En 2012, Sofie Peeters, étudiante réalisatrice belge, présente un documentaire sur le harcèlement de rue à Bruxelles. C'est l'occasion en Belgique mais aussi en France de dénoncer – parfois de découvrir – ce sexisme ordinaire d'une ampleur considérable.
Chaque jour, qu'importe le quartier ou l'heure, des jeunes filles et des femmes sont interpellées voire insultées par des hommes dans la rue.
Brusquement, les langues se délient. Très vite, est créé un blog - Paye ta schnek - qui répertorie des témoignages ; puis un dessinateur de BD choisit de les mettre en images dans son « Projet Crocodile ».
Début 2014, un collectif - Stop Harcèlement de Rue- voit le jour en France et rencontre rapidement une audience très large. En juin, Rennes est la première ville hors Ile-de-France à avoir son collectif local. Maud et Alexia, les deux co-fondatrices, s'étonnent aujourd'hui que les choses soient allées si vite.

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Voilà quelques mois, Maud et Alexia ne se connaissaient pas. La première finissait une licence de droit et s'apprêtait à préparer un master de sciences politiques. La deuxième était photographe. Les deux jeunes femmes habitaient Rennes.

C'est à la télévision que Maud a découvert l'ampleur du phénomène de harcèlement de rue en regardant un reportage. Alexia, elle, en a fait la cruelle expérience dans un bus. Toutes deux ont alors décidé d'agir et, apprenant la formation du collectif national Stop Harcèlement de Rue (SHR), elles ont pris contact pour exposer leur envie de faire quelque chose dans la capitale bretonne. C'est ainsi qu'elles ont été mises en relation et qu'est né à Rennes, en juin, le premier collectif hors région parisienne. Il en existe trois autres désormais (Nantes, Lyon, la Rochelle) et de nouveaux devraient apparaître prochainement, notamment à Brest.

Un phénomène souvent minimisé

Mausetalexia2La création d'une page facebook et d'un compte twitter a immédiatement conforté Maud et Alexia dans l'idée qu'il fallait agir car ce phénomène pourtant important semblait parfaitement invisible. « C'est allé extrêmement vite – commente Maud – parce qu'il y avait une réelle demande et que des gens nous ont contactées pour nous rejoindre. » Ils sont désormais une dizaine, de filles et de garçons, jeunes et moins jeunes, autour d'elles. Ils ont donné deux objectifs principaux à leur collectif : la prévention et l'accompagnement des victimes.

« Quand j'en parle autour de moi – explique Maud – je suis toujours étonnée de voir à quel point les garçons ne sont pas conscients de cela ; ils ne s'attendent pas à une telle violence, à des mots aussi crus. Et chaque fois, ils me disent : ben, oui, ce n'est pas normal ; il faut faire quelque chose ! » C'est aussi l'avis d'un policier qui depuis le début travaille avec les deux jeunes femmes qui se sont donné pour mission d'inciter les victimes à porter plainte. « Qu'il soit physique ou verbal – rappelle l'étudiante en droit – le harcèlement est considéré comme une discrimination et peut donc faire l'objet d'une condamnation. » Et Alexia de rajouter : « plus on aura de dépôts de plaintes et plus on se rendra compte de l'ampleur des choses ; si les nanas poursuivent leur chemin en baissant la tête, on ne saura jamais ce qui se passe ! »

Harceler n'est pas draguer

Pour les jeunes femmes comme pour le collectif national SHR on peut parler de harcèlement lorsqu'il y a insistance et non réciprocité. « C'est un comportement verbal ou non verbal qui n'est pas sollicité – expliquent-elles – c'est une forme d'insistance, ça peut être un regard, une insulte... Dans la prévention, on insiste sur la différence entre la drague et le harcèlement car pour beaucoup de jeunes ce n'est pas clair. » Or, elles y tiennent : tous les garçons ne sont pas des harceleurs vis-à-vis des filles et « on ne va pas non plus crier au loup à chaque fois ! »

Sur son site national, SHR fait la distinction clairement : « la drague se construit à deux là où le harcèlement est la responsabilité d'un individu qui ignore volontairement l'absence de consentement de son interlocuteur. »

Maud et Alexia se refusent à toute forme de stigmatisation. « Il y a des amalgames qui sont très faciles à faire et qu'on essaie à tout prix de combattre – répètent-elles – parce que si tous les hommes ne sont pas des harceleurs, il n'y a pas non plus de profil type de harceleur et ça se passe partout, dans tous les lieux de la ville ! »

Une action qui ne plaît pas à tous

afficheSHRAprès quelques mois consacrés à se faire connaître notamment sur les réseaux sociaux, le collectif SHR de Rennes a trouvé sa vitesse de croisière et peut désormais organiser régulièrement des réunions à la fois lieu de parole pour les victimes et lieu de décision pour les actions à mener. Plus que des « actions coups de poing dans la rue », les deux jeunes femmes souhaitent se consacrer à la prévention et à l'éducation dans les établissements scolaires et au suivi de partenariats avec la Police ou les réseaux de transport en commun notamment ou encore la municipalité.

Alexia de son côté a créé des affiches qui ont rencontré un grand succès sur facebook et qu'elle aimerait maintenant faire imprimer et diffuser dans les lieux publics. Un forum sera aussi prochainement mis en ligne afin de permettre les échanges et les discussions car c'est aussi le but du collectif : que les personnes victimes se sentent écoutées et puissent trouver des solutions ensemble. Les réseaux sociaux ne suffisent plus d'autant que, rappellent les deux jeunes femmes, ils peuvent parfois être source d'une extrême violence. Alexia avoue avoir été à deux doigts de tout abandonner au cœur de l'été quand elles ont été victimes d'une certaine intimidation ; leur combat en effet n'est pas du goût de tout le monde.

Aujourd'hui, ce n'est plus qu'un mauvais souvenir ; une amie les a rejoint qui maîtrise mieux les outils de communication en ligne et notamment la modération des propos souvent plus virulents « sous couvert d'anonymat ». Maud et Alexia ont retrouvé le sourire et la motivation. Leur prochain défi sera d'animer un temps d'échange avec des lycéens à la demande d'élèves d'une classe de Première de Bain-de-Bretagne. « Notre sujet est tellement intéressant que des élèves l'ont choisi comme thème de leur TPE ! » se réjouit Alexia.

Geneviève ROY

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