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 De son premier métier de traductrice technique, Anne Lecourt a gardé son « goût d'écouter, d'interpréter et de restituer ».

Devenue écrivain public, elle « reste un relais de la parole d'autrui ».

Pour Montfort Communauté, groupement de huit communes d'Ille-et-Vilaine, elle a pendant presque deux années prêté son oreille attentive à des femmes de 85 à 95 ans, ces « femmes de devoir » auxquelles on n'avait jamais donné la parole.

Elles qui disent, le livre qu'elle vient de publier est le recueil des huit portraits de ces « voix oubliées ».

Anne Lecourt reconnaît écrire depuis l'enfance. « Des choses très personnelles qui n'intéressent personne » estime-t-elle. Après une expérience réussie en animation d'ateliers d'écriture, elle se réjouit aujourd'hui de publier son premier livre ; « un petit livre - dit-elle – qui fait que beaucoup de gens se rencontrent autour de tout ce que je n'avais pas prémédité et qu'aujourd'hui je partage ». Car Anne Lecourt accompagne cet ouvrage dans les médiathèques et bientôt les EHPAD de Montfort Communauté. Ses deux thématiques préférées y sont réunies : les femmes et le travail de mémoire.

« Je suis Rennaise et j'ai vécu trente ans à Rennes » dit Anne Lecourt, femme de la ville installée depuis une dizaine d'années à la campagne. Puis, elle poursuit, au soleil de la terrasse des Champs Libres : « pendant longtemps, j'ai pensé que la culture se trouvait ici et puis je me suis dit qu'il fallait plutôt essayer de la créer dans les campagnes où les choses sont plus compliquées ». Alors, quand le président de Monfort Communauté lui propose de recueillir des témoignages sur le monde rural d'après-guerre, elle n'hésite pas un instant.

« L'idée – explique-t-elle – était de trouver des femmes qui avaient eu vingt ans dans les années cinquante. Elles devaient être bavardes, curieuses, ouvertes mais en même temps représentatives d'une époque,pas trop originales. » Elles seront donc huit, une par commune, « des femmes qui n'avaient jamais parlé et ne s'étaient jamais interrogées sur leurs parcours, leurs regrets ». Une sorte d'enquête qui ne se veut « ni sociologique, ni historique » ; « j'avais juste envie de mettre des mots sur leurs joies et leurs chagrins » dit Anne Lecourt, persuadée que ces « femmes ordinaires ont certainement, à leur insu peut-être, contribué à l'émergence d'une nouvelle condition féminine »

 

« J'arrivais avec des questions embêtantes

qui n'avaient jamais été formulées »

 

Il aura fallu presque deux ans pour aller au bout du projet. Le temps de se rencontrer, de s'apprivoiser, de faire tomber toutes les barrières de la pudeur, de la timidité, de cette certitude qu'elles ont de n'avoir « rien à dire ». Et puis un jour, raconte Anne Lecourt « de femmes à femme, on a trouvé des passerelles. On a commencé à rire, à se rapprocher, à parler de choses plus personnelles ». L'école, l'adolescence, la JAC émancipatrice, le mariage, les accouchements, les avortements parfois aussi ; elles ont fini par parler de tout ce qui avait construit leur vie de femmes. Sans oublier leurs activités professionnelles.

Lecourt2De ces confidences, Anne Lecourt retient une chose : « ce sont des femmes de devoir. Elles subissent tout le temps, et après, chacune gère sa situation, ses galères, ses bonnes et ses mauvaises surprises ». Et pour l'auteure, elles sortent leurs vieilles boites de fer et acceptent de se pencher sur les photos jaunies, prennent des notes parfois pour préparer l'entretien suivant. « J'arrivais parfois avec des questions embêtantes – se souvient Anne Lecourt – des questions qui n'avaient jamais été formulées. Et puis une petite machine se mettait en route et elles commençaient à se retourner sur leur passé. »

Pour leur interlocutrice, elles parlent de cette société patriarcale qui les exclues rapidement de l'école alors que « toutes, elles adoraient ça », qui les invite à oublier leurs rêves de devenir institutrices. Elles vivent dans l'ombre du père – voire d'un frère aîné ou d'un oncle quand le père meurt jeune - puis dans celle du mari. « Et en plus – constate Anne Lecourt – elles ont un curé et un médecin ! » Et ce sont tous ces hommes qui savent et disent ce qu'elles peuvent et ne peuvent pas faire.

Pourtant, à l'abri de ces regards masculins, comme « un balbutiement de féminisme » selon Anne Lecourt, elles s'emparent de cette liberté de penser toute récente que leur donne le droit de vote notamment et commencent à nourrir des ambitions différentes pour leurs filles qu'elles poussent à faire des études.

 

« Des femmes fortes qui pourtant

quémandent encore une espèce

d'autorisation de parler »

 

Au fil des portraits, on découvre des femmes qui prennent en main leur vie, qui quittent la maison où règne la belle-mère pour suivre le mari marchand de porcs sur les routes, qui s'installent derrière le comptoir d'un bistro où elles sont seules patronnes et savent taper du poing sur la table avec autorité, qui rejoignent les chaînes de l'usine Citroën de la Janais. « Des femmes fortes » résume Anne Lecourt qui pourtant à l'heure de livrer leurs souvenirs « quémandent encore une espèce d'autorisation ».

Soucieuse de « transparence », l'auteure a voulu leur montrer ses textes avant publication. « Certaines ont souhaité les faire lire à leurs enfants – raconte-t-elle – et parfois ils ont très mal réagi ; certains ont accepté du bout des lèvres, d'autres m'ont fait barrer des phrases entières ! » Comme si aujourd'hui, à plus de 85 ans, ces femmes n'étaient pas encore vraiment libres de leurs propres paroles !

Elles, pourtant, sont fières de ce livre ; et celles qui avaient demandé à changer leur prénom de peur d'être reconnues par les voisins regrettent désormais cet anonymat, certes relatif dans des communes où tout le monde se connaît.

couvertureSi au départ, Anne Lecourt avait pensé s'effacer totalement derrière « [ses] héroïnes », elle a finalement souhaité écrire un avant-propos. « Cette relation avec les femmes a été fabuleuse – dit-elle – je continue à aller les voir, on échange des livres. Ce livre est une histoire de relation et c'était impossible que je ne dise pas tout ce que ça a créé ou réveillé en moi. »

Une histoire de transmission à n'en pas douter. Et ce n'est pas un hasard si Anne Lecourt a choisi pour illustrer la couverture de son livre, une photo ancienne de sa mère et de sa grand-mère. « Je n'ai pas pu interroger ma mère et ma grand-mère parce que malheureusement je les ai perdues trop tôt - regrette-t-elle – j'ai raté des rendez-vous importants avec ma famille et je pense que c'est une façon de combler un peu ces manques-là. J'ai maintenant huit grands-mères ! »

Geneviève ROY

Pour aller plus loin : Elles qui disent de Anne Lecourt-Le Breton à commander en librairie ou directement auprès de l'auteure : Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser. (14 €)

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Grâce à cette rubrique, retournons à la rencontre de femmes qui à un moment de leur parcours ont déjà croisé notre webmagazine depuis sa création en juin 2013...

 

Martha et les "enfants ACZA"

martha

 

Depuis sa création, Breizh Femmes s'intéresse au travail de Martha Diomandé et de son association ACZA qui milite contre l'excision. Pour elle, s'opposer à l'excision, c'est d'abord accompagner les matrones – les exciseuses - vers d'autres pratiques qui permettent de respecter les traditions et d'assurer la formation des petites filles tout en se débarrassant de l'acte mutilant. C'est aussi proposer à ces femmes de rester des membres reconnues de leurs communautés.

Grâce à des campagnes de formation et à la construction de cases de naissance, ACZA est présente dans une quinzaine de villages en Côte d'Ivoire où commence à grandir une nouvelle génération d'enfants qui ne seront jamais excisées et de femmes épanouies dans leur mission d'accoucheuses.

« On ne force personne à venir accoucher dans nos cases – explique Martha Diomandé qui a répondu à quelques questions – mais les femmes qui viennent savent que leur enfant ne pourra pas être excisée. C'est un acte de courage pour elles de s'afficher ainsi. Leurs enfants appartiennent en quelque sorte à l'association. On les appelle les "enfants ACZA" ».

Lire l'interview de Martha Diomandé

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