On peut parler de choses sérieuses en riant. Les agricultrices d'Ille-et-Vilaine en ont fait l'expérience dernièrement à la Chambre d'Agriculture.

Pour leur journée départementale, elles avaient choisi un thème grave : la surcharge de travail.

Mais, grâce au jeu du théâtre-miroir, elles ont pu prendre du recul sur des situations de leur vie quotidienne et ensemble chercher des façons de faire pour améliorer leurs conditions de travail dans les exploitations.

Elles ont promis de revenir dans quelques semaines reparler de tout ça... avec leurs conjoints !

 

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Etre partout à la fois ; être polyvalente ; concilier différentes tâches domestiques et professionnelles dans un même espace : lessive et gestion administrative, réunion d'école et vente directe à la ferme ; se rendre disponible pour les enfants mais aussi pour les parents âgés ; aller rencontrer le banquier et faire les courses ; assurer le repas des ouvriers agricoles occasionnels et former les stagiaires en salle de traite... la liste de leurs obligations quotidiennes semble inépuisable.

Dans les saynètes que la Compagnie Qualité Street a joué pour elles, les agricultrices se sont bien reconnues. Normal, les textes ont été écrits à partir de leurs propres témoignages. Elles y ont retrouvé ce « travail invisible » fait de « plein de petites tâches non repérables » qui leur incombent sur une exploitation agricole.

Et si elles ont ri de voir les deux comédiens – des hommes – jouer tour à tour leur propre rôle et celui de leur mari, elles ont surtout pris le temps de mettre des mots sur leurs maux. Véronique Gendry, psychologue, leur a rappelé qu'aujourd'hui encore, et quel que soit le milieu social ou professionnel, les femmes passent plus de quatre heures par jour aux tâches domestiques quand les hommes y passent deux heures. Nathalie Marchand, présidente d'Agriculture au Féminin 35, a quant à elle argumenté : « quand une exploitation augmente de dix hectares, on pense à changer le tracteur, mais quand c'est la production laitière qui augmente, on ne pense pas à modifier les conditions de travail en salle de traite. » Une charge réservée aux femmes !

 

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Rendre visible l'invisible

Elles n'étaient pas venues pour se plaindre ces agricultrices, conjointes en co-responsabilité ou femmes d'agriculteurs sans statut personnel. Elles ont d'ailleurs largement souligné tous les aspects positifs de leur vie à la ferme : un rythme de vie moins stressant qu'en ville, un absence de déplacements pour se rendre au travail, la possibilité de gérer son temps, d'être son « propre patron » dans un cadre agréable, etc.

Véronique Gendry qui animait les débats à tout de même rappelé que le métier d'agriculteur est en France celui qui génère le plus de suicides et de burn-out. Celui aussi où l'espérance de vie est la plus longue malgré la fatigue et les séquelles physiques d'un travail difficile. La psychologue a surtout attiré l'attention des femmes présentes sur les signes avant-coureur à repérer pour éviter l'épuisement. Il faut leur a-t-elle dit « rendre visible l'invisible ». Par exemple, savoir s'extraire du quotidien non seulement pour soi mais pour montrer ce qu'on fait. « Croyez-vous vraiment – leur a-t-elle demandé – que les hommes attendent de vous cette exigence, ce rythme que vous vous imposez ? »

Savoir lâcher prise et faire confiance

« On est aussi fautives – ont reconnu les agricultrices – On a parfois du mal à accepter des salariés ou des stagiaires parce qu'ils ne vont pas faire comme nous ! » Mais ont-elle ajouté aussitôt : « il faut savoir lâcher prise, savoir déléguer et faire confiance ! »

Avec l'âge certaines avouent que cette attitude est plus facile. « J'ai plus envie de m'occuper de moi – dit l'une d'elles – et j'ai appris à ne plus faire à la place de mes enfants ou de mon mari, à les rendre plus autonomes. » « Si on veut être respectée, ça commence en effet par se respecter soi-même » analyse la psychologue qui ajoute avec humour : « attention, plus on montre ce qu'on peut faire, plus on nous en demande. Il faut apprendre à dire : stop ! Vous n'êtes pas des Super Woman ! Si vous ne voulez pas faire, n'apprenez pas à faire ! » Ses conseils semblent simples : délimiter son rôle, se fixer des priorités, savoir dire non, partager la charge de travail, apprendre à s'arrêter.

« Ce serait bien que les conjoints viennent aussi à des réunions comme ça » se risque une participante en fin d'après-midi. Nathalie Marchand saisit l'occasion. « Transformons l'essai – propose-t-elle – Pourriez-vous vous engager à revenir avec vos maris, vos associés de GAEC, etc. pour qu'eux aussi puissent voir les saynètes jouées aujourd'hui et se rendent compte de certaines choses ? » L'idée est applaudie, la date est prise. En décembre, c'est bien une réunion mixte qui débattra de la surcharge de travail des femmes sur les exploitations. Le meilleur moyen, sûrement, pour penser ensemble de nouvelles pratiques plus égalitaires.

Geneviève ROY

Pour aller plus loin :
Des journées de formation sont proposées régulièrement aux agricultrices. Les prochaines :
le 1er décembre : je me familiarise avec l'agronomie
le 14 janvier : relations humaines et organisation du travail
le 28 janvier : prévention et secours civiques de niveau 1
Renseignements et autres dates sur le site agriculteurs35.com

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