ai décrit mes difficultés et ils ont publié l'article. » Quelques jours après, les « filles » ont commencé à s'inscrire et elles sont désormais plus de 300 !

Sans le savoir, Nadine venait de répondre à un « réel besoin ». A la demande des membres, la page facebook est désormais un groupe fermé qui permet plus de liberté dans les propos. « Il y a des témoignages très forts, très durs même » explique Nadine, seule administratrice du groupe, citant par exemple cette exploitante en redressement judiciaire qui confie sa détresse. « Elle n'a rien pour vivre – s'indigne Nadine – alors que c'est nous, les exploitants agricoles qui sommes censés nourrir les autres ! »

Et bientôt des vacances solidaires

La jeune femme se réjouit des répercussions de son initiative. Le groupe de parole s'est rapidement transformé en un véritable réseau d'entraide. « Entre voisins, on ne se parle pas – se désole-t-elle – et depuis le 18 juin, grâce à la page facebook, une grande solidarité s'est mise en place entre nous alors que nous ne nous connaissons même pas ! Si une fille dit le matin « je ne suis pas bien aujourd'hui », on va toutes aller la réconforter et le soir elle dira « merci, c'est reparti, vous m'avez donné du punch ! » Entre agricultrices, on se comprend ; c'est énorme ! »

Et Nadine rêve désormais d'aller plus loin. Grâce à une carte interactive où chacune a pu localiser son exploitation, certaines se sont « fait des petits coucous » durant l'été ; d'autres songent à organiser des « vacances solidaires ». Et pourquoi pas une grande rencontre physique, quelque part au centre de la France ?

Si les femmes du monde rural souffrent de solitude, les hommes aussi. « J'ai eu beaucoup de demandes d'hommes – explique Nadine – mais je n'ai pas pu les accepter puisque mon groupe est uniquement réservé aux femmes. » Alors une autre s'en est chargé et un groupe de parole réservé aux hommes existe désormais. Mais l'accueil est plus réservé. « Les hommes ont plus de mal que nous à se dévoiler – estime Nadine – le groupe pour l'instant ne compte que quarante membres. » Timidité ? Orgueil ? Elle ne sait pas mais soupçonne que l'esprit de compétition qu'ils nourrissent entre eux n'y est pas pour rien.

Geneviève ROY

Pour aller plus loin : taper « paroles d'agricultrices face à la crise » sur facebook pour être dirigées vers le groupe et rejoindre les 326 membres actuelles.

Photo @terra

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