Sur la scène des Champs Libres à Rennes, ils et elles (surtout) donnent toute la mesure de leur investissement.

Filles et garçons du lycée de Bréquigny, ils viennent de passer de longs mois à préparer ce spectacle pluriartistique c'est-à-dire composé à la fois de théâtre, de danse, de musique et de vidéo.

Le thème de ce travail qui s'inscrit dans les projets KARTA de la région Bretagne, n'est pas neutre.

Cette histoire, ils ne la connaissaient pas mais ne vont pas en sortir indemnes. Comme ils en témoigneront ensuite au cours d'un débat avec Galia Ackerman, traductrice et amie du personnage central de la pièce : Anna Politkoskaïa.

 

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« En dix ans, la Russie a encore beaucoup régressé en termes de liberté » constate Galia Ackerman. Journaliste, historienne et écrivaine franco-russe, elle est aujourd'hui chercheure associée à l'Université de Caen et considérée comme une spécialiste de la Russie et principalement de la catastrophe de Tchernobyl sur laquelle elle a publié plusieurs ouvrages.

Pour elle, la pièce jouée par les lycéen-nes, adaptée de Femme non rééducable de Stefano Massini n'aurait jamais pu voir le jour en Russie. « Nous avons publié cinq livres d'Anna en France – dit-elle – ces livres-là, les gens en Russie n'ont jamais pu les lire ! »

Près de neuf ans après la disparition de la journaliste russe, assassinée le 7 octobre 2006 à Moscou, ce sont surtout les Français et les Italiens qui entretiennent sa mémoire. Au pays de Vladimir Poutine où la censure est revenue en force ces dernières années, on ne parle plus d'elle, comme on ne parle plus des guerres tchétchènes sur lesquelles elle a pris le risque d'écrire la vérité. D'ailleurs, le journal pour lequel elle travaillait, Novaïa Gazeta, est aujourd'hui lui aussi menacé de disparaître.

« J'ai connu tellement de gens qui sont morts ;

pourquoi pas moi ? »

Galiaackerman« Ce n'est pas facile de faire une pièce sur ce sujet qui ne soit pas violente » reconnaît l'amie d'Anna Politkovskaïa qui pourtant regrette que l'auteur qui « ne l'a pas connue » n'ait pas su « donner un peu de répit aux spectateurs en montrant une Anna un peu différente ». Un moyen selon elle, de rendre « le personnage un peu moins linéaire et [de permettre] notamment à ceux qui suivent l'histoire russe de ces dernières années de penser aussi aux autre victimes d'assassinats politiques qui ont été nombreuses ». Galia Ackerman, elle, dresse le portrait d'une femme « belle et soigneuse de sa personne » en prise directe avec les bonheurs simples de la vie domestique, « capable de rire et d'espérer » et qui se réjouissait d'être bientôt grand-mère.

« Elle n'avait aucune volonté de mourir – dit encore l'amie franco-russe – elle était juste mue par le sens de la justice et avait cette idée de sauver les innocents et de dénoncer les coupables. » Pour elle, celle qui disait volontiers : « j'ai connu tellement de gens qui sont morts, pourquoi pas moi ? » ne pensait pas réellement « être assassinée par le système lui-même ».

Son combat ne se limitait pas à ses articles dénonçant les violences et les injustices subies par le peuple tchétchène, elle « transportait des médicaments pour les enfants malades, aidait les jeunes femmes violées par les soldats russes, était en contact étroit avec certaines familles de victimes ». Et Galia Ackerman de conclure : « cela dépassait largement le cadre journalistique ! »

« Dieu me protège,

sinon je devrais déjà être morte ! »

Anna Politkovskaïa était consciente des risques qu'elle courait. Elle a reçu de nombreuses menaces, a été victime d'une tentative d'empoisonnement et de deux tentatives d'accidents de la route ; une femme lui ressemblant a été tuée dans son hall d'immeuble. A tel point que la direction de son journal finit par l'envoyer quelques mois à l'étranger. Galia Ackerman se souvient : « elle disait avec un petit rire : je pense que Dieu me protège parce que sinon, je devrais être morte depuis longtemps ! » « Dieu l'a protégée jusqu'à un certain moment » ajoute-t-elle ; jusqu'à ce jour d'octobre où elle meurt, abattue dans sa cage d'escalier.

La journaliste russe était « à la fois soutenue et pas soutenue » selon sa traductrice. Son mari, ancien journaliste de télévision de l'époque de la Perestroïka vivait mal la notoriété soudaine de sa femme et ils avaient divorcé. Son père, ancien diplomate, et sa mère « très aimants » ainsi que ses deux enfants et deux ou trois « copines d'école » l'ont « toujours soutenue ». Sa sœur, mariée à un banquier londonien, vivait dans un autre univers et « ne la comprenait pas ». Quelques collègues et des organisations des droits de l'homme semblaient aussi la soutenir, mais pas du tout « une très grande partie de la profession et elle le vivait plutôt mal. »

« Une journaliste absolument incroyable ! »

livreannaGalia Ackerman se souvient de ce jour où un ami Russe, comme elle exilé en France, lui parle de « cette journaliste absolument incroyable (...) cette voix très forte qui fait des reportages très originaux » et qui lui lance « je pense qu'on peut faire un livre à partir de ça ! » Pour la spécialiste de l'histoire russe contemporaine, c'est le début d'une belle aventure. Elle trouve l'éditeur qui accepte le projet et s'embarque pour Moscou où elle rencontre Anna Politkovskaïa à qui elle fait signer un contrat. « En quelques années – dit-elle - elle est devenue très connue en France et aux Etats-Unis et je suis assez fière d'être un peu à l'origine de cette notoriété ! »

Aujourd'hui, elle se réjouit que des jeunes occidentaux se sentent concernés par le combat de son amie disparue et par « son engagement moral » et qu'à défaut d'être « portée par les Russes », cette histoire continue à l'être en Europe. « Un engagement désintéressé et vrai comme celui d'Anna est rare en Europe – dit-elle – et il y a beaucoup de sujets de société qui auraient besoin de tels engagements ! »

« Cette violence

c'est aussi un témoin

de ce qui se passe pour de vrai ! »

Les lycéen-nes ont bien compris le message et lui répondent sans ambiguïté. Si ces jeunes ne connaissaient pas l'existence d'Anna Politkovskaïa et n'avaient jamais entendu parler de la guerre en Tchétchénie avant la proposition de leur professeur, ils reconnaissent que cette découverte a changé leur vie. « On a compris qu'il faut aller au-delà des apparences » dit notamment une lycéenne, illustrant ainsi ce qu'ils et elles pensent tous : les médias ne disent pas toujours la vérité et il faut aller chercher plusieurs sources d'informations. « Chacun puise un peu dans tous les articles et on en parle ensemble ! »

Désormais, ces jeunes ont, eux aussi, envie de s'engager même si visiblement ils n'ont pas encore tout à fait choisi leur combat. Eux aussi ont été heurté à la première lecture de la pièce par la violence qui s'en dégageait. « On était trop jeunes pour connaître la réalité de cette guerre – explique une des lycéennes – et ça nous paraissait impossible que ça puisse être aussi violent. » Quand ils ont compris que c'était juste la vérité, ils ont choisi de mettre cette violence en scène parce que précise-t-elle, « cette violence c'est aussi un témoin de ce qui se passe pour de vrai ! » Et c'est de cela qu'ils voulaient témoigner auprès de leurs camarades.

Geneviève ROY

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On reste en contact

Grâce à cette rubrique, retournons à la rencontre de femmes qui à un moment de leur parcours ont déjà croisé notre webmagazine depuis sa création en juin 2013...

 

Martha et les "enfants ACZA"

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Depuis sa création, Breizh Femmes s'intéresse au travail de Martha Diomandé et de son association ACZA qui milite contre l'excision. Pour elle, s'opposer à l'excision, c'est d'abord accompagner les matrones – les exciseuses - vers d'autres pratiques qui permettent de respecter les traditions et d'assurer la formation des petites filles tout en se débarrassant de l'acte mutilant. C'est aussi proposer à ces femmes de rester des membres reconnues de leurs communautés.

Grâce à des campagnes de formation et à la construction de cases de naissance, ACZA est présente dans une quinzaine de villages en Côte d'Ivoire où commence à grandir une nouvelle génération d'enfants qui ne seront jamais excisées et de femmes épanouies dans leur mission d'accoucheuses.

« On ne force personne à venir accoucher dans nos cases – explique Martha Diomandé qui a répondu à quelques questions – mais les femmes qui viennent savent que leur enfant ne pourra pas être excisée. C'est un acte de courage pour elles de s'afficher ainsi. Leurs enfants appartiennent en quelque sorte à l'association. On les appelle les "enfants ACZA" ».

Lire l'interview de Martha Diomandé

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